‹ Le commandeur de MalteChapitre 17 sur 50 · LE JUGEMENT · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT

L'étonnement général était bien -naturel.

On vit s'avancer lentement, par la rue des Minimes, en se dirigeant vers la place, le lourd carrosse de cérémonie de Raimond V.

Quatre de ses gens, armés et à cheval, précédés par Lara-

mée, ouvraient la marche; puis, venait le carrosse à dais, d'un velours rouge cramoisi un peu passé ; le train, ainsi que la caisse, sans glaces, mais largement armoriée, étaient orange et incarnat, couleurs de la livrée du baron.

Quatre vigoureux chevaux de labour, attelés avec des traits de corde, faisaient péniblement avancer cette voiture informe et massive, au fond de laquelle trônait majestueusement Raimond V.

En face de lui était Honorât de Berrol.

A l'intérieur de ce coche, deux sortes de petits tabourets se fixaient aux portières. Sur Fun d'eux se tenait l'abbé Mascarolus, portant sur ses genoux un sac de papiers. L'intendant du baron occupait l'autre siège.

L'imparfaite construction de cet énorme carrosse ne comportait pas de place pour le cocher. Un charretier, revêtu pour ce jour d'une casaque à la livrée du baron, se tenait à la tête de chaque paire de chevaux et conduisait cet attelage à peu près comme celui d'un chariot de ferme.

Enfin, derrière la voiture venaient quatre autres hommes à cheval et armés.

Quoique grossiers, cet équipage et ce train inspiraient une profonde admiration aux habitants de cette petite ville ; la vue d'un coche, tel imparfait qu'il fût, leur était toujours chose nouvelle et curieuse.

Nous l'avons dit : la foule resta muette.

On le savait, Raimond V ne se servait de ce carrosse que lors des occasions les plus solennelles ; une vive curiosité suspendit un moment des sentiments plus violents.

On se demandait tout bas où se dirigeait le carrosse : étaitce à l'église? était-ce à la maison de ville?

Cette dernière supposition devenait probable, car Raimond V, après avoir tourné le coin de la rue des Minimes , prit le chemin de l'édifice où se tenaient assemblés les prud'hommes pêcheurs.

Bientôt enfin les doutes se changèrent en certitude, lorsqu'on entendit la grosse voix de maître Laramée s'écrier :

— Place... place à monseigneur, qui se rend au tribunal des prud'hommes !

Ces mots, passant de bouche en bouche, arrivèrent aux oreilles des consuls et du greffier, dont le désappointement et le dépit furent extrêmes.

— Que nous aviez-vous donc dit., greffier? — s'écrièrent les assistants qui l'entouraient, — voici Raimond V... il se rend au tribunal des prud'hommes !

— Il n'est donc pas résolu à faire litière de nos privilèges ?

— Il s'y rend... il s'y rend, sans doute, — reprit maître Isnard; — mais il s'y rend avec une suite de gens armés; qui sait ce qu'il va dire et répondre aux pauvres prud'hommes de mer?

— Il veut sans doute les intimider, — reprit le consul.

— Rendre son refus de reconnaître leur juridiction plus méprisant encore en venant le leur signifier lui-même, — reprit le greffier.

— Une suite armée? — dit un assistant. — Et que feraient ces huit carabins contre nous?

— Le consul a raison... Il vient peut-être insulter les prud'hommes, — dit un habitant plus défiant.

— Allons donc... Raimond Y, tout audacieux qu'il est, n'oserait pas cela, — reprit un troisième.

— Non, non, il reconnaît nos privilèges, le digne et bon seigneur, — crièrent quelques voix. — Nous avions tort de nous en défier.

En un mot, par un de ces brusques revirements, si communs dans les émotions populaires, Fesprit public redevint presque subitement favorable à Raimond V, et hostile au greffier.

Maître Isnard, pour mettre sa responsabilité et peut-être sa personne à couvert, ne craignit pas d'exposer son malheureux clerc à la colère du peuple.

