‹ Le commandeur de MalteChapitre 1 sur 50 · FAUBOURG MONTMARTRE · texte numérisé non relu

FAUBOURG MONTMARTRE

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Les voyageurs qui parcourent maintenant les côtes pittoresques du département des Bouches-du-Rhône, — les paisibles habitants des rives embaumées par les orangers d'Hyères, — les curieux touristes que les paquebots à vapeur transportent incessamment de Marseille à Nice ou à Gênes , — ignorent peut-être qu'il y a deux cents ans, sous le ministère florissant du cardinal de Richelieu, le littoral de la Provence était, presque chaque jour, infesté de pirates algériens ou autres barbaresques, dont l'audace n'avait ^as de bornes.

Non-seulement ils capturaient tous les bâtiments marchands à leur sortie des ports (quoique tous ces navires fussent armés en guerre), mais encore ils débarquaient jusque sous le canon des forts, et venaient impunément enlever les habitants dont les demeures n'étaient pas suffisamment armées et fortifiées.

Les choses empirèrent à ce point que, vers 1633, M. le cardinal de Richelieu chargea M. de Séguiran, un des hommes les plus éminents de cette époque1, de visiter les côtes de Provence, afin d'aviser aux moyens de mettre cette province à l'abri de l'invasion des pirates.

Nous citerons un passage du Mémoire de M. de Séguiran,

1 Voir le Voyage et Inspection maritime sur la côte de Provence de M. Henri de Séguiran, seigneur de Bouc, chevalier, conseiller du roi en ses conseils, et premier président en sa cour des comptes, aides et finances de Provence ; vol. III, p. 296. — Correspondance d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux, chef des armées navales du roi, accompagnée d'un texte historique, de notes, et d'une introduction sur l'état de la marine en France sous Louis XIII, par M. Eugène Siie, 1839. 3 voL in-4, publiés par ordre du roi.

afin de donner au lecteur une idée exacte du théâtre de l'action qui va suivre.

« Il y a, — dit-il, — au lieu de la Ciotat une logette que les consuls ont fait bâtir sur l'une des pointes du rocher du cap de l'Aigle, en laquelle ils entretiennent un homme très expert en la navigation, qui s'y tient jour et nuit, pour prendre garde aux vaisseaux pirates.

» Tous les soirs, à l'entrée de la nuit, le garde de la logette de la Ciotat allume son fagot, et ainsi est continué en toutes les autres et semblables logettes jusqu'à la tour de Bouc.

» C'est le signal assuré qu'il n'y a aucun corsaire à la mer.

» Si ledit garde de la logette en avait, au contraire, reconnu un, il ferait deux feux, et ainsi des autres depuis Àntibes jusqu'à la tour de Bouc, ce qui serait achevé en moins de demiheure de temps.

» Les habitants de la Ciotat avouent qu'es années dernières le commerce était meilleur. Mais il est ruiné au point qu'on voit.

» Les corsaires de Barbarie leur sont venus enlever une année vingt-quatre barques et mis à la chaîne environ cinquante de leurs meilleurs mariniers. »

Ainsi que nous l'avons dit, la terreur des pirates barbaresques était si grande sur la côte, qu'on voyait chaque maison transformée en forteresse.

« Continuant notre chemin, — dit M. de Séguiran, — nous serions arrivés à la maison du sieur de Boyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, laquelle maison nous aurions trouvée en défense en cas de descente des corsaires, ayant une terrasse en devant, qui en regarde l'entrée du côté de la mer, et sur elle douze pièces de fer coulé, plusieurs bâtardes l et deux pierriers, et dans ladite maison, quatre cents livres de poudre, deux cents boulets, deux paires d'armes2, douze mousquets et demi-piques. »

« A Bormez et à Saint-Tropez, — dit plus loin M. de Séguiran, — le commerce est si gêné qu'il ne pouvait arriver à dix mille livres. Ce qui procède non-seulement de la pauvreté des habitants, mais aussi des courses que font les pirates qui abordent presque tous les jours en leurs ports, en sorte que bien

1 Bâtardes, pièces de petit calibre, * D'armures.

souvent les barques sont obligées de prendre terre, pour que les hommes qui les montent puissent se sauver,, ou que les habitants du lieu se mettent en armes.

