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CHAPITRE X

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Du côté de la cour, comme du côté de la mer, trois des fenêtres de la galerie qui s'étendait dans toute la longueur du bâtiment, donnaient sur un balcon dont le retable surplom bait la porte principale du château.

Le greffier commençait à trouver qu'on mettait bien du cérémonial à l'introduire auprès du baron, lorsque les fenêtres s'ouvrirent brusquement, et dix ou douze gentilshommes en costume de chasse, galonnés, bottés, éperonnés, tenant un verre d'une main et une serviette de l'autre, se précipitèrent au balcon en poussant des clameurs et des ris immodérés.

A leur tète était Raimond V.

On voyait, à la rougeur avinée des compagnons du joyeux gentilhomme, qu'ils sortaient de table et qu'ils avaient glorieusement vidé plus d'une botrine de vin d'Espagne.

Les convives de Raimond V appartenaient à la noblesse des environs; ils étaient presque tous connus pour leur haine contre le maréchal de Vitry, et pour l'opposition ouverte ou sourde qu'ils faisaient incessamment au pouvoir du cardinal de Richelieu.

Honorât de Berrol et Reine, n'ayant pu détourner le baron de son dangereux projet, s'étaient retirés dans l'appartement de la tourelle.

Le greffier commença de croire qu'il s'était trompé en comptant sur un accueil favorable de la part du baron; il craignit même d'être victime de quelque tour diabolique en voyant la gaieté bruyante des hôtes de la Maison-Forte, surtout en reconnaissant parmi eux le sieur de Signerol, qui lui avait brutalement refusé l'entrée de son château.

Toutefois il fit bonne contenance : suivi de son clerc , qui tremblait de tous ses membres, il s'avança au-dessous du balcon, ayant ses deux hallebardiers sur ses talons.

S'adressant à Raimond V, qui, le corps penché sur la grille du balcon, le regardait d'un air ironique, il lui dit : — Au nom du roi et de Son Éminence monseigneur le cardinal...

— Au diable le cardinal ! que Son Émmence infernale retourne d'où elle vient ! — s'écrièrent quelques gentilshommes en interrompant le greffier.

— Belzébuth fait en ce moment rougir une barrette d'airain pour Son Éminence ! — dit le sieur de Signerol.

— Les cordelières de Son Éminence devraient être en bonnes cordes à potence ! — reprit un autre.

— Laissez dire le greffier, mes amis, — cria le baron en se retournant vers ses hôtes, — laissez-le dire ; ce n'est pas à un seul cri qu'on reconnaît l'oiseau de nuit... Allons... maujour! parle, greffier!... parle donc ! continue ton grimoire !

Le clerc, complètement démoralisé, et méditant, sans doute, déjà sa retraite, tourna la tête du côté de la porte, et s'aperçut avec terreur que le pont était retiré.

— Maître Isnard, — dit-il tout bas et d'une voix tremblante, — nous sommes pris comme dans une souricière, on a enlevé le pont.

Malgré l'assurance qu'il affectait, le greffier regarda d'un clin d'œil par-dessus son épaule, et répondit à voix basse : — Clerc, ordonnez aux hallebardiers de se rapprocher de moi insensiblement.

Le scribe obéit; le petit groupe se concentra au milieu de la cour, à l'exception du bohémien.

Placé au bas du balcon, il semblait contempler avec curiosité les gentilshommes qui s'y pressaient.

Maître Isnard, désirant accomplir sa tâche au plus vite, et voyant qu'il s'était trompé sur les dispositions hospitalières de Raimond V, lut d'une voix légèrement émue cette sommation Judiciaire :

« Au nom de Sa Majesté , notre sire , roi de France et de Navarre et comte de Provence, et de Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu, moi, Thomas Isnard, greffier de l'amirauté de Toulon, envoyé par le procureur du roi au siège de ladite amirauté, je viens ci, en cette Maison-Forte, faire le cens et le dénombrement des armes et munitions de

guerre qui y sont renfermées , pour en dresser un état, sur lequel état statuera Son Excellence monseigneur le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence, afin d'aviser à la quantité d'armes et de munitions qu'il devra laisser dans ladite Maison- Forte; en conséquence de ce, moi, Thomas Isnard, greffier de Famirauté de Toulon, je me suis présenté, de ma personne, audit sieur Raimond V, baron des Anbiez, le requérant, et, au besoin, le sommant d'obéir aux ordres à lui signifiés... Fait à la Maison-Forte des Anbiez, dépendant du diocèse de Marseille et de la vi guérie d'Aix, le 17 décembre 1632. »

