CHAPITRE XXIII
LA rOLACRE
Le lendemain du supplice du Maure, le vent de tramontane redoubla de violence.
Les vagues déferlaient avec fureur sur la ceinture de rochers, au milieu desquels s'ouvrait l'étroit passage qui conduisait dans la rade de Tolari.
Vers les onze heures du matin, maître Simon, monté sur la plate-forme des rambades, causait avec maître Hugues de l'exécution de la veille et du courage du Maure.
Tout à coup, à leur grand étonnement, ils virent une polacre presque à sec de voiles, et fuyant devant la tempête, s'avancer, avec la rapidité d'une flèche, vers la passe dangereuse dont nous avons parlé.
Tantôt, le frêle bâtiment, s'élevant sur la crête de vagues énormes, laissait voir le taille-mer de sa carène, qui ruisselait d'écume, comme le poitrail d'un cheval de course.
Tantôt, au contraire, s'abîmant dans le creux des lames, la polacre plongeait avec tant de violence, que sa poupe s'élevait presque perpendiculairement.
Alors, on pouvait parfaitement distinguer, sur son pont inondé, deux hommes enveloppés de cabans bruns à capuchon, qui faisaient tous leurs efforts pour maintenir la barre du gouvernail.
Cinq autres marins, accroupis à Pavant, ou se tenant aux cordages, attendaient le moment d'aider à la manœuvre.
Ainsi, tour à tour portée au sommet des vagues et précipitée dans leurs profondeurs , la polacre avançait , avec une effrayante vélocité, vers l'étroite entrée du chenal, où la mer brisait avec furie.
— Par saint Elme! — s'écria maître Simon, — vo là un navire perdu!
— Perdu, — reprit froidement Hugues; — dans quelques minutes, ses voiles et sa coque ne seront plus que des débris... ses mariniers ne seront plus que des cadavres... Que le Seigneur sauve les âmes de nos frères !
— Comment ose-t-il s'aventurer dans ce passage , par un temps pareil ? — dit le canonnier.
— Périr pour périr, il vaut encore mieux se perdre avec une lueur d'espérance... Quand on espère, on prie, et on meurt en chrétien ; quand on désespère, on blasphème, et on meurt en païen.
— Regardez. . . regardez, maître Simon, voilà le petit navire dans les brisants : c'est fait de lui!
A ce moment, le commandeur, qu'on avait été avertir de rapproche de ce bâtiment et de sa position désespérée, parut sur le pont, avec tous les chevaliers, officiers ou caravanistes, montant la galère.
Après avoir jeté un coup d'œil attentif sur la polacre et sur les brisants, Pierre des Anbiez dit d'une voix haute et solennelle :
— Que les deux caïques soient prêts et armés pour aller, tout à Pheure, recueillir les cadavres sur la grève... aucune puissance humaine ne peut sauver ce malheureux navire... Dieu seul le peut.
Pendant que les comités surveillaient l'exécution de cet ordre, le commandeur se retournant vers le chapelain :
— Mon frère, disons les prières des agonisants pour ces mal-
heureux. Frères, à genoux... Que la chiourme se découvre.
Ce fut un grand et imposant spectacle.
Tous les chevaliers, vêtus de noir, s'agenouillèrent, tête nue, sur le pont; la cloche de la prière tinta tristement son glas funèbre au milieu des rugissements du vent.
Les esclaves se mirent aussi à genoux et découverts.
A l'arrière, et au milieu du groupe noir des chevaliers, on distinguait le frère Elzéar à sa soutanelle blanche.
Les prières des agonisants commencèrent avec autant de recueillement que si la scène se fût passée à terre, dans l'église d'un cloître.
Ce n'était pas là une vaine prière»., ces moines-soldats étaient tristes et recueillis... Marins, ils voyaient l'équipage perdu sans ressources... chrétiens, ils priaient pour l'âme de leurs frères.
En effet, la polacre semblait devoir s'anéantir à chaque instant; les vagues furieuses, en s'engouffrant dans le chenal étroit qu'elles devaient traverser, rompaient le courant et tourbillonnaient en tous sens.