» A Martigues, communauté qui avait souffert de grandes pertes es personnes de ses habitants, estimés les plus courageux et meilleurs mariniers de la Méditerranée, plusieurs d'iceux ayant été faits esclaves par les corsaires d'Alger, de Tunis, qui exercent plus que jamais leurs pirateries à la vue des forts et des forteresses de cette province. »

Le lecteur concevra le dédain des Barbaresques pour les forts de la côte, en sachant que le littoral était- dans un si déplorable état de défense que M. de Séguiran dit, dans un autre passage de son rapport au cardinal de Richelieu :

ce Le lendemain, 24 dudit mois de janvier, sur les sept heures du matin, serions allés au château fort dudit Cassis, appartenant au sieur évêque de Marseille, où nous n'aurions trouvé, pour toute garnison, qu'un concierge, serviteur domestique dudit évêque, qui nous aurait fait voir ladite place, où il y a seulement deux fauconneaux dont Fun est éventé. »

Plus tard, M. l'archevêque de Bordeaux faisait la même remarque à propos de l'une des positions les plus fortes de Toulon.

« Le premier de ces forts et le plus important, — dit le prélat guerrier, dans son rapport, — c'est une vieille tour où il y a deux batteries, dans lesquelles on pourrait mettre cinquante canons et deux cents soldats; il y a du bon canon dedans, mais il est tout démonté, et nulles munitions que celles qui ont été mises par ordre de Votre Éminence (il s'agit du cardinal de Richelieu), il y a quinze jours. Un bonhomme de gouverneur qui n'a, pour toute garnison, que sa femme et sa servante, y est, y ayant vingt ans qu'il n'a reçu un denier, à ce qu'il dit *. »

Tel était l'état des choses, lorsque quelques années auparavant le cardinal de Richelieu avait été investi par Louis XIII de la charge de grand maître chef et surintendant général de la navigation et commerce de France.

En étudiant attentivement le but, la marche, les moyens et les résultats du gouvernement de Richelieu, en comparant enfin le point de départ de son administration aux fins impérieuses

1 Corrcrpondaiice de Sourdis, déjà citée. Juin 1637, 1. 1, p. 409.

de centralisation absolue vers lesquelles il tendit toujours, et qu'il atteignit si victorieusement, on est surtout frappé, spécialement en ce qui concerne la marine, de l'incroyable confusion et multiplicité de pouvoirs ou de droits rivaux qui couvraient le littoral du royaume de leur inextricable réseau 4.

Lorsque le cardinal fut chargé des intérêts maritimes de la France, il pouvait à peine compter sur l'appui d'un roi timoré, faible, inquiet et capricieux; il sentait encore la France sourdement agitée par de protonds discords politiques et religieux. Seul, en face de prétentions exorbitantes représentées par les plus puissantes maisons de France, hautaines et jalouses dépositaires des dernières traditions d'indépendance féodale, il fallut que la volonté de Richelieu fût bien intrépide, fût bien opiniâtre, pour écraser sous le niveau de l'unité administrative des intérêts si nombreux, si vivaces, si rebelles ! Telle fut pourtant l'œuvre de ce grand ministre.

Sans doute, l'ardent et saint amour du bien général, le noble instinct des besoins et des progrès de l'humanité, ces pures et sereines aspirations des de Witt ou des Franklin, n'eussent pas suffi au cardinal pour entreprendre et pour soutenir une lutte si acharnée; peut-être qu'il lui fallait encore se sentir animé d'une ambition effrénée, insatiable, afin de braver tant de haines formidables, mépriser tant de clameurs, prévenir ou punir tant de menaçantes révoltes par la prison, par l'exil ou par l'échafaud, et d'arriver à rassembler dans sa main mourante et souveraine tous les moyens d'action de l'État.

Ce fut ainsi, nous le pensons du moins, que le génie de Richelieu, exalté par son indomptable personnalité, parvint à

1 Ainsi, outre les droits de l'amiral du Levant, du gouverneur de la province, des communautés consulaires de chaque bourg et de l'amiral de France, quantité de gentilshommes exerçaient divers droits en vertu de lettres patentes conférées par divers rois. Ainsi, on lit dans le même rapport de M. de Séguiran : < Comme aussi sachant qu'il y avait un droit appelé la table de la mer, donné par engagement du feu roi au feu sieur de L bertat, aurions appris qu'aujourd'hui il appartenait aux sieurs Sanson et de Paris en qualité Iq maris des demoiselles de Libertat; lesdits droiis consistant à demi pour cent qui s'exige sur tous les étrangers et sur toutes sortes de marchandises, excepté les drogueries et épiceries qui payent un pour cent >

Plus luin il nous dit que « depuis trente années, le sieur de Boyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, par lettres patentes de Henri IV, avait eu seul permission et faculté de poser dans la mer des filets à pêcher les thons depuis le cap de l'Aigle jusqu'à Antibes, etc. > (Sourdis, t. III, p. £61.)

consommer cette admirable centralisation des pouvoirs, but constant, glorieux terme de son ministère.

