CHAPITRE IX
UE GISÏEFFSE23.
Le lendemain du jour où s'étaient passées les différentes scènes que nous venons de raconter, un groupe de plusieurs personnes, les unes à pied, les autres à cheval, longeaient le bord de la mer, et paraissaient se diriger vers le golfe de la Ciotat.
Le personnage le plus important de cette petite caravane était un homme d'un embonpoint respectable, à figure grave et compassée, portant un manteau de voyage par-dessus son , habit de velours noir.
Il avait une chaîne d'argent au cou, et montait un petit cheval qui marchait l'amble.
Ces personnages n'étaient autre que maître Isnard, greffier de l'amirauté de Toulon, et son clerc ou scribe, qui, monté
sur une vieille mule blanche, portait en croupe d'énormes sacs remplis de dossiers et de deux grands registres dans leurs étuis de chagrin noir.
Le clerc était un petit homme entre les deux âges, au nez pointu, au menton pointu, aux pommettes saillantes, aux yeux perçants. Ce nez, ce menton, ces pommettes et ces yeux étaient fort rouges, grâce à un vent de nord très piquant.
Un valet, monté sur une autre mule, chargée de bissacs, et deux halleb ardiers vêtus de casaques vertes et oranges à passements blancs, accompagnaient le greffier et son clerc.
Ces deux officiers de justice ne semblaient pas jouir d'une sérénité parfaite.
Maître Isnard, surtout, témoignait de temps à autre sa mauvaise humeur par des imprécations contre le froid, contre le temps, contre les chemins, et surtout contre sa mission.
Le clerc répondait à ces doléances d'un air humble et piteux.
— Maugrebleu ! — s'écria le greffier, — voilà deux jours seulement que j'ai commencé ma tournée... mais elle est loin de s'annoncer d'une manière agréable. Hum! la noblesse prend mal le recensement des armes que monseigneur le maréchal de Vitry a ordonné : on nous reçoit dans les châteaux comme chez le Turc...
— Et encore bien heureux sommes-nous quand on nous y reçoit^ maître Isnard, — dit le clerc. — Le sieur de Signerol nous a fermé au nez la porte de son manoir, et nous avons été obligés de verbaliser au clair de la lune... Le sieur de Saint- Yves nous a reçus fort à contre-cœur...
— Et toutes ces résistances ouvertes ou sourdes aux ordres de Son Éminence le cardinal seront dûment enregistrées, clerc... et les mauvais vouloirs seront punis !
— Heureusement que la réception du baron des Anbiez nous dédommagera de ces tribulations, maître Isnard... On dit ce vieux seigneur le meilleur des hommes. Son humeur joviale est aussi connue dans le pays que l'austérité de son frère le commandeur de la galère noire, et que la charité du père Elzéar de la Merci, son autre frère.
— Hum !... Raimond V fait bien d'être hospitalier, — murmura le greffier ; — c'est un de ces vieux remueurs toujours prêts à dégainer contre tout pouvoir établi... Mais, patience, clerc ! bon courage ! le règne des hommes de paix et de justice est arrivé, Dieu merci 1 Tous ces arrogants batailleurs à
longues rapières et à longs éperons se tiendront cois dans leurs maisons fortes comme des loups dans leurs tanières, ou, maugrebleu!... on rasera leurs demeures pour y semer le sel! Enfin, — ajouta maître Isnard, comme s'il eût voulu se donner un courage factice, — nous sommes toujours sûrs de l'appui du cardinal; et nous ôter un cheveu de la tête... voyezvous, clerc, c'est arracher un poil de la barbe de Son Éminence !
— Ce qui doit être furieusement préjudiciable et sensible à ladite Éminence, maître Isnard ; car on dit qu'elle a une vraie barbe de chat, rare et rude.
— Vous êtes une pécore ! — dit le greffier en haussant les épaules et en donnant un coup de talon à son cheval.
Le clerc baissa la tête, ne dit mot, et souffla dans ses doigts par manière de contenance.
La petite caravane cheminait depuis quelque temps sur la grève, ayant à sa droite la mer, à sa gauche d'interminables rochers, lorsqu'elle fut rejointe par un voyageur modestement assis sur un âne.
Au teint basané de cet homme, à son surcot de cuir, à son bonnet rouge, qui laissait échapper une forêt de cheveux noirs, crépus et hérissés, enfin à une petite forge portative établie sur un des côtés du bât de son âne, on reconnaissait un de ces bohémiens ambulants qui allaient de ferme en village offrir leurs services aux ménagères pour ressouder ou raccommoder leurs ustensiles de ménage.
Malgré le froid, cet homme avait les jambes et les pieds nus. Ses membres grêles, mais nerveux, sa figure expressive, à peine ombragée d'une barbe noire et claire, offraient le type particulier aux hommes de sa race.
Son âne, à la physionomie calme et débonnaire, n'avait ni mors, ni bride; il le conduisait au moyen d'un long bâton, qu'il lui approchait de l'œil gauche s'il voulait le faire aller à droite, et de l'œil droit s'il voulait le faire aller à gauche. En s'approchant du greffier et de sa suite, le bohémien prit l'âne par une de ses longues oreilles pendantes, et l'arrêta net :
— Pourriez-vous, messeigneurs, — dit respectueusement le bohémien au greffier, — pourriez-vous me dire si je suis encore loin de la Ciotat ?