Les voiles , que la polacre aurait pu hisser pour appuyer sa marche, étant souventées par la hauteur du rocher, elle devait se briser, faute de pouvoir se servir de son gouvernail, impuissant au milieu de ces eaux sans courant, et sans cesse refoulées sur elles-mêmes.
Les prières, les chants, continuaient toujours.
On distinguait, au-dessus de toutes les voix, la voix mâle et sonore du commandeur.
Les esclaves, agenouillés, regardaient, avec une apathie farouche, cette lutte désespérée deU'homme contre les éléments.
Tout à coup, par un hasard inespéré, soit que la polacre fût d'une construction si parfaite , qu'elle répondit à l'action de son gouvernail, dans une des circonstances où le plus grand nombre des bâtiments n'en eussent pas senti l'effet, soit que la petite voile triangulaire qu'elle hissa reçût quelque courant d'air supérieur, ce bâtiment, appuyé dans sa marche, franchit le dangereux passage avec la vitesse et la légèreté d'une mouette.
Quelques minutes après, la polacre se trouvait hors de tout péril, au milieu des eaux de la rade.
Cette manœuvre fut si imprévue, si merveilleuse, si bien exécutée, que l'étonnement suspendit un moment la prière des chevaliers.
Le commandeur, stupéfait, dit aux officiers, après quelques moments de silence :
— Mes frères, remercions le Seigneur d'avoir entendu nos prières, et chantons une action de grâces.
Pendant que la galère retentissait de cette invocation pieuse et solennelle, la poîacre la Sainte-Épouvante des Moresques, car c'était elle, louvoyait dans la rade, sous une petite voilure, pour s'approcher de la galère noire.
Elle en était à peu de distance, lorsqu'un coup de canon, parti des rambades de la Notre-Dame des Sept-Douleurs , lui fit le signal de hisser son pavillon et de mettre en panne.
Un second coup de canon lui ordonna d'envoyer son capitaine à bord de la galère noire.
Quelque intérêt qu'il eût inspiré au commandeur, ce bâtiment, le péril passé, devait se conformer aux règles établies pour la visite des navires.
Bientôt, la polacre mit en panne; son petit canot, armé de deux rameurs, et gouverné par un troisième marin, vint aborder à poupe de la galère.
L'homme qui tenait le gouvernail abandonna la barre, gravit lestement les escaliers des espales, et ?e trouva devant le commandeur et ses chevaliers, réunis à l'arrière de la galère.
Le marin en question n'était autre que notre ancienne connaissance, le digne Luquin Trinquetaille.
Son caban , ses bottes de pêcheur et ses grègues de grosse laine ruisselaient d'eau.
En mettant le pied sur le pont de la galère, il fit respectueusement retomber son capuchon sur ses épaules , et l'on vit sa bonne et honnête figure encore animée par les terribles émo* tions qu'il venait d'éprouver.
Le commandeur, dans ses voyages à la Maison-Forte, y avait souvent vu Luquin ; aussi fut-il agréablement surpris en reconnaissant un homme qui pouvait lui donner des nouvelles de Raimond Y.
— Le Seigneur a retiré ton bâtiment d'un grand péril, — lui dit le commandeur. — Nous avions déjà prié pour ton âme et pour celle de tes compagnons.
— Bénis soyez tous! monsieur le commandeur; nous en avions bien besoin, car la passe est rude; et depuis que je navigue, je n'ai assisté à pareille fête.
Le commandeur dit au capitaine, d'un air sévère : — Les épreuves que le Seigneur nous envoie ne sont pas des fêtes... Comment se porte monsieur mon frère ?
— Monseigneur se portait bien, — répondit Trinquetaifle , un peu honteux des reproches du commandeur; — je l'ai laissé en bonne santé, avant-hier, quand j'ai quitté la Maison- Forte.
— Et mademoiselle des Anbiez? — dit le père Elzéar, qui s'était approché.
