‹ Le commandeur de MalteChapitre 18 sur 50 · LA LONGUE -VUE · texte numérisé non relu

LA LONGUE -VUE

Après la séance, dans laquelle, en sa qualité de syndic des prud'hommes pêcheurs, il avait prononcé la condamnation de Raimond V, le guetteur du cap de l'Aigle regagna sa logette, momentanément confiée aux soins du brave Luquin Trinquetaille.

Peyroû était triste; les derniers mots du baron des Anbiez au sujet du commandeur avaient éveillé en lui de pénibles souvenirs.

A mesure qu'il gravit les escarpements du promontoire, son

cœur se dilata. Trop habitué à la solitude pour se plaire dans la société des hommes, le guetteur ne se trouvait heureux qu'au faîte de son rocher, d'où il écoutait avec une sorte de recueillement les lointains mugissements delà mer et les terribles éclats de la tempête.

Rien de plus absolu, de plus impérieux, que l'habitude de l'isolement, surtout chez les êtres qui trouvent d'inépuisables ressources dans la sagacité de leur observation, dans les fantaisies variées de leur imagination.

Ce fut avec un profond sentiment de satisfaction que le guetteur mit le pied sur l'esplanade du cap de l'Aigle.

Il s'approcha de sa logette, et y trouva le digne Luquin profondément endormi.

Le premier mouvement de Peyroû fut de parcourir l'horizon d'un regard inquiet, puis de l'interroger à l'aide de sa lunette. Heureusement il n'y vit rien de suspect; aussi sa physionomie fut-elle plutôt gaie que sévère, lorsque, secouant rudement le capitaine de la Sainte- Épouvante des Moresques, il lui dit d'une voix forte :

— Alerte... alerte !... aux pirates !...

Luquin tit un bond, se redressa sur ses pieds et se frotta les yeux.

— Eh bien, mon garçon, — lui dit le guetteur, — voici donc déjà cette grande activité endormie? A vous entendre, une dorade ou un mulet ne ferait pas un saut dans la mer que vous ne le signaliez. Ah! jeune homme... jeune homme... Proûn paillou, prou gran (beaucoup de paille, peu de grain 1).

Luquin regardait le guetteur d'un air ébahi, à peine il pouvait rassembler ses esprits ; enfin, trébuchant comme un homme ivre, il dit en étendant les bras : — C'est vrai, maître Peyroû, je dormais là comme une gourmette en gabie 2. J'ai pourtant tenu mes yeux ouverts de toutes mes forces.

— C'est pour cela, mon garçon, que le sommeil y sera entré plus facilement. Mais me voici, vous pouvez descendre dans la ville. Il y aura plus d'une bouteille vidée sans vous à la taverne de l'Ancre d'or.

Luquin n'était pas tout à fait revenu à lui, il regardait encore le guetteur d'un air stupide.

1 Ce proverbe équivaut à € beaucoup de bruit pour rien, » * Mousse en vigie. — On appelait les mousses gourmettes sur la Méditai ranée.

Celui-ci, sans doute pour tirer complètement le capitaine de sa torpeur, ajouta : -— Allons! allons! Stéphanette, votre fiancée, sera engagée pour danser par Terzarol le lamaneur ou par le patron Bernard, et vous n'aurez pas sa main de toute la journée !

Ces mots firent un effet magique sur le capitaine ; il s'affermit sur ses longues jambes, se secoua, chercha son équilibre, et frappant plusieurs fois du pied par terre, il dit au guetteur :

— Tenez, maître Peyroû, si je n'étais pas sûr de n'avoir bu qu'un verre de sauve-chrétien avec le bohémien du diable, pour faire ma paix avec lui, comme Fa voulu Stéphanette... (lâche faiblesse dont je n'ai pas pu me défendre), — ajouta le capitaine, — je croirais vraiment que je suis ivre.

— C'est singulier... vous n'avez bu qu'un verre de sauvechrétien... avec le bohémien, et vous êtes tout engourdi?

— Un seul verre, et à demi encore, car ce qu'on boit avec un pareil mécréant paraît amer.

