CHAPITRE XV
ILES PRtJlD'eOfMMES DE MER
A Tinstigation de maître Isnard , toujours furieux du mauvais accueil qu'il avait reçu de Raimond V, le consul Talebard- Talebardon avait, le samedi soir, dépêché le clerc à la Maison- Forte des Anbiez, pour signifier au baron qu'il eût à comparaître le lendemain dimanche devant les prud'hommes de mer.
Raimond V avait fait asseoir le clerc tout tremblant à sa table, l'avait fait souper avec lui; mais à chaque fois que l'homme de loi voulut ouvrir la bouche pour demander au baron de comparaître devant le tribunal, le vieux gentilhomme s'écriait : — Laramée, verse à boire à mon hôte !
Puis il fit reconduire à la Ciotat le clerc un peu ivre.
Interprétant à leur manière la conduite du baron, maître ïsnard et le consul virent, dans son refus de répondre à leur sommation, le mépris le plus outrageant.
Le lendemain dimanche, après la messe, où, malgré sa résolution de la veille, Raimond V n'avait pas encore paru, les consuls et le greffier parcoururent les maisons des principaux bourgeois, afin d'exalter les ressentiments publics contre Raimond V, qui bravait et blessait si ouvertement les privilèges des communautés provençales.
Il aurait fallu beaucoup d'art, beaucoup de ruses, beaucoup d'opiniâtreté à maître Isnard, pour faire partager aux habitants de la Ciotat son irritation contre le maître de la Maison- Forte; car l'instinct du plus grand nombre est toujours favorable à la rébellion d'un seigneur contre un seigneur plus
puissant que lui... mais dans cette dernière occasion, rien ne fut plus facile au greffier que d'exalter l'indignation de la foule.
Nous l'avons dit, citait un dimanche matin; après la messe, les prud'hommes de mer tenaient leurs séances dans la grande salle de la maison de ville , située sur le port neuf. C'était un bâtiment lourd, massif, construit en briques et percé de petites fenêtres.
De chaque côté, s'élevaient les habitations des bourgeois aisés.
La place de la maison de ville était séparée du port par une petite rue étroite.
Une foule bruyante de citadins, de pêcheurs, de matelots, d'artisans, de gens de campagne, se pressaient sur cette place et assiégeaient déjà la porte de la maison de ville, afin d'assister à la séance des prud'hommes.
Les bourgeois, endoctrinés par le greffier, circulaient dans les groupes et y répandaient la nouvelle que Raimond V méprisait assez les droits du peuple pour refuser de comparaître devant les prud'hommes.
Maître Talebard-Talebardon , un des consuls , gros homme , pansu, coloré, au regard fin et rusé, portant son chaperon de feutre et sa robe officielle, occupait avec le greffier le centre d'un des groupes animés dont nous avons parié, groupe composé de gens de toutes conditions.
— Oui, mes amis, — disait le consul, — Raimond Y traite les chrétiens comme il traite les chiens de sa vénerie... L'autre jour, il a menacé de son fouet le respectable maître Isnard que voici, après l'avoir mis aux prises avec deux des plus méchants taureaux de la Camargue; il a fallu un miracle pour que ce digne officier de l'amirauté de Toulon échappât au péril effroyable qui menaçait ses jours, — dit le consul d'un air important.
— Un véritable miracle dont je rends grâce à Notre-Dame de la Garde, — ajouta dévotement le greffier. — Je n'ai jamais vu de taureaux si furieux.
— Par saint Edmeî mon patron, — dit un matelot, — j'aurais bien donné mon écharpe neuve pour être témoin de cette course. Je n'ai vu de combats de taureaux qu'à Barcelone.
— Sans compter cpie les greffiers-toréadors sont rares, — dit un autre marin.
Maître Isnard, vivement choqué d'inspirer si peu d'intérêt, reprit d'un air dolent : — Je vous assure, mes amis, que c'est
une terrible et formidable chose que d'être en butte aux fureurs de ces féroces animaux.
— Puisque vous avez été poursuivi par des taureaux, — demanda un honnête tailleur, — dites-nous donc, monsieur le greffier, s'il est vrai que les taureaux en colère ont la queue roulée sur elle-même, et qu'ils ferment les yeux quand ils frappent.
Maître Talebard-Talebardon haussa les épaules et répondit sévèrement au questionneur :
— Vous croyez donc, coupe-drap, qu'on s'amuse à regarder la queue et les yeux d'un taureau quand il vous charge?
— C'est vrai... c'est vrai, — répondirent quelques assistants.
— Toujours est-il, — reprit le consul, voulant apitoyer la foule sur le greffier et l'irriter contre le baron, — toujours est-il que cet officier de la justice du roi a failli être victime de la méchanceté diabolique de Raimond V.
