CHAPITRE XXIV
EiA GALLÏOME ItOÏJGE ET LA SYBARÏÏ3
A peu près au même instant où la Sainte- Épouvante des Moresques faisait sa merveilleuse entrée dans la rade de Tolari et y ralliait la triste et noire galère de Malte, trois bâtiments d'une espèce toute différente étaient mouillés au fond du port Mage, assez bonne rade située vers le nord-est de File de Porte-Gros^ Tune des plus petites des îles d'Hières. • Éloignée d'environ six à sept lieues de la Ciotat, Porte-Cros était à cette époque de l'année presque entièrement inhabitée.
Dans la saison de la pêche du thon et de la sardine, des pêcheurs venaient y faire un établissement passager.
Deux galères et un chebec avaient donc jeté Pancre au fond de la baie dont nous parlons.
La tempête ne diminuait pas de violence; mais les eaux du port Mage, abritées par de hautes terres du côté du nord-ouest, étaient fort tranquilles et reflétaient dans leur calme azur les brillantes couleurs dont étincelaient la gallione rouge de Pog- Reis et la galère verte de Trimalcyon, le chebec d'Érèbe n'ayant rien de remarquable dans son extérieur.
Les craintes du guetteur et les soupçons de Reine n'avaient été que trop fondés.
Les trois inconnus des gorges d'Ollioules n'étaient autres que des capitaines pirates, non pas barbaresques, mais renégats.
Pendant Pune de leurs croisières, ils s'étaient emparés d'un bâtiment hollandais, et avaient trouvé à son bord un seigneur moscovite, son fils et son précepteur. Après les avoir vendus comme esclaves à Alger, ils prirent leurs papiers et eurent Paudace de débarquer à Cette, de venir à Marseille par terre et de se présenter à M. de Vitry sous des noms empruntés.
Le maréchal, trompé par cette ruse hardie, les avait parfaitement accueillis.
Après quelque temps de séjour employé fructueusement à s'enquérir des départs et des arrivées des bâtiments de commerce, les trois forbans étaient revenus à Cette; depuis lors, ils ne s'étaient pas éloignés despotes de Provence.
Ils méditaient un coup important sur ce littoral, et se tenaient tantôt dans une des nombreuses baies de File de Corse, tantôt dans l'un des petits havres déserts des côtes de France ou de Savoie; car, à cette époque, les rivages étaient si mal gardés que les pirates risquaient de pareils atterrissements sans danger et sans scrupule.
Il y avait autant de différence entre Faspect des deux galères barbaresques dont nous parlons et celle du commandeur, qu'il peut y avoir de différence entre une nonne lugubrement vêtue et une folle bohémienne éblouissante de satin et de paillettes.
Autant Fune était silencieuse et sombre, autant les autres se montraient bruyantes et joyeusement animées.
Nous conduisons de préférence le lecteur à bord de la Sybarite, galère de vingt-six rames, commandée par Trimalcyon, et mouillée à quelques encablures de la Gallione rouge de Pog-Reis.
La construction des galères barbaresques ressemblait beaucoup à celle des galères de Malte. Les ornements seuls et Femménagement intérieur d'une grande splendeur en différaient extrêmement.
La chiourme se composait d'esclaves, soit chrétiens, soit noirs, soit même turcs, car les renégats s'inquiétaient peu du mode de recrutement de leurs équipages.
Quoiqu'ils fussent enchaînés à leurs bancs, ainsi que les forçats des galères de Malte, les esclaves de la Sybarite semblaient subir Finfluence de la joyeuse atmosphère qui les entourait.
Au lieu d'avoir l'air farouche, sombre ou accablé, leur physionomie exprimait une grossière insouciance ou une impudence cynique. Ils paraissaient robustes et faits pour endurer les plus rudes fatigues, mais les craintes qu'inspirait leur caractère indiscipliné se trahissaient par l'énergique appareil de répression dont on les entourait.
Deux fauconneaux et plusieurs espingoles à pivot, continuellement braqués sur la chiourme , étaient disposés de telle façon qu'ils pussent balayer la galère d'un bout à l'autre.
Les spahis ou soldats d'élite chargés de surveiller la chiourme portaient toujours de longs pistolets à leur ceinture et une hache d'armes à la main.
