CHAPITRE XXXVII
LES TROIS FHÈRlîS
Au point du jour, Pierre des Anbiez était arrivé à la hauteur du cap de l'Aigle.
A peine la galère noire avait-elle été mouillée dans le port de la Ciotat, que le commandeur était descendu à terre avec son frère.
Partout ils avaient rencontré les traces de la barbarie des pirates.
Les habitants éplorés savaient alors toute retendue de leurs pertes. Chaque famille savait quels étaient ceux des siens qui avaient péri ou qui avaient été emmenés captifs.
Pendant la bataille, on n'avait songé qu'à se défendre, qu'à repousser l'ennemi; la nuit avait voilé les désastres que le jour révélait dans toute leur horreur.
Là, des murailles noircies par l'incendie soutenaient à peine quelques débris de charpente.
Plus loin, c'était la maison de ville, dont il ne restait que les murs; ses fenêtres brisées, son balcon démoli, sa porte ré-
duite en cendres, ses assises charbonnées, où Ton voyait la trace d'une grêle de balles, prouvaient avec quelle vigueur les bourgeois s'étaient défendus.
La grande place de la Ciotat, théâtre de Faction la plus meurtrière de cette nuit fatale, était encombrée de cadavres.
Rien de plus désolant que de voir les malheureux habitants chercher parmi ces morts un père, un frère, un fils, un ami.
Lorsqu'ils avaient reconnu celui qu'ils cherchaient, les uns, pétrifiés de douleur, contemplaient d'un œil morne ces restes . inanimés; les autres poussaient des cris de vengeance impuissante, et jetaient au vent de vaines menaces; ceux-là, enfin, dans leur rage insensée, couraient au port, comme s'ils avaient dû y trouver encore les galères des pirates.
Le commandeur et le père Elzéar parcoururent cette scène de désolation, répandirent parmi les malheureux de pieuses consolations, et s'informèrent de Raimond V.
Ils apprirent qu'il avait fait une utile et courageuse diversion, en venant attaquer les pirates à la tête des gens de la Maison-Forte, mais personne ne put leur apprendre si le baron était ou non blessé.
Les deux frères, dans leur inquiétude, se rendirent en hâte à la Maison-Forte, suivis de quelques bas officiers de la galère, et de Luquin Trinquet aille, qui avait aussi ancré sa polacre dans le port.
Ils arrivèrent au château des Anbiez ; le pont était baissé et la grande cour déserte, quoique ce fût l'heure du travail.
Ils montèrent l'escalier en toute hâte, arrivèrent à l'immense galerie où avait eu lieu la veille la pieuse cérémonie de la Noël.
Tous les habitants de la Maison-Forte, hommes, femmes, enfants, vieillards, étaient agenouillés dans cette vaste salle où régnait le plus profond silence»
Cette foule était si recueillie et regardait avec tant d'anxiété la porte entr'ouverte de la chambre de Raimond V, que personne ne s'aperçut de l'entrée du commandeur et du père Elzéar.
Au fond de la galerie , sous le dais, on voyait la crèche , chef-d'œuvre de dame Dulccline et du bon chapelain. Quelques bougies finissaient de brûler dans les lustres de cuivre. La colossale bûche de Noël fumait au fond de la vaste cheminée encore entourée de rameaux d'arbres verts ornés de fruits, de fleurs et de rubans.
Rien de plus saisissant que ce tableau éclairé par les premières et pâles clartés d'un jour d'hiver... Rien de plus douloureux que ce contraste entre la fête de la nuit et le deuil du matin.
Après avoir un instant contemplé cette scène à la fois sinistre et imposante,, le commandeur écarta doucement de la main quelques vassaux du baron pour se frayer un chemin jusqu'à la porte de la chambre du baron.
— Monseigneur le commandeur ! le bon père Elzéar.
Tels furent les mots qui circulèrent dans cette foule inquiète qui attendait avec angoisse des nouvelles de la santé de Raimond V.
On ne savait pas encore si ses blessures laissaient quelque espoir.
Pierre des Anbiez et son frère, marchant avec précaution, entrèrent dans la chambre du baron.
Le vieux gentilhomme, encore vêtu de ses habits de fête, était couché tout botté sur son lit.
Une pâleur livide couvrait sa figure vénérable. Ses longs cheveux blancs étaient souillés de sang.
L'abbé Mascarolus pansait les profondes blessures que le baron avait reçues à la tête. Honorât de Berrol assistait le chapelain dans ce pieux devoir.
Dame Dulceline, dont les larmes ne cessaient pas de couler, coupait des bandes de toile, tandis que le majordome Laramée, debout au pied du lit de son maître, contenait à peine ses sanglots, et semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui se passait autour de lui.