— Raimond V a détruit deux portées de louveteaux qui ravageaient tout dans notre métairie, sans compter qu'il nous a fait cadeau des têtes du loup et de la louve, qui sont clouées à notre porte, — dit un paysan en secouant la tête.
— Raimond V n'est pas mauvais maître : si la récolte manque, il vous vient en aide; il m'a remplacé deux bœufs de labour que j'avais perdus par les maléfices.
— C'est vrai, quand on tend la main au seigneur des Anbiez, on ne la retire jamais vide, — dit un artisan.
— Et lors de la dernière descente des pirates à cette place où nous sommes, lui et ses gens ont bravement combattu les mécréants; sans lui, moi, ma femme et ma fille, nous étions enlevés par ces démons, — dit un citadin.
— Et les deux fils du bonhomme Jacquin ont été rachetés et ramenés de Barbarie par le bon père Elzéar, frère de Raimond V; sans lui ils seraient encore à la chaîne à damner leur âme, — reprit un autre.
— Et l'autre frère, le commandeur, qui a l'air aussi sombre que sa galère noire, — reprit un patron de barque marchande, — n'a-t-il pas tenu en respect ces païens pendant plus de deux mois que sa capitane est restée mouillée dans le golfe?... Allez... c'est une bonne et noble famille que celle des Anbiez. Après tout, cet homme de loi n'est pas d'ici, — et il montra le greffier. — Qu'est-ce que ça nous fait qu'il soit ou non embroché d'un coup de corne ?
— C'est vrai... c'est vrai, il n'est pas d'ici, — reprirent plusieurs voix.
— Raimond V est un bon vieux gentilhomme qui ne refuse jamais une livre de poudre et une livre de plomb à un marinier pour défendre sa barque, — dit un matelot.
— Il y a toujours une bonne place au feu de la Maison-Forte, un bon verre de sauve-chrétien et une pièce d'argent pour ceux qui s'y présentent, — dit un mendiant.
— Et sa fille ! un ange !... une Notre-Dame pour les pauvres gens ! — dit un autre.
— Mais qui diable nie tout cela? — s'écria le consul. — Raimond V tue les loups, parce qu'il aime la chasse; il ne regarde ni à une pièce d'argent, ni à une livre de poudre, ni à un verre de vin, parce qu'il est riche, très riche; mais il agit ainsi perfidement pour cacher ses desseins.
— Quels desseins? — demandèrent quelques assistants.
— Le dessein de ruiner notre commune, de ravager notre ville, de faire enfin pire que les pirates ou le duc d'Épernon avec ses Gascons, — dit le consul d'un air mystérieux.
Il eût annoncé quelque tentative possible, que sans doute il n'eût pas été cru. Ces paroles effrayantes, excitant la curiosité de la foule, il fut écouté avec faveur.
— Expliquez-nous donc cela... notre consul, — dit-on tout d'une voix.
— Maître Isnard, qui est homme de loi, va vous expliquer ce tissu de ténébreux et pernicieux desseins, — dit Talebard- Talebardon.
Le greffier s'avança d'un air contrit, leva les yeux au ciel, et reprit :
— Votre digne consul , mes amis , ne vous dit rien que de malheureusement trop véridique. Nous en avons des preuves.
— Des preuves!... — répétèrent quelques assistants en se regardant les uns les autres.
— Écoutez-moi bien... Le roi, notre maître, et monseigneur le cardinal n'ont qu'une seule pensée, le bonheur des Français.
— Mais nous ne sommes pas Français, nous autres, — dit un Provençal, fier de sa nationalité, — le roi n'est pas notre maître, il est notre comte.
— Vous parlez d'or, mon compère, écoutez-moi donc, — reprit le greffier. — Le roi, notre comte, ne voulant pas que
ses communautés provençales restassent exposées au pouvoir despotique des nobles et des seigneurs, nous a ordonné de les désarmer. Son Éminence ne s'est que trop souvenue des violences du duc d'Épernon, des seigneurs de Baux, de Noirol, de Traviez et de tant d'autres. Il a donc voulu ôter à la noblesse le moyen de nuire au peuple et à la bourgeoisie. Ainsi, par exemple, Son Éminence voulait (ces ordres souverains seront tôt ou tard exécutés), voulait, dis-je, désarmer la Maison- Forte de Raimond V des fauconneaux et des canons qui dominent l'entrée de votre port, et qui peuvent empêcher le moindre bateau pêcheur d'en sortir.
— Mais qui peuvent aussi empêcher les pirates d'y entrer, — dit un matelot.
— Sans doute, mes amis, sans doute, le feu brûle ou purifie ; la flèche tue l'ami ou l'ennemi, selon la main qui tient l'arbalète. Je n'aurais eu aucun soupçon sur Raimond V, s'il ne m'avait dévoilé lui-même ses perfides intentions... Laissons de côté sa cruauté à mon égard... Je suis heureux d'être le martyr de notre sainte cause.
