CHAPITRE PREMIER
IttlSTRAOU
Vers la fin du mois de juin 1633,, trois voyageurs de distinction, arrivant à Marseille, s'établirent dans la meilleure auberge de la ville. Leur costume, leur accent, paraissaient étrangers; on sut bientôt qu'ils étaient Moscovites; quoique leur suite fût peu nombreuse, ils vivaient avec magnificence; le plus âgé des trois voyageurs avait été visiter M. le maréchal de Yitry, gouverneur de Provence, alors résidant à Marseille. Le maréchal lui rendit sa visite, circonstance qui fit beaucoup présumer de l'importance des étrangers.
Ils employaient leur temps à visiter les bâtiments publics, le port, les chantiers. Le gouverneur du plus jeune de ces voyageurs s'enquit particulièrement auprès des consuls (avec l'agrément de M. le maréchal de Vitry), s'enquit, disons-nous, des productions et du commerce de la Provence, de Fétat de la marine marchande, de ses armements, de leur destination, paraissant curieux de faire comparer à son élève la marine naissante du Nord avec la marine d'une des plus importantes provinces de France.
Un jour ces Moscovites dirigèrent leur promenade vers la route de Toulon.
Le plus vieux des trois étrangers paraissait avoir cinquante ans; sa physionomie offrait un singulier mélange de dédain et de causticité; il était vêtu de velours noir; une longue barbe rousse tombait sur sa poitrine; ses cheveux de même couleur, mêlés de quelques mèches argentées, s'échappaient d'un bonnet
tartare garni de riches fourrures. Ses yeux vert de mer, son teint blême, son nez recourbé , ses sourcils épais, ses lèvres minces, lui donnaient un air ironique et dur.
Il marchait à quelque distance de ses compagnons; il parlait peu et seulement pour lancer de temps en temps quelque sarcasme.
L'âge et la figure des deux autres Moscovites offraient un contraste frappant.
L'un, qui semblait le précepteur du plus jeune, avait environ quarante-cinq ans. 11 était petit, gros, presque obèse, quoiqu'il parût d'une constitution vigoureuse.
Il portait une longue robe de tabis brun à l'orientale, un bonnet de forme asiatique; un poignard persan d'un riche travail ornait sa ceinture de soie orange.
Son visage gras, coloré, ombragé d'une épaisse barbe brune, ses lèvres épaisses, respiraient la sensualité; ses petits yeux gris pétillaient de malice. Parfois il laissait échapper d'une voix grêle quelques plaisanteries d'un audacieux cynisme, souvent faites en latin, et surtout empruntées à Pétrone ou à Martial; les deux voyageurs, faisant sans doute allusion au goût de leur compagnon pour les œuvres de Pétrone, lui avaient donné ic nom d'un des héros de cet écrivain, et l'appelaient Trimalcyon.
L'élève de ce singulier précepteur paraissait âgé de vingt ans au plus; sa taille était moyenne, mais accomplie; son costume, ainsi que celui des Moscovites de cette époque, offrait un heureux mélange de modes du Nord et de l'Orient, équilibrées avec un goût parfait.
Sa longue chevelure brune, naturellement bouclée, sortait d'un feutre noir, plat et sans bord, posé de côté et orné d'une tresse d'or mêlée de pourpre; les deux bouts de ce cordon, finement ouvragés et frangés, retombaient sur le collet d'une tunique de brocatelle fond noir à dessins pourpre et or, serrée aux hanches par un châle de cachemire; une seconde tunique à manches flottantes en riche vénitienne noire, doublée de taffetas ponceau,lui descendait un peu au-dessous des genoux; enfin ses larges pantalons à la moresque flottaient sur des bottines de maroquin rouge.
Un observateur eût été très embarrassé d'assigner un caractère certain à la physionomie de ce jeune homme.
Ses traits étaient d'une régularité parfaite; une barbe nais-
santé et soyeuse ombrageait son menton et ses lèvres; ses grands yeux brillaient comme des diamants noirs sous ses étroits sourcils bruns; l'éblouissant émail de ses dents égalait à peine le carmin foncé de ses lèvres; son teint était d'une pâleur mate et brune; ses formes sveltes et nerveuses réunissaient la force à l'élégance.