Les acteurs de cette triste scène étaient si douloureusement absorbés, que le père Elzéar et Pierre des Anbiez entrèrent inaperçus.
— Mon frère ! — s'écrièrent à la fois le commandeur et le religieux en se précipitant à genoux auprès du lit de Raimond V, dont ils baisèrent avec ferveur les mains glacées.
— L'abbé, les blessures sont-elles graves? — dit le commandeur, pendant qu'Elzéar demeurait agenouillé.
— Hélas! c'est vous, monsieur le commandeur, — dit le chapelain en joignant les mains de surprise; — que n'êtesvous arrivé hier, tous ces malheurs ne nous auraient pas accablés... monseigneur ne serait pas en danger de mort.
— Grand Dieu! — s'écria Pierre des Anbiez.
— Il faut vite envoyer quérir frère Anselme , le chirurgien de ma galère... il vous aidera... il connaît les plaies faites par des armes de guerre.
Voyant Luquin Trinquetaille à la porte, le commandeur lui dit : — Vite, va chercher frère Anselme et amène-le.
Luquin disparut pour aller exécuter les ordres du commandeur.
L'abbé semblait écouter avec anxiété la respiration pénible de Raimond V... Enfin, le baron fit un léger mouvement, tourna sa tête du côté du chapelain sans ouvrir les yeux, et poussa un long soupir.
Le commandeur et le religieux interrogèrent l'abbé d'un regard inquiet.
Celui-ci fit un signe approbatif et profita de la situation du baron pour terminer de poser l'appareil sur ses blessures.
Le père Elzéar, inquiet de ne pas voir Reine au chevet du lit de son père dans un tel moment, dit à voix basse à Honorât : — Et Reine? La malheureuse enfant n'aura pu supporter ce cruel spectacle.
— Grand Dieu ! — s'écria Honorât avec un étonnement douloureux, — vous ne savez donc pas, mon père, tous les malheurs qui ont accablé cette maison! Reine a été enlevée par les pirates !
Le père Elzéar et le commandeur se regardèrent stupéfaits.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! épargnez ce dernier coup à sa vieillesse, — dit le religieux en joignant ses mains avec ferveur et en levant vers le ciel un regard suppliant, — faites qu'on puisse enlever cette malheureuse enfant de leurs mains.
— Et ces pirates... et ces pirates... ne sait-on de quel côté ils ont fui? — dit le commandeur avec une rage concentrée. — Il faut interroger les patrons de barques qui vont arriver... la nuit était claire, on pourra avoir quelques renseignements.
— Hélas! monsieur, — dit Honorât, — je suis seulement arrivé depuis une heure à la Maison-Forte, à cette maison que moi et les hôtes du baron nous avions laissée cette nuit si paisible. J'ignorais complètement ces affreux désastres ! Lorsqu'on a eu rapporté ici le baron évanoui, le bon abbé m'a envoyé aussitôt un exprès, et je suis venu pour voir mon second père presque mourant... et pour apprendre l'enlèvement de mademoiselle des Anbiez, — ajouta Honorât avec désespoir.
Raimond V était toujours sans connaissance. De temps à
autre il poussait un faible soupir, et retombait bientôt dans une sorte de torpeur léthargique.
Le commandeur attendait avec impatience le chirurgien de sa galère , il croyait ses connaissances supérieures à celles du chapelain.
Enfin, il arriva, suivi de Luquin Trinquetaille, qui, malgré le profond silence qu'on gardait autour du blessé, cria dès la porte au commandeur : — Monseigneur, les pirates doivent être mouillés sur la côte, au plus à vingt-cinq ou trente lieues d'ici.
Pierre des Anbiez, faisant signe au digne capitaine de se taire, alla rapidement vers lui, remmena dans la galerie, alors déserte, car les vassaux s'étaient retirés sur Finvitation du chapelain.
— Que dis-tu ? — demanda le commandeur à Trinquetaille, — qui t'a dit cela?
— Monseigneur, c'est un patron de barque, Nicard. Cette nuit il a passé très près de deux galères et d'un chebec qui rangeaient la côte, il a reconnu facilement la Gallione rouge. Ces bâtiments marchaient lentement, lentement, comme s'ils avaient eu des avaries assez fortes pour les forcer à relâcher d'un moment à l'autre dans l'un des havres déserts de la côte.
— C'est juste, — dit le commandeur en réfléchissant, — il faut qu'ils aient de graves avaries pour rester sur ces côtes, au lieu de fuir vers le sud avec leurs captifs et leur butin.
— C'est sans doute, monseigneur, la couleuvrine de la Maison-Forte qui leur aura causé ces avaries ; car Pierron le pêcheur m'a dit qu'ils avaient continuellement entendu et vu tirer cette artillerie, lorsque les galères de ces démons ont doublé la pointe de l'île Verte, et cette passe peut servir de point de mire à la couleuvrine ; maître Laramée me l'a dit cent fois.