— Vous n'êtes pas martyr, puisque vous êtes en vie, — dit l'incorrigible matelot.
— Je suis en vie... sans doute à cette heure, — reprit le greffier, — mais le Seigneur sait à quel prix, par quels périls, j'ai acheté cette vie... et quels sont les dangers que je dois affronter encore; mais ne parlons pas de moi.
— Non, non, ne parlons pas de vous, ça nous est égal; dites-nous comment vous avez la preuve des mauvais desseins de Raimond V contre la ville, — reprit un curieux.
— Rien de plus évident, mes amis, il a fait encore fortifier son château; pourquoi? Pour résister aux pirates, dira-t-on. Mais jamais les pirates n'oseront attaquer une pareille forteresse, où ils n'auraient que des coups à gagner. Il a fait de sa maison une espèce de place forte dont les canons peuvent couler bas vos bâtiments et ravager votre port. Savez-vous pourquoi? Pour vous tyranniser à son profit et fouler impunément aux pieds les coutumes provençales. Tenez, un exemple : il a, contre toutes les lois, établi des filets de pêche en dehors de ses limites.
— C'est vrai, — reprit Talcbard-Talebardon, — vous savez qu'il n'en a pas le droit. Quel tort cela fait à notre pêche, souvent notre seule ressource!
— Pour cela, c'est évident, — dirent quelques assistants;
— les madragues de Raimond V nous font du tort, surtout maintenant, que la pêche diminue ; mais si c'est son droit ?
— Mais si ce n'est pas son droit ! — s'écria le greffier.
— On le saura aujourd'hui, — reprit un assistant, — puisque le procès va être jugé par les prud'hommes de mer.
Le greffier échangea un coup d'œil d'intelligence avec le consul, et répondit :
— Sans doute, le tribunal des prud'hommes est tout-puissant pour décider la question ; mais c'est justement à ce propos que mes doutes sont venus. Je crains bien que Raimond V ne veuille pas s'en rapporter à ce tribunal populaire. Il est capable de refuser de se rendre à cette sommation, faite, après tout, par de pauvres gens à un haut et puissant baron...
— C'est impossible... c'est impossible... ce sont nos droits à nous... Le peuple a les siens, la noblesse les siens; franchise pour tous, — s'écrièrent plusieurs voix.
— Je tiens Raimond V pour un bon et généreux seigneur,
— dit un autre; — mais je le regarderais comme un traître, s'il refusait de reconnaître nos privilèges.
— Non, non, c'est impossible, — répétèrent plusieurs voix.
— Il viendra...
— Il va venir devant les prud'hommes...
— Dieu le veuille, — dit le greffier, en échangeant un nouveau coup d'œil avec le consul. — Dieu le veuille, mes amis; car, s'il méprisait assez nos coutumes pour agir autrement, on pourrait penser qu'il n'a mis sa maison en état de défense si formidable que pour braver les lois.
— Encore une fois, c'est impossible, ce que vous dites là, greffier; Raimond V ne peut pas plus nier l'autorité des prud'hommes, qu'il ne peut nier l'autorité du roi, — dit un assistant.
— Mais, d'abord, il nie l'autorité du roi, — s'écria maître Isnard triomphant; — et, puisqu'il faut tout dire, je crois même, d'après ce que m'a appris votre digne consul, qu'il nie, non-seulement le pouvoir royal, mais encore communal ; en un mot, qu'il se refuse positivement à comparaître devant les prud'hommes, et qu'il veut conserver ses filets et ses madragues au détriment de la pêche générale.
Un sourd murmure d'étonnement et d'indignation accueillit cette nouvelle.
— Parlez, parlez, consul; est-ce vrai?
— '• Raimond V est trop brave seigneur pour cela.
— S'il était vrai, pourtant...
— Ce sont nos droits, après tout...
Telles furent les différentes interpellations qui se croisèrent rapidement.
Le consul et le greffier se virent entourés, presque pressés, par une foule qui commençait à s'irriter.
Talebard-Talebardon, d'accord avec le greffier, avait préparé cette scène avec une astuce diabolique.
Le consul répondit donc, afin d'augmenter peu à peu l'irritation populaire :
— Sans être certain du refus de Raimond V, j'ai tout lieu de le craindre; mais le clerc de M. le greffier, qui a été porter, hier, la sommation à la Maison-Forte, et qui a dû ensuite se rendre à Curjol pour affaires, va arriver d'un moment à l'autre, et nous confirmer la nouvelle. Notre-Dame fasse qu'elle ne soit pas telle que je l'appréhende! Hélas!... que deviendraient nos communautés, si notre seul droit, à nous pauvres gens, notre seul privilège, nous était arraché?...