Mais ce visage, aussi charmant qu'expressif et mobile, reflétait tour à tour les impressions diverses que les deux compagnons de ce jeune homme éveillaient en lui.
Trimalcyon faisait-il quelque plaisanterie grossière et licencieuse, le jeune homme, que nous appellerons Érèbe, y applaudissait par un sourire moqueur et libertin, ou enchérissait encore sur le cynisme de son précepteur.
Le seigneur Pog, l'homme silencieux et sarcastique, prononçait-il quelque rare et amère parole, soudain les narines d'Érèbe se gonflaient, sa lèvre supérieure se retroussait dédaigneusement, et ses traits exprimaient à l'instant la plus méprisante ironie.
Si, au contraire, Érèbe ne subissait pas ces deux fatales influences, s'il n'affichait pas le vice par une coupable jactance, sa figure redevenait douce, sereine, un calme enchanteur se répandait sur ses beaux traits : car si le cynisme et l'ironie agitaient passagèrement son âme, ses instincts nobles, élevés, reprenaient bientôt leur cours; de même qu'une source pure reprend sa limpidité première lorsqu'une main fangeuse ne trouble plus le cristal de ses eaux.
Tels étaient ces trois personnages.
Ils se promenaient alors, nous l'avons dit, sur la route de Marseille à Toulon.
Érèbe, silencieux et pensif, marchait à quelques pas en avant de ses compagnons.
Le chemin s'enfonçait dans les gorges d'Ollioules, et s'encaissait au milieu de ces roches solitaires.
Érèbe venait d'arriver à une petite plate-forme, d'où il dominait une assez grande partie de la route; cette route, fort escarpée à cet endroit, formait un coude au pied de l'éminence où le jeune homme était placé, et la contournait en s'élevant vers elle.
Tiré de sa rêverie par un chant encore lointain, Érèbe s'arrêta pour écouter.
La voix s'approchait de plus en plus.
C'était une voix de femme, d'un timbre plein de fraîcheur et de grâce.
L'air et les paroles qu'elle chantait respiraient une mélancolie naïve.
Bientôt, à un brusque détour de la route, Érèbe put voir, sans en être vu, un groupe de voyageurs; ils venaient paisiblement au pas de leurs montures, qui gravissaient avec peine cette route escarpée.
Si la côte de Provence était souvent désolée par les pirates, l'intérieur du pays était aussi très peu sûr; les gorges d'Ollioules, solitudes presque impénétrables, avaient maintes fois servi de refuge à des bandes de voleurs.
Érèbe ne s'étonna donc pas de voir la petite caravane s'avancer avec une sorte de circonspection militaire.
Sans doute le danger ne semblait pas imminent, car la jeune fille ne discontinuait pas de chanter; mais le cavalier qui ouvrait la marche appuyait néanmoins par précaution son mousquet à rouet sur sa cuisse gauche, et de temps à autre il avivait la mèche de son arme qui laissait derrière lui un petit nuage de fumée bleuâtre.
Cet homme, dans la force de l'âge, à la tournure militaire, portait un vieux buffle, un large feutre gris, un haut-dechausses écarlate, des bottes fortes, et montait un petit cheval blanc; un couteau de chasse pendait à sa ceinture; enfin un grand lévrier noir à longs poils et à collier de cuir, hérissé de pointes de fer, marchait devant son cheval.
A trente pas environ derrière cette sentinelle avancée, venaient un vieillard et une jeune fille.
Celle-ci montait une haquenée d'un noir de jais, élégamment caparaçonnée d'un chasse -mouche de soie et d'une housse de velours bleu; les bossettes d'argent reluisaient au soleil couchant; les rênes, à peine tenues par la jeune fille, tombaient négligemment sur le col de la haquenée, dont le pas était si doux, si réglé, qu'il n'altérait en rien l'harmonieuse mesure des chants de la belle voyageuse.