Revenant de leur hostilité passagère contre le baron , plusieurs habitants prenaient déjà un air menaçant en reprochant au greffier de les avoir trompés.

— C'est cet étranger, — disaient-ils, — qui nous a excités contre Raimond V.

— Ce bon et digne seigneur qui est toujours tout à tous!...

— Oui, oui, c'est vrai, il nous a dit que Raimond V en voulait à nos privilèges, et il les respecte au contraire...

— Sans doute... et monseigneur a bien fait de te livrer aux taureaux de la Camargue, — s'écria un marin, en montrant le poing au greffier.

— Permettez, mes amis, — dit le greffier, en remarquant avec peine l'absence du consul, qui s'était prudemment esquivé

pour se rendre à la maison de ville se porter partie plaignante contre le baron. — Permettez, — dit le greffier, — quoique rien ne puisse me faire présumer des bonnes intentions de Raimond V, je n'hésite pas à déclarer qu'elles peuvent être bonnes en effet ! Peut-être mon clerc se sera-t-il mépris , peut-être aura-t-il exagéré la portée des réponses du baron des Anbiez. Voyons, clerc, — dit-il, en se retournant vers le scribe d'un air sévère et superbe, — ne mentez pas... Ne m'avez-vous pas trompé? Rappelez bien vos souvenirs. Peut-être vous êtes-vous effrayé à tort ? Je vous sais très couard ! Que vous a dit le baron? Maugrebleuî clerc, malheur à vous si vous m'avez trompé, et si par votre sottise j'ai moi-même trompé ces estimables citadins!...

Ouvrant des yeux énormes , confondu de l'audace du greffier, le malheureux clerc ne put que répéter d'une voix tremblante : — Monseigneur ne m'a rien dit : il m'a fait asseoir à sa table; toutes les fois que j'ai voulu lui parler de la sommation des prud'hommes, maître Laramée venait avec un grand verre de vin d'Espagne, que j'étais, révérence parler, obligé d'avaler d'un trait.

— Maugrebleuî — s'écria le greffier d'une voix tonnante, — comment ! ce sont là les mauvais traitements dont vous vous plaigniez! Pardonnez-lui, messieurs, il était certainement ivre, et je vois avec douleur qu'il nous a trompés sur les desseins de Raimond V. Courons à la maison de ville, nous assurer par nous-mêmes de la réalité des faits \ car voici que le carrosse de Raimond V y est arrêté.

Ce disant et sans paraître entendre les murmures menaçants de la foule, le greffier hâta le pas, accompagné de son malheureux clerc, qui, dans la retraite, reçut quelques bourrades évidemment adressées à maître ïsnard.

La grande salle de la maison de ville de la Ciotat formait un long parallélogramme, éclairé par de hautes et étroites fenêtres, aux carreaux encadrés de plomb.

Sur les murs opposés aux fenêtres, murs nus et blanchis à la chaux, on voyait quelques pavillons pris aux Barbaresques.

Des solives saillantes de bois brut rayaient le plafond. A l'extrémité de cette vaste salle et en face de la grande porte d'entrée qui occupait l'autre côté, on voyait élevé, sur une estrade, le tribunal des prud'hommes de mer.

C'était une longue table grossièrement équarrie.

Les juges étaient au nombre de quatre, présidés par le guetteur du cap de l'Aigle, qui avait momentanément résigné ses fonctions entre les mains de Luquin Trinquetaille.

Selon la coutume, ces pêcheurs portaient les chausses, le pourpoint et le manteau noirs, avec un rabat blanc; ils étaient coiffés d'un chapeau à larges bords. Le moins âgé des juges avait au moins cinquante ans.

Leur attitude était simple, grave; leurs figures hâlées, à longs cheveux blancs ou gris, éclairées à la Rembrandt par un brusque rayon de lumière jaillissant d'une des fenêtres dont on a parié , se dessinaient vigoureusement sur le clair-obscur qui régnait au fond de la salle.

