CONVERSATION
Il portait un simple costume de marin qui faisait encore valoir sa grâce et sa beauté.
— Voilà notre amoureux transi, notre modeste soupirant, — dit Trimalcyon en le voyant.
Pour toute réponse, le jeune marin, sensible à cette plaisanterie, jeta son caban brodé de soie de couleur au nain nègre, donna un baiser à Peau-de-Cygne, caressa le menton d'Oraiigine, et prenant sur la table une coupe d'argent, il la tendit à Trimalcyon, en s'écriant :
— A la santé de Reine des Anbiez , la future favorite de mon harem!
Pog jeta un coup d'œil perçant sur Érèbe, et dit de sa voix lente et creuse :
— Ces paroles viennent des lèvres, son cœur démentira ce langage.
— Vous vous trompez, maître Pog; débarquez seulement vos démons sur la grève de la Ciotat, vous verrez si l'éclat des flammes qui grilleront les Français dans leur tanière m'empêchera de suivre Hadji au château de ce vieux Provençal.
— Et une fois dans ce château, que feras-tu, mon garçon? — dit Trimalcyon d'un air moqueur, — tu demanderas à la belle infante si elle n'a pas un écheveau de soie à dévider, ou si elle veut te permettre de tenir son miroir pendant qu'elle se peignera?
— Sois tranquille, Outre -Pleine, j'emploierai bien mon temps , je lui chanterai la chanson de l'Émir, chanson digne de Béni- Amer, que ce renard d'Hadji lui a fait si bien écouter.
— Et si le vieux Provençal trouve ta voix déplaisante, il te donnera les étrivières, comme à un enfant mal-appris, mon garçon, — dit Trimalcyon.
— Je répondrai au vieux gentilhomme en emportant sa fille dans mes bras, et en lui chantant ces vers d'Hadji :
Jusqu'à seize ans, la fille appartient à son père. A seize ans, elle appartient à V amant.
— Et si le bonhomme insiste, tu lui diras ton dernier mot avec ton kangiar pour finir la conversation?
— Cela est de rigueur, Vide-Coupe ; qui enlève la fille, tue le père, — ajouta Érèbe avec un sourire ironique.
Trimalcyon hocha la tête et dit à Pog qui semblait de plus en plus absorbé dans ses sombres pensées :
— Le jeune paon se moque de nous, il raille, il fera quelque berger ade avec cette fille.
— L'espion français est-il revenu des îles? — demanda Pog à Érèbe.
— Pas encore, maître Pog, — répondit le jeune marin; — il est parti avec son bâton et sa besace, déguisé en mendiant; avant une heure, sans doute, il sera ici. En vain je l'ai attendu; voyant qu'il n'arrivait pas, je suis venu dans mon caïque; le canot qui l'a débarqué sur le rivage le ramènera ici. Mais attaquerons-nous la Ciotat ou Marseille, maître Pog?
— Marseille... à moins que le rapport de l'espion ne me fasse changer d'avis, — dit Pog.
— Et en revenant ne nous arrêterons-nous pas un moment à la Ciotat? — demanda Érèbe. — Hadji nous attend.
— Et ta belle aussi, mon garçon. Ah ! ah ! tu es plus impatient de voir ses beaux yeux que la gueule béante des canons du château, — dit Trimalcyon, — et tu as raison. Je ne te fais pas un reproche.
— Par les croix de Malte que j'abhorre ! — s'écria Érèbe avec impatience, — j'aimerais plutôt ne voir jamais cette jolie fille dans la cabine de mon chebec, que ne pas jeter aussi mon cri de guerre à l'attaque de Marseille. Maitre Pog sait que dans tous nos combats contre les Français ou contre les galères de la religion, mon bras, quoique jeune, a porté de rudes coups.
— Sois tranquille... que nous attaquions ou non Marseille, tu pourras approcher de la Ciotat avec ton chebec et enlever ton infante; je ne te laisserai pas perdre cette nouvelle occasion de damner ton âme , mon doux enfant , — dit Pog avec un rire sinistre.
— Mon âme? Vous m'avez dit qu'il n'y avait pas d'âme... maître Pog, — reprit le malheureux Érèbe avec une insouciance railleuse.