Celle-ci portait noblement le charmant habit de cheval si souvent reproduit par les peintres du règne de Louis XIII. Sur la tête elle avait un large chapeau noir à plumes bleues, qui retombaient en arrière sur un ample col de dentelle de Flandre; son justaucorps de taffetas gris-perle, à larges basques carrées, avait une longue jupe de même étoffe et de même couleur,
jupe et corsage ornés de légers passements de soie Lieu céleste, dont la pâle nuance s'assortissait à merveille à la couleur de Thabit.
Si Ton pouvait mettre en doute que le type grec ne se fut pas conservé dans toute sa pureté chez quelques familles de Marseille et de la basse Provence,, depuis la colonisation des Phocéens (le reste de la population provençale rappelait davantage la physionomie ligurienne et arabe), Faspect delà jeune fille eût servi pour ainsi dire de preuve vivante à cette transmission de la beauté antique dans toute sa splendeur primordiale.
Rien de plus suave, de plus fin, de plus pur, que les lignes de ce charmant visage ; rien de plu? limpide, de plus azuré que ses grands yeux bleus, frangés de longs cils noirs; rien de plus blanc, de plus impérial que ce front d'ivoire, où se jouaient de nombreuses boucles de cheveux châtain clair qui contrastaient délicieusement avec Parc droit et mince de ses sourcils d'un noir de jais et veloutés; les proportions de sa taille, fine et ronde, se rapprochaient plus de l'Hébé ou de la Vénus de Praxitèle que de la Vénus de Milo.
Tout en chantant, elle se laissait nonchalamment aller au pas mesuré de sa monture, et les voluptueuses ondulations de ce corps souple, charmant, faisaient deviner des trésors de beauté.
Son petit pied étroit et cambré, chaussé d'une bottine de cordouan, étroitement lacée à la cheville, apparaissait de temps à autre sous les plis traînants de sa longue jupe. Enfin sa main d'enfant, gantée de chamois brodé, jouait négligemment avec une houssine destinée à hâter la marche de la haquenée.
Il serait difficile de peindre la candeur du front virginal de cette jeune fille, la gaieté sereine de ses grands yeux bleus, brillants de bonheur, de jeunesse et d'espoir, la malice naïve de son fin sourire, et surtout le regard rempli d'exquise sollicitude, de tendre vénération, qu'elle jetait quelquefois sur son père, vieillard encore robuste, qui l'accompagnait.
La pétulance, l'air joyeux et hardi de ce vieux gentilhomme, contrastaient quelque peu avec sa moustache blanche, tandis que la couleur vineuse de ses joues, un peu enluminées, annonçait qu'il n'était pas insensible à l'attrait des vins généreux de la Provence.
Un feutre noir à plume rouge, un pourpoint écarlate galonné
d'argent avec un petit manteau pareil, un baudrier de soie, richement brodé, supportant une longue épée, de hautes bottes de basane blanche à éperons dorés témoignaient assez de la qualité de Raimond V, baron des Anhiez, chef de l'une des plus anciennes maisons de Provence, parent ou allié des hautes et illustres maisons baronniales des Castellane, des Baux, des Villeneuve, des Fraus, etc.
Le chemin que suivait la petite caravane était alors si étroit, qu'à peine deux chevaux pouvaient y marcher de front : aussi un troisième personnage se tenait à quelques pas en arrière du baron et de sa fille. Deux domestiques bien montés et bien armés fermaient la marche.
Ce troisième personnage, jeune homme de vingt-cinq ans environ, d'une taille haute et bien prise, d'une figure agréable et remplie de douceur, maniait son cheval avec grâce et portait un habit de chasse vert, galonné d'or.
Ses traits exprimaient quelquefois un indicible ravissement en contemplant mademoiselle Reine des Anbiez, qui de temps à autre retournait la tête, et, sans cesser de chanter, lui jetait un charmant regard, auquel le chevalier Honorât de Berrol répondait de son mieux, en fiancé éperdument épris qu'il était.