Ces cinq vieux marins, élus par leur corporation le jour de la Saint-Étienne , justifiaient le choix de leurs compagnons. Braves, honnêtes, pieux, ils représentaient certainement l'élite de la population maritime de la ville et du golfe.

Le tribunal et la place réservée à ceux qui comparaissaient devant lui étaient séparés de la foule par une grossière barrière de bois.

c( La juridiction des prud'hommes était fort simple. Celui qui dit porter quelque plainte, trouvant les susdits prud'hommes à leur siège, requiert d'être ouï, mais auparavant doit avoir consigné deux sols huit deniers dans la bourse commune, et après, il mande celui contre qui il a formé une plainte ; ledit est obligé à la même consignation, et après, l'un et l'autre sont ouïs, et sur leurs discours, le plus ancien des susdits prud'hommes prononce le jugement avec le conseil de ses collègues l . »

Le secrétaire de la communauté appelait d'une voix forte les plaignants et leurs adversaires.

Jamais séance n'avait excité à ce point la curiosité publique.

Avant l'arrivée de Raimond V, la plupart de ceux qui remplissaient la salle ignoraient encore si le baron se rendrait ou non devant le tribunal; d'autres étaient persuadés de son refus. Le plus petit nombre enfin espérait qu'il respecterait les privilèges des communautés.

Mais lorsqu'on sut, par quelques curieux du dehors, que le carrosse de cérémonie du gentilhomme était sur la place, on remarqua dans la foule un mouvement d'étonnement et d'intérêt.

1 Voir Voyage et inspection de M. de Séguiran, déjà cité. p. 241.— Correspondance de Sourdis, publiée par ordre du roi, par M. E. Sue, vol. III.

Il fallut que le greffier de la communauté élevât la voix pour réclamer le silence, et que Peyroû le guetteur fit, comme syndic des prud'hommes, une sévère admonition, qui fut, on doit le dire, respectueusement écoutée.

Le tribunal réglait alors quelques différends de peu d'importance ; mais l'indépendance des juges était si grande, qu'ils mettaient autant de soins, autant de lente circonspection, à rendre et à formuler leur arrêt, que si l'un des premiers seigneurs de la Provence n'eût pas attendu le moment de comparaître devant eux.

La multitude était compacte, serrée, lorsque Raimond V se présenta à la porte ; il eut beaucoup de peine à pénétrer dans la grande salle avec Honorât de Berrol.

— Place... place à monseigneur, — dirent à demi-voix quelques citadins empressés.

— Les prud'hommes m'ont-ils appelé, mes enfants? — dit affectueusement Raimond V.

— Non, monseigneur.

— J'attendrai donc ici , comme vous et avec vous. Il sera temps de me faire place lorsqu'il faudra m'avancer au pied du tribunal.

Ces simples paroles, dites avec autant de bonté que de dignité , firent un effet prodigieux sur les assistants ; la vénération qu'inspirait ce gentilhomme tout à l'heure si menacé fut telle , que la foule forma une sorte de cercle respectueux autour du baron.

Un officieux ayant à grand'peine été dire au greffier que Raimond V venait d'entrer dans la salle , qu'il serait convenable de faire passer sa cause avant celle des autres , le greffier profita d'un moment d'intervalle pour soumettre cette observation à Peyroû le syndic.

Celui-ci répondit simplement : ■— Greffier, d'après votre liste, quel nom doit-on appeler maintenant?

— Celui de Jacques Brun, lamaneur, contre Pierre Baïf, tréguier 1.

— Appelez donc Jacques Brun contre Pierre Baïf.

Peyroû devait beaucoup à la famille du baron ; il était profondément attaché à cette maison. En agissant ainsi, il ne voulait pas faire montre de ses droits et en exagérer l'impor-

Voilier.

tance; il obéissait à cet esprit de justice et d'indépendance qu'on retrouvait si fréquemment alors dans les institutions populaires.

Ce fut sans hésitation, sans croire le moins du monde choquer Raimond V, que le guetteur dit d'une voix ferme et haute :

— Greffier, appelez un autre plaignant.