Le vieux baron et ses amis écoutèrent le greffier avec un calme parfait, en échangeant entre eux quelques regards ironiques. Lorsque maître Isnard eut cessé de parler, Raimond V se pencha en dehors du balcon et répondit :

— Digne greffier, digne envoyé du digne maréchal de Vitry et du digne cardinal de Richelieu (Dieu sauve le roi , notre comte, de Son Éminence!), nous, Raimond V, baron des Anbiez et maître de cette pauvre maison, nous t'autorisons à remplir ta mission. Tu vois cette porte-là... à gauche, où est cloué cet écriteau : Jrmes et artillerie... ouvre, et fais ton office...

En disant ces mots, le vieux gentilhomme et ses hôtes s'accoudèrent sur le balcon, comme s'ils se fussent préparés à jouir de quelque spectacle intéressant et inattendu.

Maître Isnard avait suivi des yeux le geste du baron, qui lui indiquait le mystérieux magasin.

C'était une porte de moyenne grandeur, sur laquelle on voyait, en effet, un écriteau fraîchement peint, portant ces mots : Armes et artillerie.

Cette porte était située vers le milieu de l'aile gauche, en grande partie composée des communs.

Sans pouvoir se rendre compte de sa répugnance, le greffier jeta sur le magasin un regard inquiet, et dit à Raimond V, d'un air presque arrogant :

— Qu'un de vos gens vienne ouvrir cette porte !

Le visage du vieux gentilhomme devint pourpre de colère; il fut sur le point d'éclater; mais se contenant, il répondit :

— Un de mes gens, seigneur greffier? hélas î je n'en ai plus, le vieux bonhomme qui vous a reçu est mon seul domestique; les impôts que lève votre digne cardinal, et les dons volontaires qu'il exige de nous, réduisent la noblesse provençale à

la besace, ainsi que vous voyez! Vous êtes accompagné de deux compères à hallebardes et d'un drôle à manteau de serge (ici, le clerc fait un salut respectueux), votre monde est plus que suffisant pour mettre vos ordres à exécution.

Puis, voyant le bohémien au pied du balcon, Raimond s'écria en l'appelant : — Eh!... l'homme au chapeau rouge, qui diable es-tu? approche; que fais-tu là? appartiens-tu à cette bande?

Le vagabond s'approcha du balcon, et répondit :

— Monseigneur, je suis un pauvre artisan ambulant, qui cherche à vivre de son travail. Je viens de Bany; je vais à la Ciotat; je suis entré pour savoir s'il n'y avait pas d'ouvrage au château.

— Maujour ! — s'écria le baron, — tu es mon hôte ; ne reste pas dans cette cour !

A cette singulière recommandation, les gens de justice se regardèrent effrayés ; au même instant, le bohémien, avec une merveilleuse agilité, grimpa comme un chat sauvage à l'un des piliers de granit qui supportaient le balcon, et s'assit aux pieds du baron , en dehors de la balustrade , sur une petite saillie formée par les dalles.

L'ascension du bohémien fut si rapide, et faite d'une manière si leste, qu'elle excita l'admiration des hôtes de Raimond V.

Celui-ci, le tirant joyeusement par une des mèches de ses longs cheveux noirs, lui dit : — Tu grimpes trop bien pour t'arrêter en si beau chemin; m'est avis, drôle que tu es, que les fenêtres te sont portes, et que les toits te servent de promenade. Entre dans la maison, mon garçon; Laramée te donnera un coup à boire.

D'un bond léger, le bohémien passa par-dessus la grille du balcon, et entra dans la galerie qui servait de salle à manger dans les occasions solennelles, et où il trouva les restes du copieux diner auquel les hôtes du baron venaient d'assister.

Le greffier, resté dans la cour avec son escorte, ne savait que résoudre.