Malheureusement il mourut alors qu'il commençait d'organiser cette autorité si vaillamment conquise.

Si la France, au moment de la mort du cardinal, offrait encore à sa surface les larges traces d'un complet bouleversement social, le sol commençait du moins à être débarrassé de mille pouvoirs parasites et rongeurs qui l'épuisaient depuis si longtemps.

Aussi, dirait-on que presque toujours les hommes éminents, quoique de génies divers, naissent à point pour parachever les grands travaux des sociétés.

A Richelieu, cet infatigable et résolu défricheur, succède Mazarin, qui nivelle ce terrain si profondément labouré; puis Colbert, qui l'ensemence, qui le féconde!...

L'impériale volonté de Richelieu apparaît sous une de ses faces les plus brillantes dans la longue lutte qu'il eut à soutenir lorsqu'il fut chargé de l'organisation de la marine.

Jusqu'alors les gouverneurs généraux de Provence avaient toujours récusé les ordres de l'amirauté de France, se disant amiraux-nés du Levant.

Comme tels, ils prétendaient au commandement maritime de la province ; quelques-uns de ces gouverneurs, tels que les comtes de Tende et de Sommerives, et, à l'époque dont nous parlons, le duc de Guise, avaient reçu du roi des lettres d'amiraux particuliers; ces concessions arrachées à la faiblesse du monarque, loin d'appuyer les prétentions des gouverneurs généraux, protestaient au contraire contre leur usurpation, puisque ces titres prouvaient clairement que les commandements de terre et de mer devaient être distincts l.

1 II en allait de même pour les autres provinces. Les lieutenants généraux

! de Guienne se montraient tout aussi rebelles à l'amiral de France, préten-

; dant avoir sous leurs ordres le littoral et les forces navales de leur gouverne-

j ment depuis le Bec de Rafz jusqu'à lionne, en vertu d'un traité conclu

en 1453 entre Charles VII et le roi d'Angleterre, traité par lequel il avait été

stipulé, à l'occasion de la reddition de Bordeaux, que les gouverneurs de

Guienne continueraient de garder le commandement supérieur de la marine.

Mais ce fut la vieille et dure Armorique qui résista le plus longtemps à cette

centralisation de pouvoirs. Les ducs de Bretagne , quoique grands vassaux

de la couronne, avaient d'abord exercé dans leurs États le droit régulier

d'amirauté, comme princes souverains, en vertu d'un traité conclu en 1231

par saint Louis et Pierre de Dreux ; mais, après la réunion de cette province

à la couronne, le gouverneur général de l'Armorique et ses successeurs refu-

Ce furent ces pouvoirs si divisés, si rivaux, que le cardinal voulut impérieusement réunir et centraliser dans sa charge de grand maître de la navigation.

On le voit par ce bien rapide aperçu, et par les citations que nous avons empruntées au rapport de M. de Séguiran, un effroyable désordre régnait dans toutes les branches du pouvoir.

Ce désordre était encore augmenté par les conflits de juridiction perpétuellement soulevés, soit par les gouverneurs de province, soit par les amirautés, soit par les prétentions féodales de plusieurs gentilshommes riverains.

En un mot, abandon ou désorganisation des places fortes > ruine du commerce, rapines du fisc, invasion du littoral, terreur des populations se retirant dans l'intérieur des terres pour fuir les attaques des pirates barbaresques; tel était PafQigeant tableau que présentait la Provence à l'époque où va commencer cette histoire, faits incroyables qui semblent plutôt appartenir à la barbarie du moyen âge qu'au dix-septième siècle.

sèrent toujours d'abdiquer leur autorité et de reconnaître les droits de l'amirauté de France. Richelieu, et après lui Mazarin et Colbert, ne purent vaincre l'opiniâtreté de la Bretagne; car, sous le règne de Louis XIV, M le comte de Toulouse ayant succédé à M. de Vermandois comme amiral de France, le roi trouva dans cette province une résistance si énergique à reconnaître les droits de M. de Toulouse, qu'il fut forcé de remplacer M. de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, par M, de Toulouse, qui, se trouvant de la sorte gouverneur général de Bretagne et amiral de France, put confondre ces deux pouvoirs en un seul.

LE

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