— Tu ne vois pas, mon garçon, que maître Pog plaisante, — dit Trimalcyon , — quant à l'âme s'entend , car pour ta belle!... Sardanapale! nous l'enlèverons; les peines d'Hadji et tes galanteries mystérieuses ne seront pas perdues, quoique, à mon avis, tu aies eu tort, pour plaire à cette Omphale, de te faire aussi romanesque qu'un ancien Maure de Grenade... Encore quelques enlèvements, mon doux enfant, et tu sentiras qu'il vaut mieux domprjr violemment la résistance d'une pouliche sauvage que de la vaincre à force de douceur et de soins... Mais à ton jeune palais il faut encore du miel et du lait... Plus tard, tu en viendras aux épices.
— Vous me flattez, Trimalcyon, en me comparant à un Maure de Grenade, — dit Erèbe avec amertume, — ils étaient nobles et chevaleresques, et non de vrais bandits comme nous.
— Des bandits? L'entendez-vous, maître Pog? Cela est encore à moitié dans sa coquille, et ça vient parler des bandits ? Et qui diable t'a dit que nous étions des bandits ? Voilà comme on abuse la jeunesse, comme on la trompe, comme on la cor-
rompt. Mais parlez-lui donc, maître Pog!... Des bandits! A boire, Peau-de-Cygne, pour avaler ce mot ! Tudieu 1 des bandits !
Érèbe semblait assez peu touché de la grotesque colère de Trimalcyon.
Maître Pog leva lentement la tête, et lui dit avec une ironie amère :
— Bien... bien... mon doux enfant... tu as raison de rougir de notre métier. A mon retour à Tripoli, je t'achèterai une boutique près de la porte du port; c'est le meilleur quartier marchand; là, tu vendras en paix du maroquin blanc, des tapis de Smyrne, des soieries de Perse et des plumes d'autruche. C'est un tranquille et honnête métier, mon doux enfant, tu pourras y amasser quelque bien, et aller ensuite t'établir à Malte, dans le quartier des juifs; là, tu prêteras ton argent, au denier cinquante, aux chevaliers endettés. Ainsi, tu te vengeras de ceux qui ont égorgé ton père et ta mère, en empochant leur argent. C'est plus lucratif et moins dangereux que de te payer avec leur sang.
— Maître! — s'écria Érèbe, les joues pourpres d'indignation.
— Le seigneur Pog a raison, — reprit Trimalcyon; — mieux vaut être le vampire qui suce impunément le sang de sa proie endormie que le hardi faucon qui l'attaque au soleil.
— Trimalcyon, prends garde! — s'écria le jeune homme irrité.
— Et qui sait, — reprit Pog, — si le hasard ne fera pas tomber sous ta main usuraire le chevalier qui a massacré ta vieille mère, ton noble père?
— Et reconnaissez la main vengeresse de la Providence, — s'écria Trimalcyon , — l'orphelin devient le créancier de l'assassin... sang et messacre! mort et agonie! Ce fils vengeur assouvit enfin sa rage... en faisant endosser la robe jaune des débiteurs insolvables au meurtrier des siens!
— A ce dernier sarcasme , la colère d'Érèbe l'égara tellement, qu'il saisit 'Trimalcyon à la gorge et leva sur lui un couteau de table.
Sans le poignet de fer de Pog, qui lui tint la main serrée comme dans un étau, le gros pirate était, sinon tué, du moins dangereusement blessé.
— Par Éblis et ses ailes noires! maître, prenez garde; si . vous êtes jaloux du coup que j'allais porter à ce pourceau, c'est
à vous que je m'adresserai! — s'écria Érèbe, en voulant s'échapper des mains de Pog.
Peau-de-Cygne et Orangine se sauvèrent en poussant des cris aigus.
— Voilà ce que c'est de gâter les enfants, — dit Pog avec un sourire dédaigneux, en abandonnant enfin la main d'Érèbe.
— Et de les laisser jouer avec des couteaux, — reprit Trimalcyon, — en ramassant le couteau qu'Érèbe avait laisse' tomber dans la lutte.
Un regard de Pog l'avertit qu'il ne fallait pas pousser le jeune homme hors de toutes mesures.
