‹ Le commandeur de MalteChapitre 28 sur 50 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

La fête de la Noël était enfin arrivée.

Quoique la crainte des Barbaresques eût tenu la ville et la côte en alarme depuis plusieurs jours, on commençait à se rassurer.

Le coup de vent de tramontane avait duré si longtemps, il avait été d'une telle violence, qu'on ne pouvait supposer que des bâtiments pirates eussent pu se hasarder en mer par un temps pareil, encore bien moins qu'ils eussent osé relâcher dans un havre du littoral, ainsi que l'avaient pourtant fait les galères de Pog et de Trimalcyon.

La sécurité des habitants devait leur être fatale.

Il fallait au moins quarante heures pour que la galère du commandeur pût arriver du cap Corse à la Ciotat; la tempête n'avait cessé que depuis la veille, et Pierre des Anbiez n'avait pu mettre à la voile que le matin même des fêtes de Noël.

Au contraire, les galères des pirates pouvaient être à la Ciotat en trois heures : l'île de Porte-Cros, où ils étaient réfugiés, ne s'en trouvait éloignée que de six lieues environ.

Mais, nous le répétons, les craintes avaient presque cessé sur la côte; on comptait, d'ailleurs, sur la vigilance bien connue du guetteur.

Il devait donner l'alarme en cas de danger; deux signaux de correspondance avec la logette du cap de l'Aigle étaient établis, l'un à la pointe opposée de la baie, l'autre sur la terrasse de la Maison-Forte.

A la moindre alerte, tous les hommes de la Ciotat capables de porter les armes devaient se rassembler à la maison de ville, pour y prendre les ordres du consul, et courir à la défense du point attaqué.

Une chaîne avait été tendue à l'entrée du port, et plusieurs grosses barques de pêche, armées de pierriers, mouillées à une très petite distance de cette chaîne.

Enfin, deux patrons de chaloupe, occupés depuis le matin à explorer les environs, avaient, à leur retour, augmenté la sécurité générale, en annonçant qu'on ne découvrait aucune voile à trois ou quatre lieues en mer.

Il était environ deux heures après midi.

Un vent d'est assez piquant remplaçait l'impétueuse tramontane des jours précédents.

Le ciel était pur, le soleil vif pour un soleil d'hiver, la mer belle, quoique*encore un peu houleuse.

Un enfant, portant sur sa tête un panier, commençait à gravir, en chantant, la rampe des rochers escarpés, qui conduisait à la logette du guetteur.

Tout à coup, en entendant l'aboiement plaintif d'un chien, l'enfant s'arrêta, regarda autour de lui avec curiosité, ne vit rien, et continua sa route.

Le cri se répéta de nouveau; il semblait, cette fois, plus rapproché et plus douloureux.

Raimond V avait chassé, la veille, de ce côté : croyant qu'un des chiens du baron était tombé dans quelques fondrières, l'enfant posa son panier par terre, gravit un assez gros bloc

de rocner qui surplombait le chemin, et écouta avec attention*

Les cris s'éloignèrent un peu. quoique, en s'affaiblissant, ils parussent plus plaintifs encore.

L'enfant n'hésita plus : autant pour faire quelque chose d'agréable à son seigneur que pour mériter une petite récompense, il se mit avec ardeur à la recherche du pauvre animal, et disparut bientôt au milieu des rocs entassés.

Le chien semblait tantôt se rapprocher, tantôt s'éloigner de lui; enfin, ces abois cessèrent tout à coup.

L'enfant avait quitté le sentier. Pendant qu'il écoutait, appelait, criait, sifflait, Hadji le bohémien parut derrière un rocher.

Grâce à son habileté de jongleur, c'était lui qui avait imité les cris du chien, afin d'entraîner l'enfant à sa poursuite, et de l'éloigner ainsi de son panier. Depuis trois jours, Hadji errait au milieu de cette solitude : n'osant pas reparaître à la Maison-Forte, il attendait, d'un jour à l'autre, la venue des pirates, prévenus par son second message.

Sachant que, chaque matin, on portait les provisions à Peyroû, Hadji , qui guettait le pourvoyeur depuis quelques heures, avait usé du stratagème qu'on a dit, pour lui faire abandonner son panier.