— Ce bohémien est donc toujours à la Maison-Forte? — demanda Peyroû d'un air pensif et sérieux...

— Toujours, maître Peyroû; puisque tout le monde en est affolé ! depuis monseigneur jusqu'à l'abbé Mascaroius ! Il en est de même des femmes... depuis mademoiselle Reine jusqu'à la vieille Dulceline, sans parler de Stéphanette, qui lui donne des rubans couleur de feu... Des rubans couleur de feu! — s'écria Luquin avec indignation, — c'est un ruban tissé par le cordier qu'il lui faudrait à ce misérable ! Mais que voulez-vous ? toutes les femmes en ont la tête tournée... Et pourquoi? Parce que ce vagabond racle, tant bien que mal, d'une manière de vieille guitare, dont le son enroué ressemble fort, selon moi, au cri des poulies de ma tartane, lorsqu'on hisse la grande voile.

— Le bohémien n'est-il pas arrivé à la Maison-Forte le jour où Raimond V a fait poursuivre le greffier par un taureau?

— Oui, maître Peyroû, et ce fut un jour fatal que celui où ce chien errant mit le pied dans la Maison-Forte...

— C'est étrange ! — dit le guetteur, en se parlant à luimême. — Alors je me serai trompé.

— Ah ! maître Peyroû, il me prend souvent bien envie d'emmener ce vagabond sur la grève de l'anse aux Engoulevents, et là d'échanger avec lui quelques coups de pistolet, jusqu'à tant que sa mort ou la mienne s'ensuive.

— Allons... allons, Luquin, vous êtes fou, la jalousie vous égare, et vous avez tort. Ste'phanette est une bonne et honnête fille, c'est moi qui vous le dis... Quant à ce vagabond...

Puis s'interrompant, comme si ce qu'il voulait dire dût rester secret pour Luquin, il ajouta : — Allons, allons, mon garçon, ne perdez pas ici votre temps avec un vieux bonhomme^ tandis que votre jeune et jolie fiancée vous attend. Ne la négligez pas. Soyez souvent auprès d'elle et mariez-vous le plus tôt possible. A boueno taire, bouen labour aire (à bonne terre, bon laboureur).

— Tenez, maître Peyroû, vous me mettez du baume dans le sang, — dit le capitaine, — vous êtes presque sorcier. Tout le monde vous respecte, vous aime; vous prenez le parti de Ste'phanette, il faut qu'elle le mérite.

— Par Notre-Dame de la Garde, sans doute elle le mérite. N'est-elle pas encore venue, avant votre départ pour Nice, me demander si vous pouviez sans crainte entreprendre ce voyage ?

— C'est vrai, maître Peyroû, et grâce à vous et à vos mouches cabalistiques que j'ai mises sur mes boulets, grâce aussi à votre huile de Syrakoë, non moins cabalistique, dont j'ai enduit les batteries de mes mousquets et de mes pierriers, j'ai donné une furieuse chasse à un forban qui s'était approché... trop indiscrètement de la Sainte-É pouvante des Moresques et des bâtiments marchands qu'elle escortait. Ah! vous êtes un grand homme, maître Peyroû.

— Et ceux qui écoutent mes conseils sont des gens sages et sensés, — ajouta le guetteur en souriant; — or les gens sages ne laissent jamais leur fiancée s'ennuyer!

Après avoir de nouveau remercié le guetteur, Luquin Trinquetaille, bien décidé à profiter de ses avis relativement à Stéphanette, se rendit en toute hâte à la Maison-Forte.

En se retrouvant seul, Peyroû fit un soupir de contentement, comme s'il se fût retrouvé maître de son petit royaume.

Quoiqu'il accueillit avec aménité tous ceux qui le venaient consulter, il ne voyait pas leur départ sans un secret plaisir.

ïl entra dans sa logette et jeta un profond soupir après avoir contemplé quelque temps le riche meuble d'ébène qui semblait toujours éveiller en lui de pénibles souvenirs ; puis, attendant la nuit, il s'enveloppa dans son épais caban.