La contestation de Jacques Brun, le lamaneur, et du tréguier Pierre Baïf était peu importante; elle fut promptement, mais attentivement jugée par les prud'hommes , au milieu de la préoccupation générale; car la cause du baron venait immédiatement après.

Malgré la présence du seigneur des Anbiez, on ne savait encore ce qu'il répondrait au tribunal. Involontairement , on songeait aux insinuations de maître Isnard. Ce dernier prétendait toujours que le baron était capable de venir manifester d'une manière éclatante son mépris pour ce tribunal populaire.

Enfin, le greffier appela d'une voix un peu troublée : — Maître Talebard-Talebardon, consul de la ville de la Ciotat, contre Raimond V, baron des Anbiez.

Un long murmure d'impatience satisfaite circula dans la salle.

— Maintenant, mes enfants, — dit le vieux gentilhomme à ceux qui l'entouraient , — faites place , je vous prie , non pas au baron, mais au plaideur qui va devant ses juges.

L'enthousiasme inspiré par ces mots de Raimond V prouva que, malgré sa soif instinctive d'égalité, le peuple sait toujours un gré immense aux gens d'un rang élevé qui se soumettent à la loi commune.

La foule reflua de chaque côté sur elle-même, fit une large avenue, au milieu de laquelle Raimond V s'avança d'un pas grave et majestueux.

Le vieux gentilhomme portait le somptueux costume du temps : un pourpoint à aiguillettes, un manteau court de velours brun, richement rubanné d'or; ses larges chausses de pareille étoffe tormaient une sorte de jupe qui descendait audessous du genou; ses bas de soie écarlate disparaissaient dans l'entonnoir de ses petites bottes de cordouan, armées de longs éperons dorés; un riche baudrier soutenait son épée, et les plumes blanches de son feutre noir retombaient sur son collet de dentelles de Flandre.

La physionomie du vieux gentilhomme, habituellement

joyeuse, montrait, à ce moment, une grande expression de noblesse et d'autorité'.

A quelques pas du tribunal, le baron ôta son chapeau, qu'il avait jusqu'alors conservé, quoique la ioule fût découverte. On ne put s'empêcher d'admirer la dignité des traits et du maintien de ce noble vieillard à longs cheveux blancs et à moustaches grises.

Maître Talebardon arriva bientôt.

Malgré son assurance habituelle, et quoiqu'il eût le greffier Isnard sur ses talons, il ne put vaincre son émotion, et il évita soigneusement les regards du baron.

Peyroû se leva, ainsi que les autres pêcheurs ; il était couvert.

— Bernard Talebard-Talebardon... approchez, — dit-il. Le consul entra dans l'enceinte.

— Raimond V, baron des Anbiez, approchez. Le baron entra dans l'enceinte.

— Bernard Talebard-Talebardon, vous requérez, au nom de la communauté de la Ciotat, d'être ouï, par les prud'hommes de mer, contre Raimond V, baron des Anbiez.

— Oui, syndic, — reprit le consul.

— Consignez deux sols huit deniers dans la bourse commune, et parlez.

Le consul mit quelques pièces de monnaie dans une sorte de tronc de bois grossier, et, s'avançant près du tribunal, exposa ses griefs en ces termes :

— Syndic et prud'hommes, depuis un temps immémorial, la pêche de l'anse de Cameroù a été partagée entre la communauté de la ville et le seigneur des Anbiez; ledit seigneur pouvait poser ses filets et ses madragues depuis la côte jusqu'aux roches appelées les Sept-Pierres de Castrembraoù, qui forment une espèce de ceinture, à cinq cents pas environ de la côte. La communauté avait le droit de pêche depuis les Sept-Pierres de Castrembaoû jusqu'aux deux pointes de la baie; devant vous, syndic et prud'hommes, j'affirme, sur serment, que cela est la vérité, et j'adjure Raimond Y, baron des Anbiez, ici présent, et appelé par moi, de dire si telle n'est pas la vérité ?