Le bohémien ouvrit la cantine, soigneusement garnie par le majordome Laramée, il y prit une large bouteille, recouverte de paille, et y versa une petite quantité de poudre blanche, puissant soporifique dont le digne Luquin Trinquetaille avait déjà éprouvé les effets.

Le bohémien avait seulement vécu, depuis deux jours, du peu de provisions qu'il avait emportées de la Maison-Forte : craignant d'éveiller les soupçons , il eut le courage de ne pas toucher aux mets appétissants destinés au guetteur.

Il remit la bouteille en place, et disparut.

L'enfant, après avoir en vain cherché le chien égaré, revint prendre son panier, et arriva enfin au sommet du promontoire.

Maître Peyroû passait pour un être si mystérieux, si formidable, que son jeune pourvoyeur n'osa lui due un mot des cris du chien; il déposa le panier sur le bord de la dernière pierre du sentier, et descendit à toutes jambes, après avoir dit d'une voix tremblante, en tenant son bonnet dans ses deux mains ;

— Le bon Dieu vous garde, maître Peyroû !

Le guetteur sourit de la frayeur de l'enfant, se leva de son banc, alla chercher le panier, et l'apporta près de lui.

Les provisions se ressentaient des fêtes de la Noël.

C'était d'abord un très beau dindon rôti, mets obligé de cette solennité; puis, un pâté de poisson froid, des gâteaux au miel et à l'huile, et une corbeille de raisins et de fruits secs, en guise de calênos * ; enfin, deux pains blancs à croûte dorée, et une grande bouteille, contenant au moins deux pintes du plus généreux vin de Bourgogne de la cave de Raimond V, complétaient cette réfection.

Le bon guetteur, tout solitaire et tout philosophe qu'il était, ne parut pas insensible à la vue de ces excellentes choses.

Il entra dans sa logette, prit sa petite table, la mit devant sa porte, et y plaça les préparatifs de son festin de Noël.

Pourtant une idée mélancolique vint attrister le guetteur.

Aux nuages de fumée inaccoutumés qui surmontaient la ville de la Ciotat, on voyait que les habitants, pauvres ou riches, faisaient de joyeux préparatifs pour réunir à table leur famille et leurs amis. Le guetteur soupira en songeant à l'espèce d'exil qu'il s'était imposé. Déjà vieux, sans parents, sans amis, il devait mourir sur ce rocher au milieu de cette imposante solitude.

Une autre cause aussi attristait Peyroû; il avait en vain espéré signaler à l'horizon l'arrivée de la galère du commandeur; il savait avec quelle joie Raimond V aurait embrassé ses deux frères; il savait aussi que la morne tristesse de Pierre des Anbiez, que ses profonds chagrins trouvaient seulement quelque adoucissement, quelque consolation au milieu des douces joies de sa famille.

Enfin, une autre raison non moins importante faisait encore ardemment désirer au guetteur le retour du commandeur.

11 était depuis plus de vingt ans dépositaire d'un terrible secret et de papiers qui s'y rattachaient. Sa vie retirée, sa fidélité à toute épreuve, étaient autant de garanties pour la sûreté de ce secret. Mais le guetteur voulait prier le commandeur de le délivrer de cette grave responsabilité et d'en charger Raimond V.

En effet, Peyroû pouvait périr d'une mort violente; sa scène avec le bohémien prouvait à quels dangers il se trouvait exposé dans un endroit si écarté.

1 Présent qu'on se fait à la No 51.

Toutes ces raisons faisaient donc extrêmement désirer au guetteur l'arrivée de la galère noire.

Une dernière fois, avant de se mettre à table , il examina attentivement L'horizon.

Le soleil commençait à décliner. Le guetteur, quoiqu'il ne vît rien au loin, ne perdit pas encore l'espérance d'apercevoir la galère avant la fin du jour.

Afin de pouvoir la signaler plus vite, il résolut de dîner dehors.

La vue d'un bon repas dérida cependant quelque peu le front du guetteur.

Il commença par approcher de ses lèvres le flacon de vin de Bourgogne; après en avoir bu plusieurs gorgées, il s'essuya la bouche du revers de sa main, en disant le proverbe provençal : A Tousan tou vin es san (à la Toussaint tout vin est sain).