Le greffier, regardant sans doute comme indigne de lui de répondre à cet homme, fit un geste dédaigneux et dit à son scribe :
— Clerc, répondez-lui, — et passa.
— La bouche est la maîtresse, l'oreille est l'esclave, — dit le bohe'mien en s'inclinant humblement devanl le clerc.
Celui-ci gonfla ses joues maigres, prit un air superbe, se campa sur sa mule d'un air triomphant, et dit au valet qui le suivait, en montrant le bohémien :
— Laquais, répondez-lui... — et passa outre.
Petit- Jean, plus compatissant, dit au vagabond qu'il pouvait suivre la caravane ; qu'elle se rendait à un endroit tout proche de la Ciotat.
Les deux hallebardiers, un peu attardés, ayant rejoint le principal groupe, on continua de s'avancer sur la grève.
Le soleil fit bientôt sentir sa douce influence ; quoiqu'on fût au mois de décembre, ses rayons devinrent assez vifs pour que maître Isnard sentît le besoin de se débarrasser de son manteau ; il le jeta à son clerc, en lui disant :
— Étes-vous bien sûr, clerc, de reconnaître la route qui conduit à la Maison-Forte de Raimond Y, baron des Anbiez? car nGus nous arrêterons d'abord dans le logis. C'est par là que je commencerai le recensement des armes dans ce diocèse. Eh ! eh ! clerc, l'air du matin et l'odeur saline de la grève m'ont ouvert l'appétit! On dit que le baron fait une chère d'abbé, et qu'il est d'une hospitalité digne du bon roi René ; tant mieux, maugrebleu ! tant mieux ; ainsi, clerc, au lieu d'aller m'établir pour quinze jours dans quelque hôtellerie borgne de la Ciotat, eh ! eh !... je prendrai... mes quartiers d'hiver à la Maison-Forte de Raimond Y, et vous m'y suivrez, clerc, — ajouta le greffier d'un air suffisant. — Au lieu de votre lard à l'ail et aux fèves, ou de votre raïto * des grands jours, vous n'aurez qu'à choisir entre la volaille, la venaison et l'excellent poisson du golfe... Eh! eh! eh! pour un affamé comme vous, c'est une rare aubaine ; aussi, clerc, vous allez vous en donner une fière râtelée...
Le pauvre scribe ne répondit rien à ces plaisanteries grossières dont il se sentait humilié, malgré son infortune, il dit seulement au greffier : — Je reconnaîtrai facilement le chemin, maître Isnard, car il y a un poteau à l'écu de Raimond Y et une borne qui marque les terres Baussenques2.
1 Morue assaisonnée d'huile et de vin. Mets des pauvres provençaux,
• Terres exemptes de droits et de taxes par suite de concessions faites aux
— Des terres Baussenques ! — s'écria le greffier avec indignation, — encore un de ces abus que Son Éminence détruira, maugrebleu ! C'est à devenir fou que de vouloir se retrouver dans ce labyrinthe de privilèges féodaux ! — Puis, passant du sévère au plaisant, le greffier ajouta avec son gros rire : — Eh ! eh ! eh ! ce serait une tâche aussi difficile que s'il vous fallait distinguer le vin de Xérès du vin de Malaga, habitué que vous oies à vous entonner la mauvaise eau de grappe1 et à déguster un verre de saouvo- Christian pour la bonne bouche.
— Heureux encore quand l'eau de grappe ne nous manque pas, maître Isnard! — dit le pauvre clerc avec un soupir.
— Eh! eh !... alors la rivière ne manque jamais, et les ânes y peuvent boire à leur aise, — reprit insolemment le greffier.
Sa malheureuse victime ne put que baisser la tête sans répondre, tandis que le greffier, fier de son triomphe, mettait sa main au-dessus de ses yeux pour voir si on ne découvrait pas enfin la Maison-Forte des Anbiez; car l'appétit de l'homme de loi était vivement excité.
Le bohémien^ qui marchait après les deux interlocuteurs, avait entendu leur conversation.
Quoique ses traits fussent vulgaires, ils annonçaient beaucoup de finesse et d'intelligence. Ses petits yeux noirs, perçants, mobiles, se portaient sans cesse du greffier au clerc avec une expression tour à tour ironique et pitoyable. Lorsque maître Isnard eut terminé sa conversation par une plaisanterie grossière sur les ânes, il fronça vivement ses sourcils et parut sur le point de parler ; mais, soit qu'il redoutât le greffier, soit qu'il craignît de dire trop, il se tut.
— Dites-moi, clerc ! — s'écria le greffier en s'arrêtant court devant un poteau armorié marquant l'embranchement d'un chemin, — n'est-ce pas là la route des Ànbiez ?
