CHAPITRE XIX
Ll<: SACUIFICE.
La nuitée passa sans nouvel incident.
Au lever du soleil, le chebek n'était pins en vue.
Peyroû attendait avec impatience l'arrivée du jeune marinier qui le relevait de temps à autre de son guet.
Il avait hâte de prévenir Raymond V des méchantes intentions qu'il supposait au bohémien.
Vers les deux heures, Peyroû fut très^étonné de voir paraître mademoiselle des Anbiez, accompagnée de Stéphanelle.
Reine s'approcha de lui avec un certain embarras.
Sans partager les idées presque superstitieuses des
EUGÈNE SOK. — TOME I. 22
habilanls du golfe , au sujet du guetteur du cap de l'Aigle , elle était involontairement émue en venant Tentretenir d'un sujet auquel elle ne pouvait songer sans tristesse. La jeune fille avait reçu par la même voie inconnue et mystérieuse de nouvelles marques du souvenir d'Erèbe.
Toutes les précautions de Reine et de Stéphanette avaient été vaines pour découvrir la source de ces envois étranges.
Par une impardonnable opiniâtreté , par un fol amour du merveilleux , Reiiie avait continué de tout cacber à son père el à Honorât.
Ce dernier éîait parti de la Maison-Forte dans un accès de jalousie aussi douloureux que déraisonnable.
La veille du jour de la séance des prud'hommes de mer, Reine avait , en s'agenouillant le soir devant son prie Dieu , trouvé un rosaire de bois de sandal d'un merveilleux travail.
L'agrafe qui devait l'attacher à sa ceinture portait encore l'empreinte émaillée de la petite colombe dont nous avons parlé, symbole du souvenir et de l'amour de l'inconnu.
Depuis le chant du bohémien , l'imagination de Reine, violemment excitée, avait fait mille rêves sur l'aventureuse existence du jeune émir, ainsi que l'avait nommé le vagabond.
Soit à dessein, soit par hasard, celui-ci avait laissé sa guzla dans le cabinet de Reine , après le départ d'Honorat de Berrol.
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La jeune fille, curieuse de revoir les traits de Tinconnu, prit la guitare, ouvrit le médaillon ; mais, à sa grande surprise, le portrait, mal fixé sans doute, s'en détacha et lui resta entre les mains.
Dame Dulceline entra ; Reine rougit, ferma le médaillon, et cacha le portrait dans son sein ; elle comptait remettre cette miniature à sa place. Le soir vint; Stéphanette , sans prévenir sa mnîlipsse , rendit la guitare au bohémien. Le couvercle du médaillon était fermé, ni le chanteur ni la suivante ne s'aperçurent de rien.
Le lendemain matin , Reine fit chercher le bohémien pour lui remettre le portrait. Le bohémien avait disparu, sans doute, pour làclier le pigeon que Taigle avait dévoré.
Reine avait eu le courage de briser le petit vase de cristal , de brûler la miniature sur vélin ; elle n'eut pas le courage de détruire le portrait ni le rosaire qu'elle avait trouvé dans son oratoire.
Malgré ses luttes, malgré ses prières au ciel, malgré sa volonté d'oublier la journée des roches d'Ollioules, le souvenir de l'inconnu envahissait de plus en plus son cœur.
Les chants du vagabond sur le jeune émir, ainsi qu'il nommait Erèbe , avaient profondément ému la jeune fille. Ces contrastes de courage et de bonté, de puissance et de pitié touchante lui rappelaient le singulier mélange d'audace et de timidité qui l'avait frappée lors de la scène des gorges d'Ollioules.
Elle comptait sur la restitution du portrait pour entamer d'une manière indirecte avec le bohémien une nouvelle conversation sur Témir.
Malheureusement, le bohémien avait disparu.
Le soir , au grand étonneraent des habitants de la Maison-Forte, il n'y rentra pas. Raymond V, qui l'aimait, ordonna à ceux de ses gens qui veillaientla nuit, de se préparer à abaisser le pont dans le cas où le bohémien paraîtrait , malgré la règle invariable du château.
Le matin, le vagabond ne revint pas davantage. On le crut endormi, après boire, dans quelque taverne de la Ciotat. On fut seulement étonné de ne pas retrouver ses deux pigeons privés dans la cage oii il les tenait ordinairement enfermés.
Inquiète des événements bizarres qui se passaient depuis quelque temps, cédant enfin, moitié par curiosité, moitié par conviction , aux instances de Stéphanette, qui avait la plus merveilleuse idée de la science du guettem*, Reine s'était décidée à venir le consulter sur les mystères dont la Maison-Forte était le théâtre.
On disait tant de choses miraculeuses sur maître Peyroù, que Reine, quoique peu superstitieuse, subit l'inlluence de l'opinion générale.
Elle allait donc interroger Peyroû, lorsqu'elle se vit, à sa grande surprise, interrogée par celui-ci au sujet du bohémien. — Mademoiselle, le vagabond estil rentré cette nuit à la Maison-Forte? dit vivement Peyroû.
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— Non, mon père en est inquiet. On croit d'ailleurs qu'il aura passé la nuit à boire dans quelque taverne de la Ciotat.
— Ce qui serait étonnant, ajouta Stéphanette, car le pauvre garçon semble d'une sobriété exemplaire.
— Ce pauvre garçon ! s'écria le guetteur , est un espion des pirates.
— Lui ! s'écria Reine.
— Lui-même, mademoiselle; un chebek a croisé une partie de la nuit en vue du golfe, n'attendant sans doute, pour débarquer, que le signal de ce vagabond.