Le baron écoutait chanter sa fille avec une joie, avec un orgueil tout paternel; sa bonne et vénérable figure rayonnait de bonheur.
Quelquefois cependant sa félicité contemplative était un peu troublée par les brusques soubresauts de son petit cheval de la Camargue, étalon bai à longue crinière et à longue queue noire, à l'œil sournois, farouche, plein de vigueur et de feu, et qui semblait continuellement préoccupé du désir de désarçonner son maître, afin d'aller retrouver sans doute en liberté les marais solitaires et les bruvères sauvages où il était né.
Malheureusement pour les desseins de Mistraoû1 (ainsi surnommé à cause de la rapidité de son allure et aussi sans doute de son mauvais caractère), le baron était excellent cavalier.
Quoique souffrant toujours des suites d'un coup de feu reçu à la hanche pendant les troubles civils, Raimond V, perché sur une de ces antiques selles qu'on nomme de nos jours selles
1 Lèvent du nord-ouest, appelé mistral ou mistraoiïpar les Provençaux, est un vent très impétueux et très désastreux quand il souffle : il cause souvent de grands ravages.
à piquet, accueillait à bons coups de gaule 1 et d'éperons les velléités capricieuses de l'indomptable animal.
Mistraoû, avec cette sagacité patiente et diabolique que les chevaux poussent jusqu'au génie, après quelques vaines tenfavives, avait attendu sourdement une occasion plus favorable de se défaire de son cavalier.
Reine des Anbiez continuait de chanter.
Par un caprice enfantin, elle s'amusait à jeter aux échos sonores des gorges d'Ollioules des modulations tour à tour vibrantes ou voilées qui eussent désespéré un rossignol.
Elle venait de faire entendre le plus brillant, le plus mélodieux arpège, lorsque tout à coup, devançant presque les échos, une voix à la fois douce, mâle et mélodieuse, redit le chant de la jeune fille avec une perfection incroyable.
Pendant quelques moments, ces deux voix charmantes, mises ainsi par hasard à un merveilleux unisson, furent longuement répétées par les nombreux échos de cette profonde solitude.
Reine cessa de chanter, et regarda son père en rougissant.
Le baron stupéfait se tourna vers Honorât de Berrol, et lui dit avec son exclamation habituelle : — Maujour! ! ! chevalier, est-ce le diable qui contrefait ainsi la voix d'un ange ?
Dans son premier mouvement de surprise, le baron laissa malheureusement tomber ses rênes sur le col de Mistraoû.
Depuis quelque temps l'indocile animal marchait sournoisement le pas avec une gravité, avec une sagesse digne de la mule d'un évêque; il ne se sentit pas plutôt abandonné à luimême, qu'en deux bonds vigoureux, et avant que le baron eût eu le temps de se reconnaître, il gravit un escarpement assez rapide qui encaissait la route.
Par malheur, le cheval fit un tel effort pour escalader cette roide montée, qu'en arrivant sur son faîte il baissa brusquement la tête, les rênes lui passèrent par-dessus les oreilles, et flottèrent à l'aventure. Tout cela dura moins de temps qu'il ne faut pour récrire.
Le baron, excellent écuyer, quoiqu'un peu surpris par la brusque entreprise de Mistraoû, se remit en selle ; son premier mouvement fut de tâcher de ressaisir les rênes... Il ne put y parvenir.
1 L'ancienne équitalion se servait de gaule au lieu de cravache.
Alors, malgré tout son courage, il frémit d'épouvante, en se voyant à la merci d'un cheval sans frein, qui se mit à s'emporter en bondissant vers les bords d'un torrent desséché.
Ce gouffre large et profond s'étendait parallèlement à la route, et n'était séparé d'elle que par un espace de cinquante pieds environ.
Emboîté dans sa selle, incapable d'en sortir par suite de sa blessure et de se jeter à terre, avant d'arriver à l'obstacle infranchissable où son cheval allait s'abîmer, le vieillard donna sa dernière pensée à Dieu, à sa fille, fit le vœu d'une messe quotidienne et d'un pèlerinage annuel à la chapelle de Notre- Dame de la Garde, et se prépara à mourir...