L'uniforme des spahis se composait de cabans rouges, de guêtres de maroquin brodé, et d'une cotte de mailles par-
dessous leur veste galonne'e de jaune. Leur fez écarlate était entouré d'un turban de grosse mousseline blanche roulée à la négligente, mode antique qui remontait, dit-on, aux hommes d'armes de Hai-Reddin-Barberousse.
Le costume de la chiourme n'était pas uniforme; le pillage lui venait merveilleusement en aide pour remplacer ses vêtements usés.
Les uns portaient des chausses et des pourpoints où Ton voyait encore la trace des galons d'or ou d'argent qui les avaient ornés et que le reis (capitaine) avait fait enlever à son profit.
D'autres étaient vêtus de- casaques de gens de guerre; quelques-uns enfin portaient comme trophée des surtouts de feutre noir enlevés aux soldats de la religion.
Malgré l'apparence hétérogène de cet équipage, la galère de Trimalcyon-Reis était tenue avec une minutieuse propreté.
Sa peinture vert de mer réchampie de filets pourpres était, à l'arrière, richement rehaussée d'or. Enfin, un pavillon rouge sur lequel on voyait brodé en blanc le sabre à double tranchant nommé zulfekar, était le seul signe qui fit reconnaître la Sybarite pour un bâtiment pirate barbaresque.
Un peu plus loin, la Gallione rouge dePog-Reis, d'une apparence plus sévère et plus martiale, se balançait sur ses ancres.
Enfin, près de l'entrée de la baie, le Tsekedery ou bâtiment léger, commandé par Érèbe, portait les mêmes bannières.
Les côtes de France étaient alors, nous l'avons dit, dans un si déplorable état de défense que ces trois bâtiments avaient pu, sans le moindre obstacle, relâcher dans le port pour échapper au coup de vent qui régnait depuis la veille.
Si l'extérieur de la Sybarite était splendide, l'intérieur de ce bâtiment offrait tous les raffinements du luxe le plus recherché et un heureux mélange des habitudes de l'Orient et de l'Occident.
Un nain nègre, bizarrement vêtu, venait de frapper trois coups retentissants sur un gong chinois placé à la poupe près du gouvernail.
A ce signal une assez bonne musique composée d'instruments à vent lit entendre plusieurs airs de bravoure.
C'était l'heure du dîner de Trimalcyon.
La chambre de poupe était momentanément changée en salle à manger.
Les cloisons disparaissaient sous de riches tentures de brocatelle de Venise ponceau, à larges dessins vert et or.
Pog et Trimalcyon étaient assis à table.
Trimalcyon avait toujours le ventre gros, le teint animé, l'œil vif, la physionomie joyeuse, les lèvres rouges et sensuelles. Sa longue et moelleuse pelisse de velours bleu fourrée de martre laissait voir en s'entr'ouvrant un buffle d'une souplesse extrême, recouvert d'une maille d'acier si finement travaillée qu'elle était aussi flexible que la plus mince étoffe. Cette habitude de porter continuellement une arme défensive prouvait dans quelle confiante sécurité vivait habituellement le capitaine de la Sybarite,
Pog-Reis, placé en face de son compagnon, avait toujours le même ah hautain et sarcastique. Il portait un yellek arabe de velours noir, brodé de soie de même couleur, sur lequel s'étalait sa longue barbe rousse; son bonnet rouge et vert, à la mode albanaise, couvrait à demi son front blanc et profondément sillonné de rides.
Deux femmes esclaves, d'une beauté accomplie, Tune mulâtresse, l'autre Circassienne, vêtues de légères simarres d'étoffe de Smyrne, faisaient, avec le nain nègre, le service de la table de Trimalcyon.
Sur une étagère à roulis, on voyait de magnifiques pièces d'orfèvrerie, dépareillées, il est vrai, mais du plus beau travail; les unes d'argent, les autres de vermeil, les autres d'or, enrichies de pierres précieuses.
Au milieu de cette riche vaisselle, fruit de la rapine et du meurtre, on avait, par une dérision sacrilège, placé quelques vases sacrés, enlevés, soit dans des églises des villes du littoral, soit à bord des bâtiments chrétiens.