11 contemplait la porte fatale avec une vague inquiétude, pendant que le vieux gentilhomme et ses amis semblaient attendre avec assez d'impatience l'issue de cette scène.

Enfin, maître Isnard, voulant sortir de cette position embarrassante, se retourna vers le baron, et lui dit d'un air solen-

nel : — Je prends à témoin les gens qui m'accompagnent de ce qui peut m'arriver de messéant, et vous répondrez,, monsieur, de toute dangereuse et fallacieuse embuscade qui porterait atteinte à la dignité de la loi ou de la justice, ou à notre recommandable personne.

— Eh ! maujour! que nous chantez-vous? personne ne s'oppose, céans, à ce que vous fassiez votre office; mes armes et mon artillerie sont là; entrez, visitez, comptez : la clef est sur la porte.

— Oui, oui, entrez : la clef est sur la porte, — répétèrent en chœur les hôtes du baron , avec un ricanement qui parut au greffier d'un sinistre augure.

Ce dernier, exaspéré, mais se tenant fort éloigné de la fâcheuse porte, dit à son scribe :

— Clerc, allez ouvrir cette porte... et finissons.

— Mais, maître Isnard...

— Obéissez... clerc... obéissez, — dit le greffier en se reculant encore.

— Mais, maître Isnard...

Et le pauvre scribe montrait son registre qu'il tenait d'une main, et sa plume qu'il tenait de l'autre.

— Je n'ai pas les mains libres. Il faut que je puisse dresser le procès-verbal en toute occurrence; s'il éclate quelques maléfices derrière cette porte, ne dois-je pas, à l'instant même, le coucher sur le procès-verbal?

Ces raisons parurent faire quelque impression sur le greffier.

— Petit-Jean, ouvrez cette porte, — dit-il alors à son laquais.

— Monsieur, je n'oserais, — reprit Petit-Jean en se reculant derrière son maître.

— M'entendez-vous, misérable !

— Oui, monsieur; mais je n'oserais... il y a là quelque sorcellerie.

— Mais, maugrebleu!...

— Le salut de mon âme en dépendrait, monsieur, que je ne l'ouvrirais pas, — dit Petit-Jean d'un ton résolu.

— Allons!... allons!... — dit le greffier avec un dépit concentré, en s'adressant aux hallebardiers, — il sera dit... mes braves, que vous seuls agirez en hommes dans cette sotte affaire ! Ouvrez cette porte, et que cette scène ridicule se termine...

Les deux gardes firent un mouvement de retraite, et l'un d'eux répondit :

— Écoutez donc, maître Isnard, nous sommes ici pour vous prêter main-forte, autant que nous le pouvons, si l'on se rebelle contre vos ordres... mais on ne vous empêche pas d'entrer... la clef est sur la porte... entrez donc tout seul, s'il vous plaît.

— Comment ! un vieux pandour comme toi, tu as peur ! Le hallebardier secoua la tête, et dit :

— Écoutez, maître Isnard, les pertuisanes et les épées ne valent rien ici... ce qu'il faudrait, ce serait un prêtre avec son étole, et tenant à la main son goupillon.

— Michel a raison, maître Isnard, — dit l'autre garde ; — m'est avis qu'il faudrait faire comme pour l'exorcisme des dauphins de l'an passé 1.

— Si ce chien de bohème ne s'était pas lâchement échappé, — dit le greffier en frappant du pied avec rage, — il eût ouvert cette porte.

Puis, tournant machinalement la tête, le greffier aperçut, à presque toutes les fenêtres de la Maison-Forte, des figures d'hommes et de femmes qui, à demi cachées derrière les vitres, semblaient regarder curieusement dans la cour.

Plus par amour-propre que par courage, maître Isnard, se voyant le point de mire de tant de personnes, marcha délibérément vers la porte, et mit la main sur la clef.

A ce moment, le cœur lui manqua.

Il entendit dans le magasin un bruit sourd et une sorte d'agitation extraordinaire qui jusqu'alors n'avaient pu frapper ses oreilles.

Ces sons rauques, voilés, n'avaient rien d'humain.

Un charme magique semblait attacher la main du greffier à la clef de la porte.

— Allons... greffier, mon fils, t'y voilà... t'y voilà... — s'écria un des hôtes en battant des mains.