Bien abrité du vent de tramontane qui soufflait toujours ,,

Peyroû alluma sa pipe et jeta un regard mélancolique sur l'immense horizon qui se déroulait à sa vue.

Nous Pavons dit, du sommet du cap de l'Aigle on découvrait parfaitement à l'ouest de cette pointe la Maison-Forte de Raimond V.

Il était environ trois heures, le guetteur crut apercevoir au loin un navire ; il prit sa longue-vue 9 suivit longtemps des yeux ce point d'abord incertain, et qui devint de plus en plus distinct.

Il reconnut bientôt un lourd bâtiment de commerce dont Faspect n'offrait rien de menaçant.

En suivant la manœuvre et la marche de ce navire à l'aide de sa lunette, il la braqua machinalement sur la masse assez imposante de la Maison -Forte de Raimond V, et sur une partie de la grève absolument découverte qui touchait aux rochers où s'élevait le château.

Il distingua bientôt Reine des Anbiez, montée sur sa haquenée et suivie de maître Laramée. La jeune fille allait sans doute au-devant du baron sur la route de la Ciotat.

Quelques blocs de rochers surplombaient et masquaient la grève, Peyroû perdit de vue pendant quelque temps mademoiselle des Anbiez.

A ce moment le guetteur entendit un bruit assez fort, sentit l'air agité au-dessus de lui ; son aigle s'abattit à ses pieds. Elle venait réclamer, sans doute, sa nourriture accoutumée, car elle poussa quelques cris rauques et impatients.

Le guetteur caressa l'oiseau avec distraction, un nouvel incident venait d'éveiller Fattention du vieillard.

Sa vue était si perçante qu'en cherchant l'endroit de la côte où devait reparaître mademoiselle des Anbiez, il distingua confusément dans le creux d'un rocher un homme qui semblait s'y cacher avec précaution.

Braquant aussitôt sa lunette sur cet homme, il reconnut le bohémien.

A son grand étonnement, il le vit tirer d'un petit sac un pigeon blanc et lui attacher au col un sachet dans lequel il glissa une lettre.

Évidemment le bohémien se croyait à l'abri de tout regard. Grâce à la forme, à l'élévation du rocher où il s'était blotti, on ne pouvait, en effet, l'apercevoir ni de la côte, ni de la Maison-Forte.

Il fallut la prodigieuse élévation du cap de l'Aigle, qui dominait tout le rivage de la baie, pour que maître Peyroù pût découvrir le bohémien.

Après avoir regardé de côté et d'autre avec inquiétude, et comme s'il craignait d'être remarqué malgré ses précautions, le vagabond assura de nouveau le sachet autour du col du pigeon et le laissa s'envoler.

Sans doute l'intelligent oiseau savait la direction qu'il devait prendre.

Une fois en liberté il n'hésita pas ; il s'éleva presque perpendiculairement au-dessus du bohémien, puis se dirigea rapidement vers l'est. Par un mouvement aussi vif que la pensée , Peyroû prit son aigle et tâcha de lui faire apercevoir le pigeon qui déjà ne paraissait plus que comme un point blanc dans l'espace.

Pendant quelques secondes, l'aigle ne parut pas voir l'oiseau; mais, poussant tout à coup un cri rauque, il ouvrit violemment ses larges ailes et se mit à la poursuite de l'émissaire du bohémien.

Soit que le malheureux pigeon fût averti par son instinct du danger qui le menaçait, soit qu'il entendît les cris farouches de son ennemi, il redoubla de vitesse et fila avec la rapidité d'une flèche.

Une fois il tenta de s'élever au-dessus de l'aigle, peut-être pour tâcher de lui échapper en disparaissant dans les nuages sombres et bas qui voilaient l'horizon ; mais l'aigle d'un seul coup de son aile puissante atteignit à une telle hauteur, que le pigeon, ne pouvant lutter avec son adversaire, se laissa rapidement tomber à quelques pieds de la surface de la mer, et rasa le sommet des vagues alors très élevées.

Brillante le suivit encore dans cette nouvelle manœuvre.

Le guetteur était partagé entre le désir de voir se terminer la lutte de l'aigle et du pigeon et la curiosité d'examiner la contenance du bohémien.