Un parfum très pénétrant, mais très doux, brûlait dans un encensoir d'argent accroché à l'une des solives du plafond.
Assis sur un moelleux divan, le capitaine de la Sybarite dit à son convive :
— Excusez cette pauvre hospitalité, mon compère... j'aurais voulu pouvoir remplacer ces pauvres filles par des esclaves égyptiens, qui, armés d'aiguières en métal de Corinthe, nous eussent versé, en chantant, de l'eau-de-neige à la rose sur les mains.
— Ce ne sont pas les vases qui vous manquent , Trimalcyon, — dit Pog, en jetant un coup d'œil sur le buffet.
— Eli bien! oui... ce sont des vases d'or ou d'argent; mais qu'est-ce que cela auprès du métal de Corinthe, dont parle l'antiquité, mélange composé d'or, d'argent et d'airain, et qui se travaillait si merveilleusement , qu'une grande aiguière et son bassin pesaient à peine une livre?... Sardanapale ! compère, il faudra qu'un jour je fasse une descente à Messine. On dit que le vice-roi possède plusieurs statuettes antiques de ce précieux métal. Mais prenez de ce boudin de perdrix, épicé de cumin; je l'ai fait servir sur son gril d'argent encore brûlant. Préférez-vous de ces simulacres d'œufs de paon? Vous y trouverez, au lieu de jaune, un bec-figue bien gras, bien doré, et au lieu de blanc, une sauce épaisse à la crème cuite.
— Ce beau vocabulaire de goinfrerie doit vous mériter l'estime de votre cuisinier. Vous me paraissez faits, tous deux, pour vous comprendre, — dit Pog , en mangeant , avec une dédaigneuse indifférence, les mets délicats que son hôte lui servait.
— - Mon cuisinier , — reprit Trimalcyon , — me comprend assez, en effet; quoique, parfois, il lui prenne des découragements : il regrette la France... d'où je lai enlevé par surprise. Pour le consoler, pendant longtemps j'ai tout tenté, l'argent, les égards, les soins... rien n'y faisait ; j'ai fini par où j'aurais dû commencer, par une forte bastonnade, et je m'en trouve fort bien, et lui aussi, je suppose ; car vous voyez qu'il fait merveille... A boire, Orangine, — dit Trimalcyon à la mulâtresse, qui lui versa un glorieux verre de vin de Bordeaux...— Qu'est-ce que ce vin-là, Pâture-à-Corbeaux ? — demanda-t-il au nain , en mettant son verre à la hauteur de ses yeux pour juger sa couleur.
— Seigneur, c'est de la. prise du mois de juin, ce brigantin bordelais qui s'en allait à Gênes.
— Hum... hum... — fit Trimalcyon en dégustant, — il est bon, très bon, ce vin-là ; mais voilà la désagrément de se fournir aux sources où nous nous fournissons, compère Pog, on n'a jamais les mêmes qualités ; si l'on s'habitue à une espèce de vin plutôt qu'à une autre, on trouve de cruels mécomptes... Ah ! tout n'est pas roses dans le métier. Mais vous ne buvez pas? Emplis le verre du seigneur Pog, Peau-de-Cygne, — dit Trimalcyon à la blanche Circassienne, en lui montrant du doigt la coupe de son hôte.
Celui-ci, pour tout refus, posa son index sur son verre.
— Au moins, buvons au succès de notre descente à la Ciotat, compère?
Pog répondit à cette nouvelle provocation par un mouvement de dédaigneuse impatience.
— A votre aise, compère, — dit Trimalcyon, sans paraître le moins du monde choqué du refus et de Pair hautain de son hôte ; — aussi bien, je ne me fie pas à vos invocations ; le diable connaît votre voix, et il croit toujours que vous rappelez. . . Vous avez tort de dédaigner ce jambon. . . de Westphalie, je crois ; n'est-il pas vrai, drôle ?
— Oui, seigneur, — dit le nain. — Il vient de cette flûte hollandaise arrêtée au débouquement de la Sardaigne. Ds étaient destinés au vice-roi de Naples.
A ce moment , les fanfares des musiciens cessèrent ; une rumeur, d'abord assez faible, grandit peu à peu, et devint bientôt presque menaçante.