De la hauteur où il s'était placé, Érèbe avait vu le danger du baron; il se trouvait séparé de lui par le lit profond du torrent, large de dix à douze pieds, vers lequel arrivait le cheval.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, d'un bond vigoureux, presque désespéré, Érèbe franchit l'abîme, se précipita au-devant du cheval, saisit les rênes flottantes et roula sous ses pieds...
Le baron poussa un cri terrible... il crut son sauveur emporté avec lui dans le gouffre, car, malgré la douleur et l'effroi que lui causa cette violente saccade, Mistraoû ne put pas arrêter subitement l'impétuosité de son élan, et entraîna Érèbe pendant quelques pas.
Celui-ci, doué d'ime force peu commune et d'un sang-froid admirable, avait, en tombant, entortillé les rênes autour de ses poignets... Aussi le cheval, ayant les barres brisées par le poids énorme qui y pesait, s'assit presque sur ses jarrets, après avoir obéi à l'impulsion involontaire que lui imprimait sa vitesse.
Dix pas à peine séparaient le baron des bords escarpés du torrent, lorsque Érèbe se releva lestement, saisit d'une main le mors sanglant du cheval, et de Vautre rejeta sur le col fumant de Mistraoû les rênes qu'il offrit au vieillard.
Nous le répétons, tout ceci s'était passé si vite, que Reine des Anbiez et son fiancé, gravissant l'escarpement de la route, arrivèrent auprès du baron, sans même soupçonner l'effroyable danger qu'il venait de courir.
Érèbe, après avoir remis les rênes aux mains du vieillard, ramassa sa toque, secoua la poussière qui couvrait ses habits, rajusta sa chevelure, et, sauf le coloris inaccoutumé de ses
joues, rien dans son maintien ne révélait la part qu'il venait de prendre à cet événement.
— Mon Dieu, mon père! pourquoi avoir gravi cet escarpement? quelle imprudence! — s'écria Reine, inquiète, mais non pas épouvantée, en sautant légèrement de sa haquenée, et sans apercevoir l'inconnu placé de l'autre côté du cheval du baron.
Puis, voyant la pâleur et Fémotion du vieillard qui descendit péniblement de cheval, la jeune fille pressentit le péril qu'avait couru le baron, et s'écria, en se jetant dans ses bras : — Mon père, mon père, que vous est-il arrivé?...
— Reine, mon enfant, mon enfant chérie ! — dit le seigneur des Anbiez d'une voix entrecoupée, en embrassant sa fille avec effusion. — Ah ! que la mort m'eût donc été affreuse... ne plus te voir!...
Reine se retira brusquement des bras de son père, mit ses deux mains sur les épaules du vieillard et le regarda d'un air stupéfait.
— Sans lui, — dit le baron, en serrant cordialement dans ses mains la main d'Érèbe, qui s'était avancé quelque peu, et qui contemplait avec admiration la beauté de Reine, — sans ce jeune homme... sans son courageux dévouement, j'étais brisé dans ce gouffre.
En peu de mots, le vieillard raconta à sa fille et à Honorât de Berrol comment l'inconnu l'avait sauvé d'une mort certaine.
Plusieurs fois, pendant ce récit, les yeux bleus de Reine rencontrèrent les yeux noirs d'Erèbe ; si elle détourna lentement son regard pour le reporter ensuite sur son père avec adoration , ce ne fut pas que l'air de ce jeune homme fût hardi ou présomptueux; au contraire, une larme brillait dans ses yeux, sa ravissante figure exprimait l'émotion la plus profonde. Û contemplait ce touchant tableau avec un noble, avec un sublime orgueil. Quand le vieillard lui ouvrit les bras, par un mouvement presque paternel, il s'y jeta avec un bonheur indicible, le pressa plusieurs fois contre son cœur, comme s'il eût été attiré vers le vieux gentilhomme par une secrète sympathie, comme si ce jeune cœur encore noble et généreux eût été audevant des battements d'un cœur noble et généreux aussi.