— Auriez-vous donc des velléités de tuer celui qui vous a élevé, doux enfant? — dit ironiquement Pog. — Voyons; vous avez votre poignard à votre ceinture, frappez...
Érèbe le regarda d'un air sombre , — et lui dit avec un ricanement farouche :
— C'est donc au nom de la reconnaissance que vous me demandez d'épargner votre vie? Pourquoi m'avez-vous donc prêché l'oubli des bienfaits et le souvenir des injures?
Malgré son impudence, Trimalcyon regarda Pog d'un air interdit, ne sachant comment son compagnon répondrait à cette question.
Pog jeta sur Érèbe un regard de mépris écrasant, et lui dit : — Je voulais t'éprouver en te parlant de reconnaissance. Oui, l'homme véritablement brave oublie les bienfaits et ne se souvient que des injures... je t'ai fait la plus sanglante injure, je t'ai dit que tu n'avais pas le cœur de venger la mort des tiens... tu aurais déjà dû me frapper... mais tu es lâche...
Érèbe tira rapidement son poignard, et le leva sur le pirate avant que Trimalcyon eût pu faire un pas.
Pog calme, impassible, tendit sa poitrine, et ne sourcilla pas.
Deux fois Érèbe leva son arme, deux fois son bras retomba, il ne pouvait se résoudre à frapper un homme sans défense.
Il baissa la tête d'un air accablé.
Pog se rassit, et dit à Érèbe d'une voix impérieuse et sévère :
— Enfant, ne cite donc plus de maximes dont tu comprends peut-être le sens... mais que ton faible cœur ne peut pas mettre en pratique... Écoute-moi une fois pour toutes. Je te fais le champ libre... Je t'ai recueilli sans pitié... Je ressens pour toi, comme pour tous les hommes, autant de haine que de mépris... Je t'ai dressé au pillage et au .meurtre, comme je
20û LE COMMANDEUR DE MALTE
me serais amusé à dresser un jeune loup au carnage, afin de pouvoir te lancer un jour sur mes ennemis. J'ai tué tous les chevaliers de Malte français qui sont tombés entre mes mains... parce que j'ai contre cet ordre une épouvantable vengeance à exercer... Je t'ai appris que ta famille avait été massacrée par eux dans l'espoir d'exciter ta rage et de la tourner contre ceux que j'exècre... Tu m'as déjà servi... dans un combat, tu as tué deux caravanistes de ta main... je ne t'en sais aucun gré... tu croyais venger ta mère et ton père... Je tiens à toi comme on tient à un bon cheval de guerre; tant qu'il vous sert, on l'éperonne et on le pousse à travers la mêlée; quand il faiblit, on le vend... Ne te crois donc lié en rien envers moi... Tuemoi si tu peux... Si tu n'oses pas en face... agis en traître... tu réussiras peut-être.
En entendant ces effroyables paroles , Érèbe croyait rêver.
S'il ne s'était jamais abusé sur la tendresse de Pog, il croyait au moins que cet homme ressentait pour lui un faible intérêt, l'intérêt qu'inspire toujours un pauvre eniant abandonné à celui qui en a pris soin. Le farouche aveu de Pog ne lui laissait aucun doute. Ces détestables maximes étaient trop d'accord avec le reste de sa vie, pour que le malheureux jeune homme n'en reconnût pas l'effrayante réalité.
Ce qui se passa dans son cœur fut inexplicable. Il lui sembla tomber dans quelque sanglant et profond abîme. Les pensées qui l'accablèrent en foule tenaient du vertige.
Ses tendres et généreux instincts tressaillirent douloureusement, comme si une main de fer les eût arrachés de son cœur.
Après un premier moment 'd'abattement , la détestable influence de Pog reprit le dessus.
Érèbe voulut lutter de cynisme et de barbarie avec cet homme.
Il redressa son front pâle, un sourire ironique plissa ses lèvres.
— Tu m'as éclairé, maître Pog : jusqu'ici ma haine des soldats du Christ n'était pas entrée assez avant dans mon cœur; jusqu'ici je ne voulais leur mort que parce qu'ils avaient tué mon père et ma mère; si je ne leur faisais pas merci, je les combattais épée contre épée, galère contre galère. Mais maintenant, maître, armés ou désarmés, jeunes hommes ou vieillards, loyalement ou honteusement, j'en tuerai tant que j'en pourrai tuer... sais-tu pourquoi, maître?... sais-tu pourquoi?