— Oui, maître Isnard. 11 faut abandonner le Tivage. Voici le chemin de la Maison-Forte ; elle est à deux cents pas d'ici ; ce bloc de rocher vous la cache, — ajouta le clerc en montrant une sorte de petit promontoire qui s'avançait dans la mer et empêchait en effet d'apercevoir le château.
seigneurs de la maison de Baux, une des plus anciennes de Provence, à laquelle Raimond V était allié.
* Vin de la seconde pressée.
— Alors, clerc, allez devant, — dit le greffier en retenant son cheval et en donnant un coup de houssine à la mule du scribe.
Celui-ci passa le premier, et la petite troupe s'aventura dans une espèce de chemin creux très rapide qui serpentait à travers les rochers de la côte. .
Après un quart d'heure de marche, le chemin s'aplanit, des collines boisées, des vignes, des oliviers, des champs ensemencés, succédèrent aux rochers. Maître Isnard vit enfin avec joie la masse imposante de la Maison-Forte. Elle se dessinait au bout d'une immense avenue, plantée de six rangs de hêtres et de sycomores, qui conduisait à la vaste cour dont nous avons parlé.
— Eh! eh! — dit le greffier en ouvrant ses larges narines, — il est tantôt midi. Ce doit être l'heure du dîner de Raimond V ; car ces seigneurs campagnards suivent la vieille mode provençale; ils font quatre repas, de quatre heures en quatre heures, déjeunent à huit heures, dînent à midi, goûtent à quatre heures et soupent à huit.
— Hélas ! c'est à peu près comme s'ils mangeaient toute la journée, — dit le clerc avec un soupir de convoitise, — car ils restent quelquefois deux ou trois heures à table.
— Eh !... eh !... vous léchez déjà vos maigres badigoinces, clerc !... Mais ne voyez-vous pas une épaisse fumée du côté des cuisines ?
— Maître Isnard, je ne sais pas où sont les cuisines, — dit le clerc, — je ne suis jamais entré dans l'intérieur de la Maison-Forte... mais on voit, en effet, une grosse fumée au-dessus de la tourelle qui regarde le ponant.
— Et ne sentez-vous aucune odeur de bouille-à-baisse ou de rôti ? Maugrebleu ! chez Raimond V, ce doit être la Noël tous les jours... Flairez... clerc... flairez.
Le scribe avança le nez comme un chien en quête, et répondit en secouant la tête : — Maître, je ne sens rien.
Lorsque le greffier fut à quelques pas de la cour de la Maison-Forte, il fut étonné de ne voir personne au dehors de cette vaste habitation à une heure où les soins domestiques exigent toujours tant de mouvement.
Nous avons dit que la cour formait une sorte de parallélogramme.
Au fond s'élevait le corps de logis principal.
De chaque côté, on voyait ses ailes en retour, ainsi que les communs.
Enfin, sur le premier plan, une haute muraille, percée de meurtrières, au milieu de laquelle s'ouvrait une porte massive; devant cette muraille régnait un large et profond fossé rempli d'eau, qu'on passait au moyen d'un pont volant établi en face de la porte.
Le greffier et ses gens arrivèrent à l'entrée du pont. Ils y trouvèrent maître Laramée.
Le majordome, solennellement vêtu de noir, portait à la main une baguette blanche, marque distinctive de ses fonctions.
Le greffier descendit de cheval d'un air d'importance, et s'adressant à Laramée , il lui dit : — De par le roi et Son Éminence monseigneur le cardinal, moi, maître Isnard, greffier, je viens faire le cens et dénombrement des armes et des munitions de guerre détenues ci en cette Maison-Forte, appartenant au sieur Raimond Y, baron des Anbiez.
Puis , se retournant vers sa suite , à laquelle le bohémien s'était joint, le greffier dit : — Suivez-moi, vous autres.
Laramée fit un profond salut d'un air sournois, et répondit au greffier en lui montrant le chemin : — Si vous voulez m'accompagner, monsieur le greffier, je vais vous ouvrir nos magasins d'armes et d'artillerie.
Encouragé par cet accueil, maître Isnard et ses gens traversèrent le pont, laissant leurs chevaux au dehors attachés au parapet, selon la recommandation expresse du majordome.
En entrant dans la cour plantée d'arbres, le greffier dit à Laramée : — Ton maître est-il céans? Eh! eh!... nous avons grand'faim et grand'soif, l'ami...
Le majordome regarda le greffier, ôta son feutre et répondit : — Vous me tutoyez, vous m'appelez l'ami; vous m'honorez beaucoup, monsieur le greffier.
— Va, va, je suis bon prince. Si le baron n'est pas à table, mène-moi d'abord à lui; et s'il est à table, conduis-moi encore bien plus vite à lui.
— On vient justement de servir monseigneur, monsieur le greffier; je vais aller vous ouvrir la porte d'honneur comme il convient.
En disant ces mots, Laramée disparut par un étroit passage.
Le greffier, son clerc, son valet, le bohémien et les deux
hallebardiers restèrent dans cette vaste cour, occupés à ve-
garder du côté de la porte principale du château, dont ils s'attendaient à chaque instant à voir ouvrir les deux battants.
Ils ne s'aperçurent pas que deux hommes retiraient ïe pont volant, en dehors du fossé, du côté des champs; de sorte que toute retraite était coupée aux hommes de justice.