Se retournant vers le gentilhomme, Peyroû lui dit :

— Raimond V, baron des Anbiez, ce que dit le plaignant est-il vrai ? La pêche a-t-elle été toujours ainsi partagée entre les seigneurs des Anbiez et la communauté de la ville de la Ciotat ?

— La pêche a toujours été partagée ainsi; je le reconnais.»

— dit le baron.

La parfaite convenance que le baron mit dans sa réponse ne laissa plus le moindre doute sur sa soumission à la compétence du tribunal.

Un murmure de satisfaction circula dans la salle.

— Continuez, — reprit Peyroù en s'adressant au consul.

— Syndic et prud'hommes, — dit Talebard-Talebardon,— malgré nos droits et la coutume, au lieu de se borner à poser ses filets depuis la côte jusqu'aux rochers des Sept-Pierres de Castrembaoû, Raimond V, baron des Anbiez, fait poser ses filets en dehors desdites roches des Sept-Pierres, vers la haute mer, et, conséquemment, porte atteinte aux droits de la communauté que je représente. Il pêche dans la partie réservée à ladite communauté. Ces faits, que j'affirme sous serment, sont d'ailleurs à la connaissance de tout le monde et de vousmêmes, syndic et prud'hommes.

— Le syndic et les prud'hommes ne sont pas en cause ici,

— répondit sévèrement le guetteur au consul. Puis, se tournant vers le gentilhomme, il lui dit :

— Raimond V, baron des Aribiez, reconnaissez-vous avoir jeté vos filets en deçà des Sept-Roches, et devers la haute mer, dans la partie de l'anse réservée à la communauté de la Ciotat?

— J'ai, en effet, fait jeter mes filets en deçà des Sept-Roches,

— dit le baron.

— Plaignant, que venez-vous demander à Raimond V, baron des Anbiez? — reprit le syndic.

— Je requiers, — dit Talebard-Talebardon, — je requiers le tribunal de défendre au seigneur des Anbiez de pêcher désormais, ou d'établir des madragues en dehors des roches de Castrembaoû; je requiers que ledit seigneur soit tenu de payer à ladite communauté, à titre de dommages et de restitution, la somme de deux mille livres tournois; je requiers qu'il soit j notifié, audit seigneur, que, s'il pose encore des filets et des \ madragues vers la partie de l'anse dont la pêche ne lui appartient pas, il soit permis à ladite communauté de retirer et de détruire, par la force, lesdits filets et lesdites madragues, rendant le seigneur des Anbiez seul responsable des désordres qui pourraient suivre cette exécution.

En entendant le consul formuler aussi nettement sa demande contre Raimond Y, les spectateurs jetèrent les yeux sur ce

dernier. Il demeura calme , impassible, au grand étonnement du public.

Le caractère impérieux et violent du baron était si connu, que sa résignation inspira autant d'admiration que d'étonnement.

Peyroû, s'adressant au vieux seigneur, lui dit d'un ton solennel :

— Raimond V, baron des Anbiez, qu'avez-vous à répondre au plaignant ? Acceptez-vous, comme justes et loyales, ses réquisitions contre vous?

— Syndic et prud'hommes, — répondit le baron, en s'inclinant d'un air respectueux, — oui, cela est vrai; j'ai fait placer mes filets en dehors des Sept-Roches de Castrembaoù; mais, pour expliquer ma conduite, je vous dirai ce que vous savez tous...

— Raimond V, baron des Anbiez, nous ne sommes pas en cause, — dit gravement Peyroû.

Malgré son empire sur lui-même, malgré son attachement pour le guetteur, le vieux gentilhomme se mordit la lèvre, mais reprit bientôt avec le même calme :

— Je vous dirai, syndic et prud'hommes, ce que chacun sait : depuis quelques années, la mer a tellement baissé, que la partie de l'anse dans laquelle j'ai le droit de pêche est maintenant à sec. Le genêt marin y pousse à outrance, et mon lévrier FÉclair y a forcé un lièvre l'autre jour; franchement, syndic et prud'hommes, pour exploiter la partie de l'anse qui m'appartient, j'ai plutôt besoin, maintenant, de chevaux et de fusils que de canots et de filets.