— Sa tête s'égare, — dit tout bas Trimalcyon.
— Non, il dit ce qu'il sent, — reprit Pog. — Eh bien, pourquoi cette belle haine, enfant? — ajouta-t-il.
— Parce qu'en me rendant orphelin, ils m'ont mis en ta puissance, et que tu m'as fait ce que je suis...
Il y eut dans l'expression des traits d'Érèbe quelque chose qui révélait une haine si implacable, que Trimai cyon dit encore tout bas à Pog :
— Il y a du sang dans son regard.
Ërèbe, quoique exaspéré par le mépris haineux de Pog, n'osa pas se venger; il se sentait dominé par un sentiment de reconnaissance involontaire pour l'homme qui l'avait élevé; le malheureux enfant sortit de la chambre d'un air désespéré.
— Il va se tuer ! — s'écria Trimalcyon. Pog haussa les épaules.
Quelques moments après, au milieu du silence des deux convives, on entendit le bruit de rames qui frappaient l'eau.
— 11 regagne son chebec, — dit Trimalcyon.
Sans lui répondre, Pog sortit de sa chambre et alla vers la proue.
Il était tard.
Le vent semblait un peu calmé; les forçats dormaient sur leurs bancs.
On n'entendait que les pas réguliers des spahis qui se promenaient sur la coursie et dans les couroirs.
Pog, appuyé sur les bandins de poupe, regardait la mer en silence.
Trimalcyon, malgré sa corruption, malgré son cynisme et sa méchanceté, avait été ému de cette scène.
Jamais peut-être la cruelle monomanie de Pog ne s'était révélée dans un jour plus enrayant.
Trimalcyon éprouvait un certain embarras à engager la conversation avec son silencieux compagnon. Enfin, s'approchant de lui après quelques... Hem!... hem!... et de nombreuses hésitations, il lui dit :
— Le temps parait assez beau, ce soir, maître Pog.
— Votre remarque est pleine de sens, Trimalcyon.
— Tenez, au fait, au diable la honte ! je ne savais comment vous dire... que vous êtes un terrible homme, maitre Pog; vous rendrez ce pauvre étourneau fou... Quel diable de plaisir trouvez-vous à tourmenter ainsi ce jeune homme? Un beau jour, il vous quittera.
— Si tu n'étais pas un homme incapable de me comprendre, Trimaîcyon... je te dirais que ce que j'éprouve pour ce malheureux est étrange, — dit Pog. — Oui, cela est étrange, — reprit Pog en se parlant à lui-même. Quelquefois, je sens en moi se soulever, contre Érèbe, des colères furieuses... des ressentiments aussi implacables que s'il était mon ennemi le plus mortel. D'autres fois, c'est une indifférence de glace... D'autres fois... je me sens pour lui comme de la compassion... je dirais de l'affection, si ce sentiment pouvait maintenant entrer dans mon âme... Alors... le son de sa voix... oui, surtout le son de sa voix... son regard... éveillent en moi... des souvenirs... oh!... des souvenirs... d'un temps... qui n'est plus.
En prononçant ces derniers mots, Pog avait parlé presque indistinctement.
Trimaîcyon s'était senti presque ému de l'accent de son farouche compagnon.
La voix de Pog, ordinairement railleuse et dure, venait de s'adoucir presque jusqu'à la plainte.
Trimaîcyon, stupéfait, s'approchait de Pog pour lui parler; il recula effrayé, en le voyant tout à coup lever ses deux poings vers le ciel d'un air de menace, et en l'entendant pousser un cri à la fois si douloureux, si menaçant, si désespéré, qu'il n'avait rien d'humain.
— Maître Pog... qu'avez-vous?... qu'avez-vous ? — dit Trimaîcyon.
— Ce que j'ai ! — s'écria-t-il presque en délire, — ce que j'ai!... Tu ne sais donc pas... que cet homme... qui est là... devant toi... qui rugit de douleur... qui pousse la cruauté jusqu'à la folie... qui ne rêve que sang et massacre... que cet homme a été béni de tous... a été aimé de tous... parce qu'il était bon... généreux. Tu ne sais pas... oh! non tu ne sais pas tout le mal qu'il a fallu lui faire, à cet homme, pour l'exalter jusqu'à la rage qui le possède !