Tout à coup Trimalcyon et Pog, qui à vingt pas de là, et du haut du rocher où ils étaient restés, avaient assisté à cette scène, crièrent à leur jeune compagnon quelques mots en langue étrangère.
Érèbe tressaillit, le baron, sa fille et Honorât de Berrcl retournèrent vivement la tête.
Trimalcyon regardait la fille du baron avec une sorte de convoitise railleuse et grossière.
La physionomie étrange de ces deux hommes surprit le baron, sa fille et Honorât les observaient avec une sorte de crainte involontaire.
Un peintre habile et coloriste eût tiré parti de cette scène.
Qu'on se représente une solitude profonde , au milieu de grands rochers de granit rougeâtre, dont la cime était seulement éclairée par les derniers rayons du soleil.
Sur le premier plan, presque au bord du torrent desséché, le baron, entourant de son bras gauche la taille de Reine, serrait cordialement dans sa main droite la main d'Érèbe, et attachait un regard inquiet, surpris, sur Pog et Trimalcyon.
Ceux-ci, au second plan, de l'autre côté du torrent, étaient debout, côte à côte, les bras croisés, et détachaient leur silhouette caractérisée sur l'azur du ciel, qu'on apercevait en cet endroit à travers une déchirure des rochers.
Enfin, à quelques pas du baron, on voyait Honorât de Berrol, tenant son cheval et la haquenée de Reine, plus loin les deux domestiques, dont l'un s'occupait alors à rajuster le harnachement de Mistraoù.
Aux premières paroles des étrangers, les beaux traits d'Érèbe exprimèrent une sorte d'impatience douloureuse, on eût dit qu'il souffrait des ressentiments d'une lutte intérieure; sa figure, où rayonnaient naguère les plus nobles passions, s'assombrit peu à peu, comme s'il eût subi une mystérieuse et invincible influence.
Mais quand Trimalcyon, de sa voix grêle et railleuse, eut de nouveau prononcé quelques mots en indiquant Reine d'un insolent coup d'oeil, mais lorsque le seigneur Pog eut ajouté dans la même langue, inintelligible pour les autres acteurs de cette scène, sans doute quelque sanglant sarcasme, les traits d'Érèbe changèrent complètement d'expression. | D'un geste presque dédaigneux, il repoussa brusquement la main du vieillard et attacha sur mademoiselle des Anbiez un regard effronté.
Cette fois la jeune fille rougit et baissa les yeux.
Cette soudaine métamorphose dans les manières de l'inconnu fut si frappante, que le baron recula d'un pas. Pourtant, après
un silence de quelques secondes, il dit à Érèbe d'une voix émue : — Comment jamais reconnaître, monsieur, le service que vous venez de me rendre?
— Ah! monsieur, — ajouta Reine en surmontant la singulière e'motion que lui avait causée le dernier regard d 'Érèbe, — comment pourrons-nous vous prouver notre reconnaissance?...
— En me donnant un baiser, et cette épingle pour souvenir de vous... — répondit l'audacieux jeune homme.
Il avait à peine prononcé ces paroles, que sa bouche effleura les lèvres virginales de Reine, pendant qu'il enlevait d'une main hardie la petite épingle d'argent émaillée qui attachait les revers du corsage de la jeune, fille.
Après ce double larcin, Érèbe, avec une agilité merveilleuse, franchit d'un nouveau bond le gouffre qui était derrière lui, et rejoignit ses deux compagnons, avec lesquels il disparut bientôt derrière un bloc de rochers
L'émotion, l'effroi de Reine, furent si violents, que la jeune fille pâlit, ses jambes fléchirent, et elle tomba évanouie entre les bras de son père
Le lendemain du jour où s'était passée la scène qu'on vient de décrire, les trois Moscovites prirent congé de M. le maréchal duc de Vitry, quittèrent Marseille avec leur suite, et prirent, dit-on, la route du Languedoc.