— Arraché!... — s'écria le greffier; — mais c'est impossible... La noblesse et le clergé ont leurs droits... Comment oserait-on ravir au peuple les dernières, les seules ressources qu'il ait contre l'oppression des puissants!
Rien de plus mobile que l'esprit du peuple, et surtout du peuple méridional; cette foule, naguère encore sous l'impression de la reconnaissance qu'elle devait au baron, avait presque oublié les importants services de la famille des Anbiez, au seul soupçon que Raimond V voulait attenter à un des privilèges de la communauté.
Ces bruits, circulant parmi les groupes, irritèrent singulièrement les esprits. Le greffier et le consul, jugeant le moment venu de frapper le dernier coup, ordonnèrent à l'un de leurs gens d'aller quérir le clerc du greffier, qui devait être, disaientils, de retour, quoique, depuis la veille, il n'eût pas quitté la Ciotat.
A ce moment, les cinq prud'hommes pêcheurs et leur syndic, s'étant réunis sous le porche de l'église, après la messe, traversèrent la foule pour se rendre à la maison de ville, afin d'y tenir leur audience solennelle.
Les circonstances présentes donnaient un nouvel intérêt k
leur apparition; ils furent salués de nombreux bravos accompagnés de ces cris :
— Vivent les prud'hommes de mer!...
— Vivent les communautés provençales !...
— Arrière (fueros) ceux qui les attaquent!...
Cette foule, déjà excitée, se pressa sur leurs pas, pour assister à la séance.
Ce fut alors que le clerc arriva. Quoi qu'il pût dire et faire pour protester contre l'interprétation que le greffier et le consul donnèrent à ses paroles, ceux-ci s'exclamèrent en hypocrites lamentations.
— Eh bien!... eh bien!... notre consul, — s'écrièrent les assistants, — Raimond V vient-il? viendra-t-il au tribunal?
— Hélas ! mes amis, — s'écria le consul, — ne m'interrogez pas; le digne greffier n'avait que trop bien deviné. Le caractère irascible, impérieux et tyrannique du baron s'est encore manifesté.
— Comment ! . . . comment ! . . .
— Le clerc avait été chargé, hier, de notifier à Raimond V l'arrêt du tribunal des prud'hommes, il est de retour...
— Le voici! Ah!... enfin...
— Ah!...
— ■ Eh bien!...
— Eh bien ! il a été d'abord accablé de mauvais traitements par Raimond V.
— Mais, — dit tout bas le clerc, — au contraire, monseigneur m'a fait boire d'un vin qui...
Maître Isnard tira si violemment le clerc par son sarrau, et lui jeta un si furieux regard, que le pauvre homme n'osa pas articuler une parole.
— Après l'avoir accablé de mauvais traitements , — reprit le consul, — Raimond lui a formellement déclaré qu'il ferait litière de nos privilèges; qu'il conserverait ses madragues; et qu'il était assez fort pour nous réduire, si nous osions contrarier sa volonté... et que...
Une explosion de cris furieux interrompit le consul. Lç tumulte fut à son comble; les menaces les plus violentes éclatèrent contre Raimond V.
— Aux madragues!... aux madragues!... — crièrent les uns.
— A la Maison-Forte!... — crièrent les autres.
— Qu'il n'en reste pas pierre sur pierre!
— Aux armes!... aux armes !...
— Faisons un pétard pour faire sauter la porte du fossé du côté de la terre !
— Mort!... mort à Raimond V!
En voyant la fureur de la populace, le greffier et le consul commencèrent à craindre d'avoir été trop loin, et de ne pouvoir plus contenir les ressentiments qu'ils avaient si imprudemment déchaînés...
— Mes amis... mes enfants! — cria Talebard-Talebardon , en s'adressant aux plus exaltés, — soyez modérés... Courez aux madragues... soit... mais ne faites aucune tentative sur la Maison Forte... sur la vie du baron.
— Pas de pitié ! . . . pas de pitié ! . . . vous l'avez dit vous-même, consul; Raimond Y veut tirer sur la ville, sur le port, faire pire que le duc d'Épernon et ses Gascons.
— Oui... oui... détruisons la tanière du vieux loup, et clouons-le à sa porte !
— A la Maison-Forte ! . . .
— A la Maison-Forte !
Ces cris furieux accueillirent les tardives paroles de moderation que le consul voulait faire entendre.
Les moins déterminés des habitants se pressaient aux abords de la maison de ville, pour entrer dans la salle du tribunal où siégeaient déjà les prud'hommes.
Les autres, divisés en deux bandes, se préparaient, malgré les supplications des consuls, à aller détruire les madragues, et attaquer la Maison-Forte des Anbiez, lorsqu'un incident extraordinaire frappa la foule de stupeur et la rendit muette et immobile.