En peu de mots, le guetteur mit Reine au fait de l'aventure du pigeon , lui dit sur quels indices irrécusables il soupçonnait le bohémien d'avoir des intelligences avec les barbaresques, lui montra le sachet, la lettre, et les lui remit pour que le baron fît traduire l'écrit par un des frères minimes de la Ciotal qui, longtemps esclave à Tunis, savait l'arabe.
En apprenant les soupçons odieux qui pesaient sur le bohémien , Reine, sans se rendre raison de celte crainte, n'osa pas confier au guetteur l'objetde sa visite.
Stéphanette regarda sa maîtresse d'un air interdit , et s'écria : — Notre-Dame! qui aurait pu croire que ce mécréant qui chantait si bien fût un si abominable scélérat? Et moi , qui avais eu assez pitié de lui pour lui donner un ruban couleur de feu! Ah! ma chère maîtresse... et le portrait de...
Un signe impérieux de Reine empêcha Stéphanette de continuer.
— Adieu ! bon guetteur, dit mademoiselle des Anbiez , je retourne vite à la Maison-Forte , prévenir mon père de se tenir sur ses gardes.
— N'oubliez pas, Siéplianette , de m'envoyer ici Luquin Trinquetaille. Il faut que je m'entende avec lui pour avoir un jeune guetteur de plus , dit Peyroû. Je n'ai pas dormi de la nuit. Ce dangereux coquin erre peut-être dans les rochers , et peut venir m'assassiner au coucher de la lune. Les pirates doivent être aux environs du golfe, cachés dans quelqu'une des anses où ils s'embusquent souvent , pour attendre leur proie, car, hélas! nos côtes ne sont pas gardées.
— Soyez tranquille, maître Peyroû, Luquin va venir avec ses deux cousins ; il n'y aura qu'à lui dire qu'il s'agit du bohémien , il ne tardera guère à arriver ici de toutes ses longues jambes... El dire que j'ai donné un ruban couleur de feu, peut-être à un pirate , ajouta Stéphanette en joignant les mains, peut-être à un de ces brigands qui ont tout ravagé ici l'an passé.
— Allez... allez, ma fille, et hâtez-vous; il faut que je m'entende avec le capitaine sur une petite croisière qu'il pourra entreprendre aujourd'hui même avec sa polacre... Nous préviendrons les consuls pour qu'on arme à l'instant quelques barques de pêche, d'hommes sûrs et déterminés. 11 faut donner l'éveil sur toute la plage, armer l'entrée du golfe, qui n'est défendu que par le canon de la Maison-Forte , et se tenir prêt contre toute surprise ; car ces brigands fondent sur la côte avec la rapidité d'un ouragan... Ainsi, que Luquin
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vienne à Tinslant! Entendez-vous, Sléphanelte. .. il y va du salut de la ville.
— Soyez tranquille , maître Peyroû , quoique cela me serre le cœur de savoir que mon pauvre Luquin va courir des dangers , je l'aime trop pour lui conseiller une lâcheté.
Pendant ce rapide entretien du i^uetteur et de sa suivante, Reine, plongée dans une rêverie profonde , avait descendu quelques marches du sentier qui conduisait à la plate-forme de la logette.
Ce sentier, très-escarpé, contournait les parties extérieures du promontoire, et formait à cet endroit une sorte de corniche dont la saillie débordait de beaucoup le pied de cette immense muraille de rochers , élevés de plus de trois cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Une jeune tille , moins habituée aux promenades et aux courses dans les montagnes , aurait craint de s'aventurer sur cet étroit passage. Du côté de la mer, il n'avait pour parapet que quelques aspérités de rochers plus ou moins prononcées. Reine , bravant ces périls depuis son enfance , ne pensait pas même au danger qu'elle pouvait courir.
L'émotion qui l'agitait depuis son entrevue avec le guetteur l'absorbait entièrement.
Sa marche, tantôt lente, tantôt précipitée , semblait participer de ses émotions tumultueuses.
Stéphanette la rejoignit bientôt. Surprise de la pâleur de sa maîtresse , elle allait lui en demander la cause ,
lorsque Reiiie lui dit d'une voix altérée, en lui faisant un geste de la main qui n'admettait pas de réplique : — Marche devant moi... Sléplianeile... ne l'inquiète pas si je te suis ou non.
Stéplianeite précéda donc sa maîtresse, se dirigeant en toute hàle vers la Maison-Forte.
L'agitation de Reine des Anbiez était extrême. Les relations qui semblaient exister entre le bohémien et i'inconiui étaient trop évidentes pour qu'elle ne conçût pas les soupçons les plus fâcheux sur ce jeune homme, que ce vagabond appelait l'émir.
Plusieurs circonstances, qui ne l'avaient pas jusqu'alors frappée , firent penser à Reine que le bohémien était un secret émissaire de l'inconnu. Sans doute, ce vagabond avait placé dans sa chambre les divers objets qui lui avaient causé tant de surprise. Dans cette hypothèse , une seule objection s'offrait à son esprit; elle avait trouvé le vase de cristal et la miniature sur vélin avant l'anivée du vagabond.
Tout à coup un trait de lumière vint éclairer Reine ; elle se souvint qu'un jour, pour faire montre de son agilité devant Stéphanelte, le bohémien avait descendu sur la terrasse par le balcon où s'ouvrait la fenêtre de l'oratoire de Reine , et qu'il avait remonté par la même voie ; une autre fois il s'était laissé glisser de la terrasse sur les rochers qui bordaient la plage, et était remonté des rochers sur la terrasse, à l'aide des aspérités du mur et des plantes pariétaires qui s'y étaient enracinées.