La réponse du baron, son air de bonne humeur, égayèrent l'auditoire; les prud'hommes, eux-mêmes, ne purent s'empêcher de sourire.

Le baron continua :

— Le retrait de la mer a été si considérable, que c'est à peine s'il y a six pieds d'eau à l'endroit des Sept-Roches, où finit ma pêcherie et où commence celle de la communauté. J'ai donc cru pouvoir poser mes filets et mes madragues à cinq cents pas au delà des Sept-Roches, puisqu'il n'y avait plus d'eau en deçà, pensant qu'à mon exemple, et suivant le mouvement de la mer, la communauté se retirerait de cinq cents pas vers la haute mer.

Le ton de modération du baron, ses raisons, véritablement plausibles, firent une assez grande impression sur les specca-

teurs, quoique la plus grande partie d'entre eux fissent cause commune avec le consul, qui représentait, à vrai dire, l'intérêt de la ville.

S'adressant au consul, le syndic lui dit :

— Talebard-Talebardon, qu'avez- vous à répondre ?

— Syndic et prud'hommes, je répondrai que Panse de Castrembaoû n'a pas plus de six cents pas à partir des Sept-Roches, et que si le seigneur des Anbiez s'en adjuge cinq cents, à peine s'il restera cent pas à la communauté pour jeter ses filets; or, chacun sait que la pêche du thon n'est profitable que dans la baie. Sans doute, les eaux, en se retirant, ont laissé à sec presque tout le domaine de pêche du seigneur des Anbiez; mais ce n'est pas par le maléfice de la communauté. Ainsi donc, la communauté n'en doit pas souffrir.

Depuis longtemps, cette grave question était en litige : nous l'avons dit, les droits et les avis étaient tellement partagés, que, par égard pour le baron, les consuls se fussent arrangés à l'amiable, sans les perfides conseils de maître Isnard, le greffier.

Les honnêtes marins qui composaient le tribunal témoignaient presque toujours d'un rare bon sens; leurs jugements, ordinairement basés sur la pratique d'une profession qu'ils exerçaient depuis leur enfance, étaient droits et simples.

Dans cette occasion néanmoins, ils se sentaient quelque peu embarrassés.

— Qu'avez- vous à répondre, Raimond V, baron des Anbiez? — reprit Peyroû.

— J'ai à répondre, prud'hommes et syndic, que ce n'est pas non plus moi qui ai dit aux eaux de se retirer; par mes titres, je possède le droit de pêche sur la moitié de la baie; vu la retraite des eaux, je puis parcourir à pied sec mon domaine piscatorial, comme dit mon chapelain; or, je ne dois pas, je crois, être victime d'un incident de force majeure.

— Raimond V, — dit un des prud'hommes, vieux triton à cheveux blancs, — y a-t-il sur vos titres que vous aurez le droit de pêche depuis la côte jusqu'aux Sept-Roches ? ou bien que vous aurez le droit de pêche sur une étendue de cinq cents pas?

— 11 y a sur le titre, que mon droit s'étend depuis la côte jusqu'aux Sept-Roches, — répond le baron.

Le vieux marin dit quelques mots à Foreille de son voisin.

Peyroû se leva et dit: — Nous avons assez entendu, nous allons juger.

— Syndic et prud'hommes, — reprit le baron, — quel que soit votre jugement, je m'y soumets d'avance.

Peyroû se leva et dit à voix haute : — Talebard-Talebardon, Raimond Y, baron des Anbiez, votre cause est entendue. Nous, prud'hommes et syndic, nous allons délibérer.

Les cinq pêcheurs se levèrent et se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils semblaient discuter d'un air animé, pendant que la foule attendait leur arrêt dans un profond et respectueux silence; le seigneur des Anbiez causait à voix basse avec Honorât de Berrol, aussi vivement frappé de cette scène.