— Mademoiselle des Anbiez se porte aussi très bien, moi? père, — dit Luquin.
— D'où viens-tu?... où vas-tu?... — dit le commandeur.
— Monsieur le commandeur, j'étais sorti, hier, de la Ciotat, avec trois essanguis 1 armés, pour croiser à deux ou trois lieues des côtes, pour tâcher de découvrir les pirates.
— Les pirates ?
— Oui, monsieur le commandeur. Un chebec barbaresque a paru, il y a trois jours; maître Peyroû l'a découvert. Toute la côte est en alarme; on s'attend à une descente... et l'on a raison ; car une tartane de Nice, que j'ai rencontrée avant le coup de vent, m'a dit avoir vu, à l'est de la Corse, trois bâtiments, dont la Gallione rouge dePog-Reis, le renégat.
— Pog-Reis ! — s'écria le commandeur.
— Pog-Reis ! — répétèrent les chevaliers qui entouraient le commandeur.
— Pog-Reis ! — dit encore Pierre des Anbiez, avec une expression de sombre contentement, comme s'il allait rencontrer enfin un ennemi implacable, longtemps cherché, et qui, par fatalité, lui avait toujours échappé.
— Que venais- tu faire à Tolari? — demanda le commandeur à Trinquetaille.
— Révérence parler, monsieur le commandeur, je n'y venais pas pour mon plaisir. Surpris par le coup de vent d'hier, j'ai louvoyé cette nuit comme j'ai pu ; mais le temps est devenu si forcé... que, regardant ma polacre comme perdue, j'ai fait un vœu à Notre-Dame de la Garde, et j'ai risqué d'essayer d'entrer dans la passe que je connaissais, car j'ai mouillé ici bien des fois en revenant des côtes de Sardaigne.
— Fasse le Seigneur que cette tramontane cesse ! — dit le
• Bateau pécheur des côtes de Provence.
commandeur; — puis s'adressant à son pilote hauturier : — Que penses-tu du temps, pilote?
— Monsieur le commandeur, si le vent augmente encore jusqu'au coucher du soleil, il y a des chances pour qu'il cesse au lever de la lune.
— Si cela est ainsi, — dit le commandeur à Trinquetaille,
— et que cette nuit tu puisses sortir sans danger, tu iras à la Ciotat prévenir monsieur mon frère de mon arrivée.
— Et ce sera une grande joie à la Maison-Forte, monsieur le commandeur, sans compter que votre venue pourra y être bien utile; car un bateau de Marseille que j'ai rencontré m'a dit que des gens de guerre étaient partis pour la Ciotat avec le capitaine de la compagnie des gardes de monseigneur le maréchal de Vitry. On disait dans le public que ces troupes pouvaient bien être envoyées à la Maison-Forte par suite de l'affaire du greffier Isnard.
— Qu'est-ce que cela veut dire? — demanda le commandeur à Luquin.
Le capitaine raconta comment Raimond V, au lieu de se soumettre aux ordres du gouverneur de la Provence, avait fait poursuivre son émissaire par ses taureaux.
En entendant la narration de cette mauvaise et imprudente plaisanterie de Raimond V, le commandeur échangea un triste coup d'œil avec le père Elzéar, comme s'ils eussent intérieurement déploré la folle et téméraire conduite de leur frère.
— Descends au scandalard *, le maître valet t'y donnera de quoi te réchauffer et te réconforter, — dit le commandeur à Luquin.
Celui-ci obéit à cet ordre avec reconnaissance et se rendit à l'avant, suivi de quelques curieux, désireux d'avoir des nouvelles de Provence.
Le commandeur rentra chez lui avec son frère et lui dit :
— Dès que le temps le permettra, nous partirons pour la Maison-Forte. Je tremble que Raimond ne soit victime de ses témérités envers les créatures du cardinal. Fasse le Seigneur que je rencontre Pog-Reis, et que je puisse empêcher le mal qu'il projette sur cette plage sans défense et sur cette malheureuse ville.
1 EnJroit où l'on renferme les provisions.