On entendait tour à tour le bruit des chaînes qui se choquaient, et les murmures violents des esclaves; enfin, dominant le tumulte, la voix des spahis et le claquement du fouet du patron.
Trimalcyon semblait si parfaitement accoutumé à ces cris et à cette agitation , qu'il continua de boire un verre de vin qu'il portait à ses lèvres ; il dit seulement, en posant son verre sur la table :
— Voilà des chiens qui voudraient mordre ; heureusement leurs chaînes sont bonnes ! Pàture-à-corbeaux , va donc voir pourquoi les musiciens se taisent ! Les drôles, je leur fais donner vingt coups de nerf de bœuf, s'ils s'arrêtent encore, au lieu de souffler dans leurs trompettes. Je suis trop bon... j'aime trop les arts... Au lieu de vendre ces fainéants à Alger, je les ai conservés pour me faire de la musique, et voilà comme ils se conduisent ! Ah ! s'ils n'étaient pas trop faibles pour la chiourme , ils sauraient ce que c'est que de manier la rame !
— Us seraient certainement trop faibles, seigneur, — dit le nègre ; — les comédiens que vous avez pris avec eux, sur cette galère de Barcelone, sont encore chez Jousouf, qui vous les a achetés. Il ne trouve pas deux pièces d'or par tête de ce bétail soufflant et chantant.
Pog-Reis semblait pensif et ne pas entendre ce qui se passait autour de lui, quoique les murmures augmentassent avec assez de violence pour que Trimalcyon dit au nain :
— Avant de sortir, mets ici près de moi sur le divan ces pistolets et une masse d'armes... Bien ! Maintenant, va voir ce que c'est. Si c'est grave , que Mello vienne me prévenir. Avertis en même temps ces souffleurs de trompette qae je leur ferai avaler leurs clairons et leurs buccins, s'ils s'arrêtent un moment.
— Seigneur, ils disent qu'ils manquent de souffle pour jouer deux heures de suite !
— Ah ! ils manquent de souffle ! Eh bien ! dis -leur que, s'ils me donnent encore cette raison-là, je leur ferai ouvrir le ventre, et, au moyen du soufflet de l'armurier, on les mettra à même de ne pas manquer d'haleine !
A cette sauvage et cruelle plaisanterie, Orangine et Peaude-cygne se regardèrent interdites.
— Tu leur diras enfin, — ajouta Trimalcyon, — que, comme ils ne valent pas une pièce d'or chez le marchand d'esclaves, et qu'ils me coûtent en nourriture plus qu'ils ne valent, je ne regarderai pas à passer sur eux mes fantaisies.
Le nègre sortit.
— Ce que j'aime en toi, — dit lentement Pog, comme s'il fût sorti de sa rêverie, — c'est que tu es étranger à tout sentiment, je ne dirai pas honnête, mais humain.
— Et à propos de quoi, diable ! me dites-vous ça, compère Pog?... Vous voyez que tout inhumain que je suis... je n'oublie pas qui vous êtes, et qui je suis ; vous me dites tu, je réponds vous.
Deux coups de feu retentirent,
— Diable ! voilà Mello qui dit aussi tue, — ajouta Trimalcyon, souriant de cet odieux jeu de mots. Il tourna la tête du côté de la porte avec un imperturbable sang-froid.
Les deux femmes esclaves tombèrent à genoux, avec les signes de la plus violente terreur.
Tout à coup les fanfares éclatèrent avec une vigueur qui nuisait peut-être à l'ensemble et à la justesse des accords, mais qui prouvait, au moins, que les menaces du nain avaient fait leur effet, et que les malheureux musiciens croyaient Trimalcyon capable de les torturer.
Après les deux coups de feu, il y eut comme un cri, ou plutôt comme un rugissement terrible, poussé par tous les esclaves à la fois.
A ce tumulte succéda le plus profond silence.
— Il parait que cela n'était rien, — dit le capitaine de la Sybarite, en s'adressant à Pog, qui était retombé dans sa rêverie.