— La vengeance du Seigneur va donc atteindre ces bandits encore gorgés de sang et de pillage , — dit le commandeur d'une voix sourde. — Peut-être pourrai-je arracher de leurs mains la malheureuse fille de mon frère.
— Et aussi sa suivante Stéphanette, s'il vous plaît, monseigneur; — dit Luquin. — Ces brigands l'ont enlevée, sans doute, avec l'aide d'un bohémien maudit que le bon Dieu enverra peut-être un jour à la portée de mon bras.
— Il n'y a pas un moment à perdre, — dit le commandeur
après avoir réfléchi pendant quelques minutes. — Puis, s'adressant à Luquin : — Cours au port, donne l'ordre de ma part au roi des chevaliers de faire tout préparer pour le départ de ma galère, tu me suivras avec ta polacre. A quelle hauteur le patron Nicard a-t-il rencontré la Gallione rouge?
— A la hauteur de File Saint-Féréol, monseigneur.
— Nous n'aurons donc pas à visiter la côte en deçà de File Saint-FéréoL Une fois en mer, tu mettras toutes les voiles dehors pour aller examiner les points de la côte qui pourraient servir de retraite aux pirates. Si tu vois quelque chose de suspect, tu viendras me rendre compte. Je me tiendrai toujours à portée de vue de ton bâtiment.
— Que le ciel bénisse votre entreprise, monseigneur, et çu'il fasse que je puisse vous être en aide!...
Luquin Trinquetaille , enflammé de Fespoir de retrouver peut-être Stéphanette et de pouvoir se venger du bohémien, courut au port en toute hâte.
Pierre des Anbiez rentra dans la chambre de Raimond V. Le chirurgien de sa galère lui donna quelque espoir, la respiration du blessé était moins oppressée et sa somnolence semblait moins pesante.
Le commandeur resta quelques moments sombre et pensif en contemplant son frère. Des pressentiments qu'il ne pouvait vaincre, et qui vinrent subitement l'assaillir, lui disaient que cette journée lui serait fatale. Il était navré de quitter Raimond V sans avoir été reconnu par lui; le temps pressait, il approcha du lit de son frère, se pencha vers lui et baisa ses joues glacées en disant à voix basse et entrecoupée : — Adieu... adieu, mon pauvre frère... adieu...
Lorsqu'il se releva, sa figure austère et dure était émue, une larme sillonnait sa joue.
— Embrassez-moi, mon frère, — dit-il à Elzéar. — Je pars pour un combat... un combat acharné, car la Gallione rouge est intrépide. J'ai l'espoir de rencontrer les pirates dans quelque havre de la côte.
— Monsieur le commandeur... je vous suis, — s'écria Honorât de Berrol, — quoiqu'il m'en coûte de quitter Raimond V dans un pareil moment; je vous demande de me prendre comme volontaire.
Pierre des Anbiez semblait agité par une lutte intérieure; il connaissait le courage d'IIonorat, mais il savait aussi corn-
bien était hasardeuse l'entreprise qu^i^ allait tenter, il prévoyait un de ces combats funestes pour tous ceux qui y prennent part.
— Je comprends votre ardeur, — lui dit-il; — nous pouvons rencontrer les pirates, peut-être leur enlever Reine des Anbiez ; mais si je ne reviens pas, mais si sa fille ne revient pas? et lui? — dit-il, montrant Raimond V à Honorât, — lui? qui donc le consolera? ne vous aime-t-il pas comme un second fils?
— Et si vous ne revenez pas? et si sa fille ne revient pas? — s'écria Honorât, — qui me consolera, moi, de ne vous avoir pas suivi et de n'avoir pas partagé vos dangers?
— Venez donc, — dit le commandeur, — je ne puis plus longtemps combattre une si noble résolution... partons... Encore adieu, mon frère, priez pour nous, — dit le commandeur en serrant tendrement le père Elzéar dans ses bras.
— Hélas! puisse le Seigneur favoriser votre entreprise! Puissiez-vous ramener cette malheureuse enfant, et que notre frère, en sortant de ce douloureux sommeil, trouve sa fille agenouillée à son chevet !
— Que le ciel vous entende, frère! — dit le commandeur. 11 serra une dernière fois la main glacée de Raimond V, sortit en toute hâte et se rendit au port. Il y trouva sa galère prête à partir, et mit à la voile suivi de la polacre dubrave Trinquetaille.
Ce fut ainsi que la galère noire se trouvait en vue de la baie de Lérins , où étaient mouillées les deux galères des pirates lorsque Hadji sortit de la rade avec son chebec pour exécuter les ordres de Pog et emmener à sa poursuite la galère de la religion.