Grâce à sa lunette, il vit ce dernier, dans un état d'agitation extraordinaire, suivre avec anxiété les chances diverses de perte ou de salut qui restaient à son messager.

Enfin le pigeon tenta un dernier effort ; reconnaissant sans doute que le terme de son voyage était trop éloigné pour pouvoir l'atteindre , il voulut revenir sur ses pas et regagner la côte, afin d'échapper à son terrible ennemi.

Malheureusement ses forces le trahirent, son vol devint pesant ; en s'approchant trop près des vagues, il fut inondé d'eau et d'écume.

L'aigle profita de l'instant où le pigeon reprenait péniblement un essor embarrassé pour fondre sur lui avec la rapidité de la foudre ; il le saisit dans ses fortes serres, s'éleva rapidement dans la direction du promontoire et vint avec sa proie se réfugier dans son aire, située sur un rocher peu éloigné de la logette du guetteur.

Celui-ci se leva vivement pour lui arracher l'oiseau ; il ne put y parvenir. Le naturel sauvage de Brillante reprit le dessus; elle hérissa ses plumes, poussa des cris aigus, et se montra disposée à défendre vigoureusement sa proie déjà sans vie.

Peyroû craignit qu'en irritant l'aigle, elle n'allât s'abattre dans quelque rocher inaccessible ; il la laissa donc tranquillement dévorer le pigeon, ayant remarqué que le sachet qu'il portait au col était composé de deux petites plaques d'argent, et attaché au moyen d'une chaînette de même métal.

Le guetteur n'avait donc pas à craindre la destruction de la lettre qu'il y savait renfermée.

Pendant que l'aigle dévorait en paix l'émissaire du bohémien, Peyroû revint à la porte de sa logette , reprit sa longue-vue, et interrogea en vain les roches de la côte pour découvrir le vagabond : il avait disparu.

En se livrant à cette nouvelle investigation, le guetteur vit, sur la plage, le carrosse de Raimond Y; le baron avait pris la monture de Laramée, chevauchant à côté de Reine, et regagnait sans doute avec elle la Maison-Forte.

Croyant que l'aigle avait fini sa curée, le guetteur se dirigea vers son aire.

Brillante n'y était plus ; mais, parmi les plumes et les os du pigeon, il vit le sachet, rouvrit, et y trouva une lettre de quelques lignes écrites en caractères arabes.

Malheureusement, Peyroû ne connaissait pas cette langue. Seulement, dans ses fréquentes campagnes contre les Barbaresques, il avait remarqué, dans les lettres de marque de ces corsaires, la configuration du mot Reïs, qui signifie capitaine , et qui suivait toujours le nom du commandant des bâtiments.

Dans la lettre qu'il venait de surprendre, il retrouva trois fois le mot Rëis.K*

Il pensa que le bohémien pouvait être le secret émissaire de quelque pirate barbaresque. dont le navire, embusqué dans une des baies désertes de la côte, attendait, sans doute, un signal convenu pour débarquer. — Le bohémien avait dû quitter ce navire pour venir à la Maison-Forte, en emportant son pigeon, et l'on sait avec quelle intelligence ces oiseaux retrouvent les lieux qu'ils ont coutume d'habiter.

En relevant la tête pour jeter un nouveau coup d'oeil à l'horizon, le guetteur vit au loin, sur la ligne azurée qui séparait le ciel de la mer, des voiles triangulaires, d'une hauteur démesurée, qui lui semblèrent suspectes; il braqua sa lunette; un nouvel examen le confirma dans la pensée que le chebec en vue pouvait appartenir à quelque pirate.

Il suivit pendant quelque temps la manœuvre du bâtiment.

Au lieu de s'avancer vers la côte , le chebec semblait courir des bordées, et louvoyer, malgré la violence croissante du vent, comme s'il eût attendu un pilote ou un signal.

Le guetteur tâchait de relier dans sa pensée l'envoi du pigeon à l'apparition de ce navire de mauvais augure, lorsqu'un léger bruit lui fit lever la tête.

Le bohémien était devant lui.

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