— Raimond V n'a pas oublié son juge, — ajouta-t-il en souriant; — puis il dépeça le dindon.

— Allons... allons... à vieil homme, vieux vin; je me sens le cœur déjà plus réjoui, et mes espérances de voir la galère du commandeur deviennent des certitudes.

A ce moment, Peyroû entendit un frôlement dans l'air, une des branches du vieux pin craqua, et Brillante s'abattit d'un vol pesant sur le toit de pierre de la logette; puis du toit elle descendit à terre.

— Ahî ah!... Brillante, — dit le guetteur, — tu viens prendre ta part du calênos de la Noël? Tiens, — ajouta-t-il en lui donnant un morceau de volaille que l'aigle refusa.

— Ah ! vilaine farouche, tu ne dédaignerais pas ci3 morceau s'il était saignant... Veux-tu de ce pâté?... Non... Ah! tu ne trouveras pas tous les jours un régal comme le pigeon de ce bohémien maudit. Jamais je n'oublierai le service que tu m'as rendu, mon courageux oiseau, quoique ton goût pour les chairs sanglantes ait été pour beaucoup dans ta belle action... Mais il n'importe... Brillante... il n'importe, cela sent l'ingratitude, de chercher les motifs d'une conduite dont on a profité; j'aurais dû penser à te donner quelque bon quartier de mouton pour fêter ta Noël... Mais demain je n'y faudrai pas... Pour toi comme pour bien des hommes, le régal fait la fête... et ce n'est pas le saint qu'on glorifie...

Maître Peyroû finit son repas, tantôt causant avec Brillante, tantôt accolant la large bouteille du baron.

Le crépuscule commençait à descendre sur la ville.

Le guetteur s'enveloppa de son caban, alluma sa pipe, et se mit à contempler les approches de cette belle nuit d'hiver avec une sorte de béatitude recueillie.

Quoique la nuit approchât, il interrogea encore l'horizon avec sa longue-vue, et ne découvrit rien.

Il tournait machinalement la tète du côté de la Maison- Forte, en songeant que tout espoir de voir arriver le commandeur n'était pas encore tout à fait perdu, lorsqu'il vit avec étonnement une troupe de soldats commandés par deux hommes à cheval, s'avançant en toute hâte sur la grève, vers la demeure de Raimond V.

Il saisit sa lunette : malgré les ombres du soir qui commençaient à descendre, il reconnut le greffier Isnard monté sur sa mule blanche; il accompagnait un cavalier : à son hausse-col de fer, à sa jaquette de buffle, à son écharpe blanche, on reconnaissait ce dernier pour un capitaine.

— Que veut dire ceci? — s'écria le guetteur en se rappelant avec effroi l'animosité de maître Isnard. Vont-ils donc arrêter le baron des Anbiez, en vertu d'un ordre de monseigneur le maréchal de Vitry?... Ah! je ne le crains que trop... Et ce que je crains plus encore... c'est la résistance de Raimond V... Mon Dieu! qu'est-ce que cela va devenir?... Quelle triste Noël, si cela est ainsi que je le redoute!

Abîmé d'inquiétude, le guetteur restait les yeux fixés sur la plage, quoique alors la nuit fût devenue assez obscure pour ne pas lui permettre de rien distinguer.

Bientôt la lune se leva brillante, pure; elle inonda de sa vive clarté les rochers, la baie, la plage et la Maison-Forte.

Au loin, noyée de brume, la ville, dont la masse sombre et vaporeuse fourmillait çà et là de points lumineux, découpait la noire silhouette de ses toits aigus et de ses clochers sur le pâle azur du ciel.

La mer, tout à fait calmée, ressemblait à un lac paisible... on entendait à peine le sourd murmure de ses vagues endormies. Une ligne d'un bleu plus sombre marquait la courbe immense de l'horizon.

Le guetteur regardait avec anxiété les fenêtres de la Maison- Forte, qui toutes étaient vivement éclairées.

Peu à peu il sentit ses paupières s'alourdir.

Attribuant cette pesanteur de tête au vin dont il n'avait

pourtant que sobrement usé, il se leva et marcha avec vivacité.

Malgré ce mouvement, il sentit une espèce de lassitude se glisser dans tous ses membres.

