LA NOTRE-DAME DES SEPT DOULEURS
blaient en proie à une apathie douloureusement contemplative.
Les ilf ores, toujours agités, inquiets, farouches, paraissaient continuellement épier l'occasion de briser leurs chaînes et de massacrer leurs gardiens.
Les chréliens, soit condamnés, soit enrôlés de bonne volonté (i), étaient plus insouciants de leur sort, quelques-uns même s'occupaient de quelques travaux de paille dont ils espéraient tirer profit.
Enfin les nègres , enlevés sur des bâtiments barbaresques, où ils ramaient comme esclaves, restaient dans une sorte de torpeur, d'immobilité stupide, leurs coudes sur leurs genoux et leurs têtes dans leurs mains.
La plupart de ces noirs mouraient de chagrin , tandis que les musulmans et les chrétiens finissaient par s'accoutumer à leur sort.
Parmi ces derniers quelques-uns étaient pourtant horriblement mutilés, ils appartenaient aux évadés repris. ,
Pour les punir de leur tentative d'évasion , on leur avait , suivant la loi , coupé le nez et les oreilles , de plus leur barbe , leur crâne et leurs sourcils étaient complètement rasés ; rien de plus hideux que ces visages ainsi défigurés.
Enfin, à l'avant de la galère, et retranchés dans une espèce de corps de garde couvert , appelé rambade ,
(\) Otiapiiclail ces derniers des Buonvoglies de VUalien Buonvoglio.
on voyait en batterie les cinq pièces crartiiierie du navire.
Là se tenaient les soldats et les canonniers.
Ceux-là ne faisaient pas partie de la chiourme (1); ils composaient, si cela se peut dire, la garnison du bâtiment auquel les rames des forçats imprimaient le mouvement.
Une vingtaine de mariniers , libres aussi , étaient chargés du maniement des voiles , du mouillage et des autres manœuvres nautiques.
Les soldats et les canonniers , considérés comme frères laïques et servants , portaient des casaques de buflïe , des chaperons et des chausses noires.
Abrités par le toit des rambades , les uns , assis sur les canons , nettoyaient leurs armes ; d'autres dormaient couchés sur le pont , enveloppés dans leurs cabans; d'autres enfin, chose rare même parmi les soldats de la religion » faisaient quelques pieuses lectures , ou disaient leur rosaire.
A Texception des forçats, l'équipage de cette galère, soigneusement choisi par le commandeur , avait une ])hysionomie grave et recueillie.
Presque tous les soldats et les mariniers étaient d'un âge mûr ; quelques-uns même touchaient à la vieillesse. Aux nombreuses cicatrices dont la plupart de ces gens étaient couturés, on voyait qu'ils servaient depuis longtemps.
(1) La chiourme se composait absoliiiiienl des rameurs esclaves cl lie» buonvoglics.
LA NOTRE-DAME DKS SKPT DOULtUKS. 2 l ".
Plus de deux cents hommes élaient réunis sur cette galère, et il y régnait un silence claustral.
Si la chiourme restait muette par la terreur du iouei des comités et des argousins , les mariniers ei les soldats obéissaient à de pieuses habitudes, religieusement entretenues par le commandeur, Pierre des Anbiez.
Depuis plus de trente ans qu'il commandait cette galère de la religion , il avait tâché de toujours conserver le même équipage, remplaçant seulement , à sou grand regret, les hommes qu'il perdait.
On connaissait à Malte la rigidité de la discipline établie à bord de la JSolrc-Dame des sept douleurs. Le commandeur était peut-être le seul des oftîciers de la religion qui exigeât la stricte observance des règles de Tordre. Sa galère, à bord de laquelle il ne recevait que des gens éprouvés, devint une sorte de couvent nomade, rendez-vous volontaire de tous les marins qui voulaient faire leur salut, en s'astreignant scrupuleusement aux rigoureux devoirs de cette confrérie militaire et hospitalière.
Il en était de même des officiers et des jeunes caravanistes.
Ceux qui préféraient mener une vie joyeuse et hardie (et c'était l'immense majorité) trouvaient la plupart des capitaines de la religion très-disposés à les accueillir et à oublier avec eux , tout en se battant bravement contre les infidèles, que leur mission de moines soldats était à la fois sainte et guerrière.