Après une demi -heure environ de discussion, le syndic et les prud'hommes reprirent leurs places, restèrent levés et couverts pendant que Peyroû lisait, dans un grand registre, la formule suivante qui précédait toujours l'arrêt de ce tribunal.

a Cejourd'hui, vingtième jour de décembre de l'année 1632, étant assemblés dans la maison de ville delaCiotat,nous syndic et prud'hommes pêcheurs, ayant fait comparaître devant nous Talebard-Talebardon, consul de la ville, et Raimond V, baron des Anbiez, et ayant ouï les susdits en leur accusation et défense, nous établissons ce qui suit : La demande de Talebard- Telebardon nous parait juste. D'après les titres de Raimond V, son droit de pêche ne s'étend pas indifféremment sur un espace de cinq cents pas, mais sur l'espace compris entre la côte et les Sept-Roches de Castrembaoù. Les eaux se sont retirées de la partie qui lui appartient, c'est la volonté du Tout-Puissant, Raimond doit s'y soumettre. Si, comme dans le golfe de Martigue, la mer avait encore augmenté en s'avançant sur la côte, la pêcherie de Raimond V aurait aussi augmenté, et la communauté n'aurait pas outre-passé pour cela les Sept-Roches, limites de sa pêcherie : le contraire arrive, cela est malheureux sans doute pour le seigneur des Anbiez, mais la communauté ne peut pas renoncer à sa pêcherie. Dieu avance ou retire les eaux comme il lui plaît, nous devons accepter ce qu'il nous envoie. Notre conscience et notre raison veulent donc que désormais Raimond V n'établisse plus ni filets, ni madragues en dehors des Sept-Roches; mais nous voulons aussi, pour prouver la reconnaissance de la ville envers ledit Raimond V, qui a toujours été pour elle un bon et courageux protecteur, nous voulons qu'il ait droit à dix livres de poisson par chaque centaine de livres de poisson qui se péchera dans la baie. Nous

connaissons la bonne foi de nos frères les pêcheurs, nous sommes sûrs qu'ils rempliront honnêtement cette condition. Les viguiers et autres officiers de la ville sont tenus de faire exécuter notre jugement prononcé contre Raimond V, baron des Anbiez. Dans le cas où ledit seigneur des Anbiez s'opposerait audit jugement, il serait condamné à cent livres d'amende . dont un tiers serait applicable au roi, l'autre tiers à l'hôpital du Saint-Esprit, et l'autre tiers à la susdite communauté. La connaissance des susdits délits et différends de pêche étant, par lettres patentes de Henri II, interdite au parlement et à tous autres magistrats, voulant leur majesté que les procès qui seraient portés par-devant eux pour le fait de la pêche, soient renvoyés aux susdits prud'hommes pour en connaître et en juger, en conséquence de quoi on a toujours déclaré les appelants des jugements des susdits prud'hommes non recevables en leur appel. Fait à la maison de ville de la Ciotat, etc. »

La raison et le bon sens de cet arrêt furent merveilleusement appréciés par la foule; elle applaudit le jugement à plusieurs reprises, en criant :

— Vivent les prud'hommes pêcheurs ! Vive Raimond V ! La séance levée, la foule s'écoula.

Raimond V resta quelques moments dans la salle, et dit au guetteur du cap de l'Aigle, en lui tendant la main :

— Bien jugé, mon vieux Peyroû.

— Monseigneur, de pauvres gens comme nous ne sont ni scribes, ni clercs; mais le Seigneur inspire les simples de sa justice.

— Brave homme... — dit Raimond V en le regardant avec intérêt; — veux- tu venir dîner avec moi à la Maison-Forte?

— Ma logette m'attend, monseigneur, et Luquin Trinquetaille s'y ennuie.

— Allons, allons, j'irai t'y voir... avec mes frères; ils arriveront bientôt.

— Avez-vous des nouvelles de M. le commandeur? — demanda Peyroû.

