‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 44 sur 48 · LE SACRIFICE · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE

Quoiqu'il fût arrivé pour la première fois au château avec le greffier, ce vagabond n'avait -il pas pu , avant ce jour, se tenir caché clans les environs de la Ciotat? s'introduire par deux fois dans l'intérieur de la Maison-Forte pendant la nuit? puis, pour éloigner tout soupçon , être revenu avec la troupe du greffier, qu'il avait rencontrée par hasard?

Ces pensées , encore renforcées de quelques remarques, furent bientôt pour Reine d'irrécusables preuves. L'étranger et ses deux compagnons étaient sans doute des pirates qui , à l'aide de faux noms et de faux renseignements sur leur voyage, s'étaient donnés pour Moscovites , et avaient ainsi abusé de la crédulité du maréciial de Vilry.

La première idée de Reine , idée absolue , impérieuse , fut d'oublier à tout jamais l'homme sur qui pesaient de si terribles soupçons.

La religion, le devoir, la volonté de son père, étaient autant d'obstacles insurmontables et sacrés , que la jeune fdle ne pensait pas à braver.

Jusque-là , sa jeune et vive imagination avait trouvé d'inépuisables aliments dans l'étrange aventure des roches d'OUioules.

Tous ses chastes rêves de jeune fille s'étaient pour ainsi dire concentrés , réalisés dans la personne d'Érèbe, de cet inconnu à la fois brave et timide, audacieux et charmant, qui avait sauvé la vie de son père.

Elle s'était, malgré elle, sentie touchée de la déli-

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cale et mystérieuse insistance avec laquelle Érèbe avait toujours lâché de se rappeler à son souvenir.

Sans doute Reine n'avait jamais entendu la voix de cet étranger ; sans doute elle ignorait si son esprit , si son caractère , répondaient aux grâces de sa personne. Mais, pendant ces longues rêveries, où une jeune fille songe à celui dont le regard Ta troublée, neluiprêie-t-elle pas les plus délicates, les plus douces paroles? Ne lui fait-elle pas dire tout ce qu'elle désire d'entendre?

11 en avait été ainsi de Reine à l'égard d'Erèbe. D'abord, elle avait voulu le bannir de sa pensée; malheureusement quand on cède au sentiment contre lequel on a lutté de toutes ses forces , il revient plus irrésistible encore.

Reine aimait donc Érèbe , peut-être à son insu , lorsque la fatale révélation du guetteur vint lui montrer l'objet de cet amour sous de si tristes couleurs.

La grandeur du sacrifice que Reine devait faire l'éclaira sur la puissance de l'affection avec laquelle elle avait , pour ainsi dire , joué jusqu'alors.

Pour la première fois, une révélation soudaine lui apprit combien cet amour était profond.

Alystères impénétrables du cœur ! Pendant les premières phases de ce singulier amour, elle avait regardé comme possible son mariage avec Honorât.

Du moment où elle sut qui était cet inconnu, du moment où elle sentit que, malgré la voix du devoir qui lui ordonnait de l'oublier, le souvenir d'Érèbe

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