— Mais, dites-moi donc, compère, — reprit-il, — en quoi vous trouvez que je n'ai rien d'humain? J'aime les arts, les lettres, le luxe ; je jouis mieux que pas un des cinq sens dont je suis pourvu. Je pille avec discernement, ne prenant que ce qui me convient. Je me bats avec scrupule ; j'aime mieux m'attaquer à un plus faible qu'à un plus fort que moi, mon commerce consistant à prendre à ceux qui ont, avec le moins de chance de perte possible. Oui , encore une fois, compère, où diable voyez-vous de Pinhumanié là dedans ?
— Tiens, tu me fais honte et pitié. Tu n'as pas même l'énergie du mal. il y a toujours en toi du cuistre de collège.
— Fi... fi i mon compère ; ne parlez pas du collège, de ce triste temps de maigre chère et de privations sans nombre. Je seiais, à cette heure, sec comme un mât de galère, si j'étais resté à cracher du latin ; tandis que, maintenant, — dit l'effronté coquin, en frappant sur son ventre, — j'ai une encolure de prébendier... et tout cela, grâce à qui? A Yacoûb Reis, qui, il y a vingt ans, me fit esclave, comme j'allais par mer à Civita-Vecchia, pour tenter une fortune cléricale dans la ville des tonsurés. Yacoûb-Reis me trouva de l'esprit, de Factivité, du courage : j'étais jeune, il m'apprit son métier. Je reniai; je pris le turban ; enfin, de fil en aiguille, de pillage en meurtre, je suis arrivé à commander la Sybarite. Le commerce va bien ! Je m'expose dans les cas extrêmes, et, quand il le faut, je me bais comme un autre ; seulement, je tiens à ma peau, c'est vrai ; car je compte avant peu me retirer du métier, et aller me reposer des faiigues de la guerre dans ma retraite de Tripoli, avec mesdames Trimalcyon. Tout cela n'est-il pas très humain, encore une ibis ?
Ces paroles parurent faire peu d'impression sur le convive silencieux du capitaine de la Sybarite; il se contenta de dire, en haussant les épaules :
— Au sanglier sa bauge.
— Sardanapale ! à propos de sanglier, combien j'envie ceux qui figuraient dans les festins épiques de Trimalcyon, mon patron ! - - s'écria le grossier personnage sans paraître s'offenser du dédain de son hôte, — voilà de dignes sangliers, qu'on servait entiers, coiffés d'un bonnet d'affranchi , et intérieu-
rement farcis de boudins et de saucisses qui simulaient les entrailles, ou bien renfermant des grives ailées qui s'envolaient au plafond. Voilà de ces somptuosités que je réaliserai un jour ou l'autre, Sardanapale ! ! ! Je ne travaille depuis vingt ans que pour donner un jour une fête digne de l'antiquité romaine ! Faire du Pétrone ou du Juvénal en actions , voilà mon rêve.
Le nain ouvrit la porte.
Le pirate songea seulement alors au tumulte qui avait si brusquement cessé.
— Eh bien, drôle! et ce bruit? Pourquoi Mello n'est-il pas venu? Ce n'était donc rien ?
— Non, seigneur; un esclave chrétien s'est querellé avec un esclave albanais.
— Après ?
— L'Albanais a donné un coup de poignard au chrétien.
— Après?
— Les chrétiens ont crié mort à l'Albanais, mais le chrétien blessé a riposté et a presque assommé l'Albanais.
— Après?
— Alors les Albanais et les Maures ont à leur tour rugi contre les chrétiens.
— Après ?
— Pour empêcher la chiourme de se massacrer dans les bancs et pour satisfaire tout le monde , le patron Mello a brûlé la cervelle au chrétien blessé et à l'Albanais blessé
— Après ?
— Seigneur, voyant cela, tout le monde s'est tenu tranquille.
— Et les musiciens ?
— Seigneur, je leur ai parlé du soufflet de forge de l'armurier ; avant que j'aie pu terminer ma phrase, ils soufflaient si fort dans leurs buccins et dans leurs clairons, que j'ai manqué de devenir sourd. J'oubliais aussi, seigneur, que Mello a signalé le caïque du seigneur Érèbe qui s'avance vers la galère.
Pog tressaillit.
Trimalcyon s'écria : — Vite, Peau-de-Cygne, Orangine, un couvert pour le plus beau garçon qui ait jamais capture de pauvres bâtiments marchands.