Au contraire, le très-petit nombre de jeunes chevaliers qui aimaient pour elle-même cette vie pieuse et austère mêlée de grands périls, recherchaient avec empressement l'occasion de s'embarquer sur la galère du commandeur Pierre des Anbiez.
Là, rien ne choquait, rien n'alarmait leurs reli- ' gieuses habitudes. Là, ils pouvaient se livrer à leurs saints exercices sans craindre d'être raillés ou de devenir peut-être assez faibles pour rougir de leur zèle.
Le maître canonnier, ou cap de mestre de la galère, vieux soldat basané, portant une jaquette de feutre noir à croix blanche, était assis dans le corps de garde de l'avant , ou ranibade, dont nous avons parlé.
Il causait avec ie maître des mariniers de la Noire- Dame des scpl douleurs. Ce dernier se nonmiait maître Simon ; le premier se nommait maître Hugues, Ainsi que son compagnon , il avait constamment navigué avec le commandeur des Anbiez.
Maître Hugues fourbissait avec soin un hausse-col de mailles d'acier ; maître Simon regardait de temps en temps à travers l'ouverture de la ranibade, pour interroger le ciel et la mer et pouvoir pronostiquer la fin ou le redoublement de la tempête.
— Frère , dit Hugues à Simon , la tramontane souffle bien fort, et de quelques jours nous n'arriverons pas à la Ciolat. La fêle de Noël aura passé, et le frère commandeur sera chagrin.
Maître Simon, avant que de répondre à son cama-
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rade, consulta de nouveau riiorizonetditd'un air grave:
— Quoiqu'il ne convienne pas à rhomme de chercher à deviner la volonté du Seigneur, je crois que nous pouvons espérer de voir bientôt la fin de celte tournienle ; les nuages semblent moins bas , moins pesants. Peut-être demain, noire ancien compagnon le vieux guetteur du cap de l'Aigle, signalera-l-il notre arrivée dans le golfe de la Ciotat?
— Et ce sera un jour de joie dans la Maison-Forte de Raymond V, dit maître Hugues.
— Et aussi à bord de la Nolre-damc des sept douleurs , dit maître Simon , quoique la joie y paraisse aussi rarement que le soleil pendant le vent d'ouest.
— Voici ce hausse-col fourbi , dit le canonnier en regardant son ouvrage d'un œil satisfait , c'est étrange, frère Simon, comme le sang est tenace sur l'acier? J'ai beau frotter, on distingue toujours les traces noirâtres sur les mailles !
— C'est ce qui prouve que l'acier aime le sang comme la terre aime la rosée y. dit le marinier en souriant tristement de sa plaisanterie.
— Sais-lu pourtant, dit Hugues, qu'il y a bientôtdix ans que le frère commandeur reçut cette blessure dans son combat contre Mourad-Reis, le corsaire d'Alger ?
Je me souviens si bien de cela , frère , que d'un coup de hache d'armes j'abattis le mécréant qui avait presque brisé son kangiar sur la poitrine du commandeur, heureusement défendue par cette maille de fer. Sans cela , Pierre des Anbiez était mort.
— Aussi tient-il beaucoup à ce hausse-col... et je vais le lui reporter...
— Arrête , dit le marinier en prenant le bras du canonnier, le moment est mal choisi , le frère commandeur est dans ses mauvais jours.
-:- Comment ?
— Le maître écuyer m'a dit tout à l'heure que le frère Elzéar avait voulu entrer dans le gavon , mais que le crêpe était sur la porte...
— Je comprends... je comprends... ce signe suffit pour que personne n'ose entrer dans la chambre du commandeur, avant qu'il n'eu ait donné l'ordre.
— Ce n'est pourtant aujourd'hui ni un samedi , ni le dix-septième jour du mois, dit maître Hugues d'un air pensif.
— C'est vrai , car c'est seulement aux approches de ces époques que son humeur sombre semble l'accabler davantage , dit maître Simon.
A ce moment une sorte de sourde rumeur se fit entendre au dehors parmi la chiourme.
Ce bruit n'avait rien de menaçant, il exprimait, au contraire, une sorte de contentement.
— Qu'est-ce que cela ? dit le canonnier.
— C'est sans doute le révérend père Elzéar qui paraît sur le pont. Rien qu'en le voyant les esclaves se croient déjà moins malheureux.