— J'en ai de Malte; elles sont bonnes, et annoncent toujours son retour ici pour la Noël; mais dans sa lettre... il paraît plus triste que jamais.

Le guetteur baissa la tête et soupira.

— Ah ! Peyroû, — dit le baron, — que cette mélancolie dont j'ignore la cause est fâcheuse et fatale.

— Bien fatale.., — répondit le guetteur, absorbé clans sa pensée.

— Tu en sais la cause, toi, au moins, — dit Raimond Y avec - une sorte d'amertume, comme s'il eût souffert de la réserve

de son frère, i — Monseigneur... — dit Peyroû.

— Rassure-toi. Je ne te demande pas de me dévoiler ce triste j secret, qui n'est pas le tien... Allons, adieu... brave homme...

Après tout, maintenant j'aime autant que notre différend ait été jugé par toi.

— Monseigneur,— dit Peyroû, qui semblait vouloir échapper au souvenir que les questions du baron sur le commandeur venaient d'éveiller en lui, — monseigneur, le bruit avait couru que vous ne vous rendriez pas à notre tribunal.

— Oui, d'abord j'avais résolu de n'y pas aller : Talebard- Talebardon était convenu d'un arrangement amiable; dans mon premier mouvement de colère, j'avais songé à vous envoyer tous au diable !

— Monseigneur, ce n'est pas le consul seul qui s'est décidé à appeler la cause devant nous.

— Je l'ai pensé; c'est pour cela que je me suis ravisé; au lieu d'agir en fou, j'ai agi avec la sagesse d'une barbe grise. C'est ce drôle de l'amirauté de Toulon que j'ai fouaillé, qui a excité le consul, n'est-ce pas?

— On le dit, monseigneur.

— Tu avais raison, Honorât, — dit le baron en se retournant vers M. de Berrol. — Allons, à bientôt, Peyroû.

En sortant de la grande salle, le baron trouva sur la place de la maison de ville son carrosse entouré par la foule.

Salué avec acclamation , il fut profondément touché de cet accueil.

Au moment où il allait monter en voiture, il avisa maître ïsnard le greffier dans l'embrasure d'une porte.

L'homme de loi semblait désolé du résultat de la séance. Ses perfides desseins se trouvaient ainsi déjoués.

— Hé ! maître greffier, — cria le baron à demi monté sur le marchepied de sa voiture, — retournes-tu bientôt à Marseille?

— J'y retournerai bientôt, monseigneur, — répondit-il d'un air bourru.

— Eh bien, tu diras au maréchal de Vitry que, si je t'ai

menacé de coups de fouet, c'est que tu m'apportais de sa part des ordres insultants pour la noblesse provençale; tu vois qu'au contraire je me suis rendu avec soumission par-devant le tribunal populaire, dont je respecte les arrêts. Quant à la différence de ma conduite dans ces deux circonstances, greffier, tu l'expliqueras au maréchal... Je résisterai toujours par la force aux ordres iniques des tyranneaux du cardinal tyran... mais je respecterai toujours les droits et les privilèges des antiques communautés provençales. La noblesse est au peuple comme la lame est à la poignée. Les communautés sont à nous comme nous sommes à elles; entends-tu, drôle! Dis bien cela à ton Vitry...

— Monseigneur, ces paroles... — dit vivement le greffier.

Mais Raimond V, l'interrompant, s'écria :

— Dis-lui, enfin, que si je garde ma maison fortifiée, c'est pour pouvoir être utile à la ville, comme je l'ai déjà été ! Quand le berger n'a plus de chiens, le troupeau est bientôt dévoré; et, maujour! les loups ne sont pas loin...

En disant ces dernières paroles, Raimond V monta dans sa voiture, et partit lentement, aux acclamations mille fois répétées de la foule.

Le vieux gentilhomme, malgré sa franchise et sa rudesse, avait fort habilement et fort politiquement rangé la population de son côté, dans la prévision d'une collision possible avec le pouvoir du maréchal.

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