Trimaîcyon restait de plus en plus stupéfait d'un langage qui contrastait si singulièrement avec le caractère habituel de Pog.
Il tâchait, malgré l'obscurité, de démêler l'expression de sa physionomie.
Après un long silence, il entendit retentir le rire sec et strident du pirate, — Eh!... eh!... compère, — dit ce dernier, avec le ton d'ironie qui lui était familier, — on a raison de
dire que ia nuit... les chiens fous aboient à la lune!... Avezvous compris un mot à toutes les sottises que je viens de vous débiter là? J'aurais été bon acteur, sur ma foi; ne trouvezvous pas, compère?
— Je n'ai pas compris grand'chose, en effet, maître Pog, sinon que vous n'avez pas toujours été ce que vous êtes... Nous en sommes tous là... j'étais cuistre de collège avant d'être pirate...
Pog, sans lui répondre, fit un geste de la main pour lui commander le silence. Puis, écoutant avec attention du côté de la mer, il dit : — J'entends un canot, ce me semble.
— Sans doute, — dit Trimalcyon.
Un des hommes de guet sur les rambades poussa trois cris bien distincts : le premier séparé des deux derniers par un assez grand intervalle; les deux derniers, au contraire, très rapprochés l'un de l'autre.
Le patron du canot répondit à ce cri d'une manière opposée; c'est-à-dire qu'il poussa d'abord deux cris très précipités, suivis d'un cri plus prolongé.
— Ce sont des gens du chebec et l'espion, sans doute, — dit Trimalcyon.
En effet, le canot aborda bientôt aux espales. L'espion monta sur le pont de la galère.
— Quelles nouvelles d'Hières ? — lui dit Pog.
— Mauvaises pour Marseille, capitaine; les galères du marquis de Brézé, venant de Naples, y ont mouillé avant-hier.
— Qui t'a dit cela ?
— Deux patrons de barque... J'étais entré demander l'aumône dans une hôtellerie, et les patrons ont donné cette nouvelle... Des muletiers, arrivant de l'ouest, avaient entendu dire la même chose à Saint-Tropez.
— Et sur la côte, quel bruit ?
— On est en alarme du côté de la Ciotat. Pog fît un signe de main; l'espion se retira.
— Que faire, maître Pog? — s'écria Trimalcyon. — Il n'y a que des coups à gagner à Marseille : l'escadre de galères du marquis de Brézé défend le port. Attaquer l'ennemi mal à propos, c'est lui faire du bien au lieu de lui faire tort; nous n'aurons rien à faire à Marseille.
— Rien, — dit maître Pop.
■—Alors, la Ciotat nous tend les bras... Ces pourceaux de
citadins sont, il est vrai, en alarme, Sardanapale ! Qu'importe î Les oisillons tremblent aussi quand ils voient l'épervier prêt à fondre sur eux; mais leurs terreurs rendent-elles ses ongles moins aigus, son bec moins tranchant? Qu'en dites-vous, maître Pog ?
— A la Ciotat, demain, au coucher du soleil, si le vent cesse. Nous surprendrons ces gens au milieu d'une fête; nous changerons leurs cris de joie en cris de mort ! — dit Pog d'une voix sourde.
— Sardanapale ! . . . ces citadins ont, dit-on, la poule aux œufs d'or cachée dans leur masure... On dit le couvent des Minimes remplis de vins précieux, sans compter qu'à la Noël les fermiers de ces riches fainéants leur apportent l'argent de leurs fermages; nous trouverons leur caisse bien garnie.
— A la Ciotat, — dit Pog; — le vent peut changer cap pour cap. Je vais retourner à bord de la Gallione rouge; au premier signal, imitez ma manœuvre.
— C'est dit, maître Pog, — répondit Trimalcyon. . . .
Pendant que les pirates, embusqués dans cette baie solitaire, se préparent à attaquer et à surprendre les habitants de la Ciotat, nous retournerons au cap de l'Aigle, où nous avons laissé le guetteur occupé à organiser la défense de la côte.