Sa vue s'affaiblit... il fut obligé de revenir s'asseoir sur son banc.

Pendant quelques minutes il lutta de toute sa force contre Fengourdissement qui envahissait peu à peu ses facultés.

Enfin, quoique sa raison commençât de partager aussi cet état de torpeur générale, il eut la présence d'esprit d'aller dans sa logette, et de se plonger la tête dans un bassin d'eau presque gelée.

La fraîcheur de cette immersion lui rendit, pendant quelques secondes, Fusage de ses sens.

— Malheureux! qu'ai-je fait? — s'écria-t-il , — je me suis enivré...

Il fit quelques pas encore, mais il fut forcé de se rasseoir.

Un moment contrarié, le soporifique redoubla d'action... Adossé contre le mur de sa logette, le guetteur conserva malheureusement assez de perception pour être témoin d'un spectacle qui pensa le faire mourir de rage et de désespoir.

Deux galères et un chebec parurent à la pointe orientale de la baie, pointe que Peyroû pouvait seul découvrir des hauteurs du cap de FAigle.

Ces bâtiments doublèrent le promontoire avec lenteur et précaution.

Par un dernier et violent effort, le guetteur se dressa de toute sa hauteur, en criant d'une voix affaiblie : — Les pirates !

Il fit , en trébuchant , un pas vers le fourneau où étaient amoncelés les combustibles de toute espèce prêts à brûler. Au moment où il y touchait, il tomba privé de sentiment.

Le bohémien, qui avait épié tous ses mouvements, parut alors à l'entrée du sentier de Fesplanade , et s'avança avec la plus grande circonspection.

Arrêté d'abord derrière la logette, il écouta, et n'entendit que la respiration oppressée du guetteur.

Certain de l'effet de son soporifique, il s'approcha de Peyroû, se baissa, toucha ses mains, son front, et les trouva glacés.

— La dose est forte, — se dit-il, — peut-être même trop forte... Tant pis, car je ne voulais pas le tuer...

S'avançant alors sur le bord du précipice, il vit au loin, très distinctement, les trois bâtiments pirates.

Après avoir marché lentement, de crainte d'être découverts, ils faisaient force de rames pour atteindre rentrée du port, où le bohémien devait aller les rejoindre.

L'œil exercé d'Hadji reconnut, à l'avant des deux galères, certains points lumineux, qui n'étaient autres que des torches incendiaires, destinées à brûler la ville et les bâtiments pêcheurs.

— Par Éblis ! ils vont enfumer ces citadins comme des renards dans leur terrier... il était temps que ce vieillard s'endormît peut-être pour toujours; mais visitons sa logette... j'ai le temps de redescendre, je serai assez tôt sur la grève pour m'emparer d'une barque et rejoindre maître Pog, qui m'attend avant de commencer l'attaque. Entrons, on dit que ce vieillard cache ici un trésor.

Hadji prit dans l'âtre un tison et alluma une lampe. Le premier objet qui frappa ses regards fut un bahut d'ébène sculpté, placé près du ht du guetteur.

— Voilà un meuble bien riche pour un tel reclus.

Ne trouvant pas la clef, le pirate prit la hache, brisa la serrure, ouvrit les deux battants; les tablettes étaient vides.

- Il n'est pas naturel, — dit-il, — d'enfermer rien avec autant de précaution; le temps presse, cette clef m'ouvrira tout. — Il reprit la hache; en un instant le meuble fut en morceaux.

Un double fond se brisa.

Le bohémien poussa un cri de joie en apercevant le petit coffret d'argent ciselé dont nous avons parlé, et sur lequel on voyait une croix de Malte.

Ce coffret assez lourd se fermait sans doute par un secret, car on n'y apercevait ni clef ni serrure.

— J'ai ma bonne part du butin, maintenant courons aider maître Pog à prendre la sienne... Ah !... ah!... — ajouta-t-il avec un rire diabolique, en montrant la baie et la ville, alors ensevelies dans le calme le plus profond, — tout à l'heure Éblis secouera là ses ailes de feu... Le ciel sera en flammes et les eaux en sang...

Puis, par dernière précaution, il vida une tonnelle d'eau sur les fourneaux des signaux et descendit en toute hâte, afin de rejoindre les bâtiments pirates.

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