— Je gage qu'il a aussi chaud qu'au mois d'août, quoique le vent souffle de la tramontane, — dit un autre.

— Laissez-lui le temps d'invoquer son patron et de faire un vœu, — reprit un troisième.

— Son patron est saint Couard, — dit le sieur de Signeroî,

1 César de Nostradaraus raconte, en 1632, la fabuleuse histoire de dauphins si féroces qu'ils dévorèrent plusieurs mariniers du port et parurent menacer la ville d'une invasion. — Heureusement le clergé les exorcisa, et ils disparurent

— il lui fait sans doute le vœu de ne plus jamais braver aucun autre péril s'il le délivre de celui-ci.

Poussé à bout par ces railleries, et réfléchissant qu'après tout Raimond V n'était pas assez cruel pour lui faire courir un danger réel, le greffier tira la porte à lui en se reculant brusquement.

Le greffier fut à l'instant rudement renversé par le choc de deux taureaux de la Camargue, qui s'élancèrent de l'é table en baissant la tête et en poussant des beuglements sourds et bizarres, car on les avait muselés.

Ces deux animaux n'étaient pas de haute taille, mais ils semblaient pleins de vigueur.

L'un était fauve, rayé de brun foncé, l'autre d'un noir de jais.

Le premier usage qu'ils firent de leur liberté, fut de bondir, de creuser la terre avec leurs pieds de devant et de tâcher de se débarrasser de leur muselière.

L'apparition des deux taureaux fut saluée par les cris de joie* par les huées et par les bravos des hôtes du baron.

— Eh bien! greffier, ton inventaire? — cria Raimond V, en se tenant les côtes et en donnant un libre cours à son hilarité.

— Allons, clerc, couche sur ton procès-verbal mes taureaux Nicolin et Saturnin. Ah! tu demandes les armes que je possède! les voilà. C'est avec les cornes de ces compères de la Camargue que je me défends... Eh! maujour! je vois à ta peur que tu reconnais que ce sont des armes sérieuses et offensives... Allons, greffier, étiquette Nicolin et inventorie Saturnin...

— Mordieu! — s'écria le sieur de Signerol, — ce sont les taureaux qui ont l'air de vouloir faire l'inventaire des hautsde-chausses du greffier et de son clerc.

— Notre-Dame! malgré son embonpoint, le greffier a fait une volte qui ferait honneur à un toréador !

— Et le clerc... comme il serpente à travers les arbres! on dirait une belette effarée.

— Noël, noël ! Nicolin a un morceau de son manteau !

Il est inutile de dire que ces différentes exclamations signalaient les phases de la course improvisée, dont Raimond V donnait le régal à ses convives.

Les taureaux s'étaient en effet mis à la poursuite du greffier et de^son scribe, qu'ils voulaient d'abord attaquer; les halle bardiers et Petit-Jean s'étaient prudemment rangés le long de la muraille.

Grâce aux arbres dont la cour était plantée , le greffier et son clerc purent pendant quelques moments e'chapper aux graves atteintes des taureaux, en se cachant et en courant d'arbre en arbre.

Mais bientôt leurs forces les trahirent. La peur paralysa leurs mouvements, ils allaient être foulés aux pieds par ces farouches animaux. Il faut le dire à la louange de Raimond V, malgré la brutalité de sa plaisanterie sauvage, il aurait été désolé de voir un dénoûment tragique à cette aventure.

Heureusement l'un des hallebardiers cria :

— Maître Isnard... montez à un arbre, vite... vite, pendant que le taureau se retourne.

Malgré son embonpoint, le greffier suivit le conseil du hallebardier, et s'élançant au tronc d'un sycomore, il s'y cramponna des genoux, des pieds et des mains, et commença lourdement son ascension, en faisant des efforts inouïs.

Le baron et ses hôtes , voyant que l'homme de loi ne courait plus aucun danger, recommencèrent leurs cris et leurs plaisanteries. Le clerc, plus leste que le greffier, fut bientôt en sûreté au sommet d'un sycomore.

— Maître Bruin * est enfin arrivé ; gare à l'enfourchure ! — s'écria Raimond V en riant aux larmes des efforts du greffier, qui tâchait de se mettre à cheval sur une des maîtresses branches de l'arbre au sommet duquel il était arrivé avec tant de peine.

