‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 47 sur 48 · LA NOTRK-DAME DES SEPT DOULEURS · texte numérisé non relu

LA NOTRK-DAME DES SEPT DOULEURS

Nous abandonnerons pendant quelque temps la Maison-Forte du baron des Anbiez ei la petite ville de la Ciotat , pour conduire le lecteur à bord de la galère du commandeur Pierre des Anbiez.

La tempête avait forcé ce bâtiment à se réfugier dans le petit port de Tolari situé à Test du cap Corse, pointe septentrionale de cette île.

La cloche de la galère venait de sonner dix heures du matin.

Le temps était obscur, bas, le ciel lugubrement voilé de nuages noirs , les violentes et fréquentes ra-

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l'aies du vent de nord-ouest , soulevaient une forte houle dans Tintérieur du port.

De quelque côté qu'on se tournât, on ne voyait que les arides et sombres nionlagnes du cap Corse , au pied desquelles se creusait la rade.

La nier était assez grosse dans l'intérieur de ce bassin , mais elle semblait presque calme , si on la comparaît aux lames énormes qui s'abaitaieni à l'étroite entrée du port , sur une ceinture de rochers.

Ces brisants , presque entièrement submergés , étaient couverts d'une écume éblouissante qui , fouettée par le vent , jaillissait en poussière humide et blanche.

Les cris aigus des mouettes et des goélands surmontaient à peine le bruit tonnant de celte mer en furie qui s'engouffrait dans le chenal qu'il fallait traverser pour entrer dans la rade de Tolari.

Quelques misérables cabanes de pêcheurs, bâties sur la grève où leurs bateaux à sec étaient amarrés , complétaient ce site sauvage et solitaire.

Tourmentée par cette forte houle , la Noire-Dame des sepl douleurs , tantôt s'élevant sur les flots , roidissait ses gumes (i) à les rompre; tantôt, au contraire, semblait se creuser un lit entre deux lames.

Rien de plus sévère , de plus funèbre que l'aspect de cette galère peinte en manière de cénotaphe. Longue de cent soixante etdix pieds, large d« dix-huit ,

(I ) Câbles— en termes Ue galère Gumes.

LA NOTRE-UAllt DLS sKRl DOLLEL'RS. 26 9

élloile, élancée, s'élevantà peine au-dessus du niveau de la mer, elle ressemblait à un immense serpent noir endormi au milieu des flots.

A l'avant du parallélogramme que formait le corps de la galère , était enté un éperon saillant et aigu , de dix pieds de longueur.

A Tarrière du même parallélogramme , était entée une poupe arrondie , dont le couvert s'inclinait vers la proue.

Sous cet abri appelé carrosse de poupe , logeait le commandeur, le patron, le prieur et le roi des chevaliers (i).

Les arbres (2) de la galère, désarborés à son entrée en rade , avaient été placés dans la coursive , étroit passage qui traversait la galère dans son milieu et dans sa longueur.

De chaque côté de ce passage étaient rangés les bancs des forçats.

Au-dessus du carrosse de poupe , attachée à une hampe noire , flottait l'étendard de la religion, rouge, écartelé de blanc. Au-dessous de l'étendard un fanal de bronze désignait le grade du commandeur.

On comprend à peine de nos jours , comment les esclaves composant la chiourme d'une galère pouvaient vivre enchaînés nuit et jour à leurs bancs.

En mer, couchant sur le pont , sans abris.

(Ij Le plus ancien Ues clievaliers de Malle einbaïqut^. («) Arbres , en termes de galère ; les mât*.

En rade, couchant sous une lente crherbage (J) qui les garantissait à peine de la pluie et des frimas.

Qu'on se figure sur celte galère noire, par ce temps sombre et froid, environ cent trente galériens mores, turcs ou chrétiens, vêtus de vestes rouges et de cabans de laine brune à capuchons.

Ces malheureux frissonnaient sous le souffle glacé de la tempête et sous la pluie qui les inondait malgré le tendelet (2).

Pour se réchauffer quelque peu , ils se pressaient les uns contre les autres, sur les bancs étroits où ils étaient enchaînés cinq par cinq.

Tous gardaient unsilence morne, et jetaient souvent un coup d'œil inquiet et craintif sur les argousins et sur les comités.

Ces bas-officiers, vêtus de noir et armés d'un nerf de bœuf, parcouraient la coursie,' de chaque côté de laquelle étaient les bancs de la chiourme.

11 y avait treize bancs à droite, douze à gauche (3).

Les galériens formant la palamcnie (4) de la Noire- Dame des sept douleurs avaient été, selon l'habitude, recrutés parmi les chrétiens, les Mores et les Turcs.

Chacun de ces types d'esclaves avait sa physionomie particulière.

Les Turcs, indolents, abattus, paresseux , sem-

(1) Grosse étoffe de Iniiic.

(2) Tente ou tendelet..

(3) I,a cuisine on /"ougron occupait, à jjauche |.i place d'un banc.

(4) Palamente. — Armement de rames ou corps de rameurs.

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