STÉPHANETTE
empêcher de s'emparer de la Sainte- Epouvante des Moresques , avec la grâce de Dieu.
— Ah! que de reconnaissance, maître Peyroû ! dit la jeune fille en aidant le vieillard à se lever , car il marchait assez péniblement.
Celui-ci alla dans sa logette , y prit un petit sachet recouvert de signes cabalistiques et le remit à Stéphanette, en lui recommandant d'ordonner à Luquin de se conformer scrupuleusement aux instructions (ju'il y trouverait.
— Que vous êtes bon , maître Peyroû ! comment reconnaître ...?
— En me promettant, mon enfant, de laisser désormais les bouquets de Bernard sécher aux barreaux de votre fenêtre ; alors , croyez-moi , il ne s'en retrouvera plus. Car un bouquet qu'on arrose en fait pousser d'autres... Ah !... il faut aussi me promettre de ne pas trop encourager la pêche de Terzarol le lamaneur... Pour vous plaire , il détruirait tout le poisson de la baie. Il finirait par être appelé devant le conseil des prud'hommes pêcheurs... et je serais obligé de le condamner... A propos , où en est la discussion de monseigneur et des consuls sur le droit de pêche dans l'anse?... Raymond V y a-l-il toujours des madragues ?
— Oui , maître Peyroû, il ne veut pas les retirer, il dit que le droit de pêche lui appartient jusqu'aux rochers de Caslrembaou , et qu'il ne cédera ce droit à personne.
— Écoulez, Stéphaneiie , votre maîtresse a Toreillc de son père, lâchez donc qu'elle lui conseille de s'arranger à l'amiable avec les consuls, cela vaudrait mieux pour tous.
— Oui , maître Peyroù, soyez tranquille , j'en parlerai à mademoiselle Reine.
— Bien , mon enfant ; allons , adieu ! surtout plus de coquetteries, me le promettez-vous?
— Oui, maître Peyroû... seulement...
— Eh bien ! dites.
— Seulement , voyez-vous , maître Peyroû , je ne voudrais pas désespérer tout à fait , tout à fait, Bernard et Terzarol , non à cause de moi... Notre-Dame! mais à cause de Luquin... car il faut bien que j'aie toujours un moyen de le retenir dans le port, en cas de grands... mais de très-grands dangers , n'est-ce pas , maître Peyroû ? et pour cela , la jalousie vaut mieux que toutes les ancres de son navire!
— C'est juste, dit le guetteur en souriant avec malice; il faut avant tout penser à Luquin...
La jeune fdle baissa les yeux , et sourit , puis elle reprit : Ah ! j'oubliais , maître Peyroû, de vous demander si vous croyez que M. le commandeur et le révérend père Elzear seront arrivés ici pour les calênos de la Noël (i), comme monseignenr l'espère ? Il a tant hâte de revoir ses deux frères ! savez vous que
(1) Le jour <lc Noël est en Provence une des plus grandes foies de l'année. — On appelle calênos des présents de fruits et de poissons qu'on se fait A celte époque.
STÉPHANETTE. fiS
voilà deux Noëls qui se fêtent sans eux à la Maison- Forte ?
Au nom du commandeur la physionomie du guetteur s'assombrit tout à coup et prit une expression de mélancolie profonde.
— Si Dieu exauce le plus ardent de mes vœux , mon enfant, ils arriveront tous deux, mais, hélas! le père Elzear est allé racheter des captifs à Alger, en digne et courageux frère de la Merci , et la foi des barbaresques est bien perfide.
— Hélas ! oui, maître Peyroû, Sa Révérence le père Elzéar ne Ta que trop éprouvé quand il a été retenu pendant plus d'un an au bagne parmi les esclaves! A son âge... tant souffrir !
— Et cela sans se plaindre. . . sans que son adorable bonté ait été altérée en rien.. .
— A propos de cela, maître Peyroû, pourquoi donc la galère de M. le commandeur, au lieu d'être blanche et or comme les vaillantes galères du roi ou de monseigneur le duc de Guise, est-elle toujours peinte en noir, comme un cercueil? Pourquoi donc ses voiles et ses mais sont-ils noirs aussi? En vérité, rien n'est plus lugubre... et ses mariniers ?.. et ses soldats? ils ont l'air dur et sévère comme des moines espagnols. Après tout, cela n'est pas étonnant, M. le commandeur a lui-même toujours l'air si triste... son visage pâle ne se déride jamais qu'une fois... c'est lorsque en arrivant à la Maison-Forte il embrasse monseigneur et ma jeune maîtresse... et encore , mon Dieu ! quel sourire
mélancolique ! c'est élrange , n'est-ce pas , maître Peyroû? d'autant plus que Luquin me disait l'autre jour que lorsqu'il servait comme bombardier à bord de la Guisarde , galère de monseigneur l'amiral, es mers du Levant , maintes fois il a vu à Naples des commandeurs et des capitaines de Malte qui , malgré la sévérité de leur ordre , étaient joyeux comme les autres officiers.
Depuis quelques moments le guetteur ne semblait plus entendre la jeune fille , bientôt il tomba dans une méditation profonde , baissa la tête sur sa poitrine , et répondit d'un geste de main affectueux aux adieux de Stéphanette... Quelques moments après le départ de la jeune fille , il alla dans sa logeite, ouvrit le meuble d'ébène sculpté qui s'y trouvait , poussa îe secret d'un double fond et y prit une petite cassette d'argent ciselé ; une croix de Malte damasquinée ornait son couvercle. Il regarda longtemps ce coffret avec une douloureuse attention : cette vue semblait éveiller en lui de cruels souvenirs... puis , s'étant ainsi assuré que ce mystérieux dépôt était bien intact, il ferma les portes du meuble , et revint tout rêveur s'asseoir à la porte de sa cabine...