— Si le greffier a l'air d'un vieil ours qui se cramponne à son poteau, — dit un autre, — le clerc a l'air d'un vieux singe grelottant, à le voir ainsi claquer des mâchoires...

— Allons, allons, à la besogne, clerc; où est ta plume, ton encre et ton registre? Tu es en sûreté maintenant, griffonne ton grimoire, — s'écria le sieur de Signerol.

— Attention, attention ! le tournoi recommence î — s'écria un convive. — C'est Nicolin contre un hallebardier.

— Largesse!... largesse pour Nicolin! ! !

Voyant les deux hommes de loi à l'abri de leurs cornes, les deux taureaux s'étaient retournés vers les hallebardiers.

Mais l'un de ceux-ci, s 'acculant contre le mur, piqua si vigoureusement l'animal au nez et à l'épaule, que le taureau n'osa tenter une nouvelle attaque et s'en retourna en bondissant au milieu de la cour.

1 Nom populaire de l'ours.

Voyant le courage du hallebardier, le baron s'écria :

— Ne crains rien , mon brave ! tu auras une pistole pour boire à sa santé, et je te fournirai le vin gratis... — Puis, s'adressant à l'invisible Laramée, le vieux gentilhomme s'écria : — Dis au berger d'envoyer ses chiens, et qu'il fasse rentrer ses camargouins chez eux. La danse du greffier et du clerc a assez duré.

A peine le baron avait-il cessé de parler, que trois chiens de berger, de grande taille, sortirent d'une porte entre-bâillée et coururent droit aux taureaux. Ceux-ci, après quelques façons, finirent par rentrer au galop dans leur écurie, le prétendu magasin d'armes et d'artillerie de la Maison-Forte, ainsi que le disait traîtreusement l'écriteau.

Le greffier et son clerc, se voyant délivrés du péril, n'osèrent pourtant pas encore descendre de leur position presque inexpugnable. En vain Laramée, portant deux verres pleins sur un plateau, vint de la part du baron leur offrir le coup de l'étrier, leur disant, ce qui était vrai, que le pont était remis en place, et que les chevaux et les mules les attendaient dehors.

— Je ne sortirai pas d'ici que mon clerc n'ait dressé procèsverbal de rénorme attentat dont le baron, votre maître, vient de se rendre coupable à notre égard, — s'écria le greffier d'une voix essoufflée , en s'essuyant le front , car il ruisselait de sueur, malgré le froid. — Vous nous réservez peut-être quelque autre mauvais traitement, mais monseigneur le gouverneur, et au besoin monseigneur le cardinal, me vengera... et, maugrebleu! il ne restera pas pierre sur pierre de cette maison maudite, que Satan confonde!...

Raimond V, tenant à la main un grand fouet de chasse, descendit dans la cour, donna deux pistoles au hallebardier qui avait bravement combattu le taureau, et s'avança vers l'arbre au moment où le greffier fulminait ses menaces.

— Qu'est-ce à dire, drôle ? — dit le baron en faisant claquer son fouet.

— Je dis, — s'écria le greffier, — je dis que monseigneur le maréchal ne laissera pas cette offense impunie, et qu'à mon arrivée à Marseille, où il se trouve, je lui dirai tout... je...

— Eh! maujour! — s'écria le baron en faisant de nouveau claquer son fouet, — je l'espère bien, que tu lui diras tout! c'est justement pour que tu le lui dises... que je t'ai reçu de

la sorte, afin quïl apprenne le cas que je fais de ses ordres. Maujour! — s'écria le vieux gentilhomme ne pouvant maîtriser sa colère, — la noblesse provençale a su, dans le dernier siècle, chasser de sa province Pin soient duc d'Épernon et ses Gascons, comme indigne de la commander, et elle ne chasserait pas un Yitry, un misérable assassin! ! !... qui se conduit en bandit italien ! qui laisse nos côtes sans défense , qui nous oblige à nous garder nous-mêmes, et qui veut nous ôter les moyens de résister aux pirates! Hors d'ici... drôle! et va rédiger ton grimoire ailleurs que chez moi.

— Je ne descendrai pas ! — s'écria le greffier.

— Veux-tu donc que je t'enfume sur ton arbre comme un blaireau dans le tronc d'un saule? — s'écria le baron.

Croyant Raimond V capable de tout, maître Isnard descendit lentement de son arbre. Son scribe, qui était resté muet, imita ses mouvements, et il arriva à terre en même temps que son maître.

— Tiens, — lui dit le baron, en mettant quelques pièces d'argent dans la main du scribe, — tu boiras à la santé du roi, notre comte. Tout ceci n'est pas de ta faute, clerc.

— Je vous défends d'accepter une obole, — s'écria le greffier.

— Vous serez obéi, maître Isnard, — dit le scribe. — Ce sont deux écus d'argent et non pas une obole, — et il empocha le présent.

— Et moi, j'ajouterai dans mon procès- verbal que vous avez tenté de corrompre mes agents, — s'écria le greffier.

— Hors d'ici, hors d'ici, bête puante l ! — dit le baron, en faisant encore claquer son fouet.

— Vous donnez aux gens une étrange hospitalité, baron des Anbiez, — dit le greffier avec amertume.

Ce reproche parut affecter profondément Raimond V; il s'écria : — Maujour ! tout le pays sait que le seigneur comme le pauvre ont toujours trouvé franc asile et loyale hospitalité dans cette maison. Mais je suis et je serai sans pitié pour les tyranneaux du cardinal tyran. Hors d'ici, te dis-je, ou je te fouaille comme un chien en défaut.

— Il sera bien dit, — s'écria le greffier pourpre de rage, en marchant à reculons et en se dirigeant vers le pont, — il sera bien dit que vous avez voulu attenter à la vie d'un officier

1 On nomme ainsi, en termes de vénerie, renards, blaireaux, fouine?, etc.

de la justice du roi, et que vous l'avez chassé de chez vous à coups de fouet, au lieu de lui laisser paisiblement exécuter les ordres de Son Éminence monseigneur le cardinal et de monseigneur le maréchal.

— Oui, oui, tu diras tout cela à ton maréchal, et tu ajouteras que s'il vient ici, quoique j'aie la barbe grise, je me charge de lui prouver, l'épée à la main et la dague au poing, qu'il n'est qu'un assassin gagé, et que son maître le cardinal (que Dieu en préserve le roi!) n'est qu'une manière de pacha chrétien, mille fois plus despote que le Turc... Tu lui diras qu'il prenne garde de nous pousser à bout... parce que nous pourrions nous souvenir à temps d'un noble prince, frère d'un noble et bon roi, pour le moment aveuglé par ce faux prêtre, cousin de Belzébuth. Tu lui diras, enfin, que la noblesse de Provence, lassée de tant d'outrages, aimerait autant avoir pour comte souverain Gaston d'Orléans, que le roi de France... puisqu'à cette heure le roi de France est Richelieu !

— Prenez garde, baron, — dit tout bas le sieur de Signeroi : — vous allez trop loin.

— Eh! maujour! — s'écria l'impétueux baron, — ma tête répond de mes paroles; mais j'ai un bras, Dieu merci, pour défendre ma tête ! Hors d'ici, drôle. Ouvre bien tes longues oreilles, et referme-les bien pour tout retenu*! Quant à nos canons et à nos munitions, tu n'en verras rien. Nous renoncerons à nos armes, quand les chiens prieront les loups de leur couper les pattes et de leur arracher les dents... Hors d'ici, te dis-je, et répète mes paroles... et pis encore, si bon te semble...

Le greffier, étant arrivé à la grille, traversa rapidement le pont, suivi de son clerc et de ses gardes, et lança, en montant à cheval, un foudroyant anathème sur la maison du baron.

Raimond V, ravi de son équipée, rentra avec ses hôtes, et retourna se mettre à table, car l'heure du goûter était à peu près venue.

La fin de la journée se passa dans la joie, au milieu des gais propos que suscita cette aventure.

D'une des fenêtres du château, Honorât de Berrol avait assisté à cette scène. Sachant l'opiniâtreté de son futur beaupère, il n'avait tenté aucune remontrance; mais il ne put s'empêcher de frémir en songeant aux paroles imprudentes qu'avait prononcées Raimond V au sujet de Gaston d'Orléans.

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