PRÉPARATIFS DE COMBAT
Le vent était favorable à la galère noire et à la polacre; après avoir passé File de Lerol, les deux bâtiments ralentirent leur mrache.
Luquin Trinquetaille visita les différents havres de la côte.
sans rencontrer les bâtiments pirates qu'il devait signaler au commandeur par un coup de pierrier.
Vers le soir, au moment où le soleil commençait à s'abaisser à l'horizon, la galère noire et la polacre arrivèrent en vue des îles Sainte-Marguerite , au moment où le chebec d'Hadji était, ainsi que nous l'avons dit, sorti de la rade par ordre de Pog, pour aller à la rencontre des bâtiments des chrétiens, et les attirer à sa poursuite.
Le capitaine Trinque taille signala le chebec, et fit force de voiles pour le rejoindre.
Le bohémien ralentit au contraire sa marche, et l'attendit.
Le fiancé de Stéphanette, à l'aide de sa longue-vue, reconnut Hadji, qui gouvernait lui-même son petit navire.
Le digne capitaine de la Sainte-Épouvante des Moresques frémit de rage à cette rencontre ; il eut besoin de tout son empire sur lui-même pour ne pas aller attaquer celui qu'il croyait l'auteur de l'enlèvement de Stéphanette; mais fidèle aux ordres du commandeur, il doubla la pointe de Lerol, et vit bientôt la Gallione rouge et la galère de Trimalcyon mouillées dans la baie, très proche Tune de l'autre.
Ayant ainsi connaissance certaine des pirates , il rallia la galère noire pour annoncer cette découverte à Pierre des Anbiez, pendant que le chebec d'Hadji rentrait sous toutes voiles dans la baie.
Lorsqu'il arriva à poupe du bâtiment de la religion pour donner cette nouvelle au pilote, celui-ci lui ordonna, de la part du commandeur, de mettre sa polacre en panne, et de monter à bord.
Luquin s'y rendit, voyant avec désespoir que le chebec d'Hadji, qu'il brûlait de combattre, lui échappait.
Les chevaliers étaient rassemblés sur le pont de la galère, qui avait fait, selon le langage maritime de ce temps, armes en couverte, ou branle-bas de combat, ainsi qu'on disait à bord des vaisseaux.
Les rambades, qui formaient à la proue une espèce de château d'avant, où étaient en batterie les cinq pièces d'artillerie àe la galère, furent revêtues de paillets l de plusieurs pouces d'épaisseur. -Cette couverture devait amortir l'effet des projectiles ennemis.
* Sortes de grosses toiles matelassées et rembourrées d'étoupe.
On avait ensuite, dans le cas d'un abordage, établi et élevé un retranchement appelé bastion, qui s'étendait dans toute la largeur de la galerie, à la hauteur du quatrième banc de proue.
Ce retranchement était construit de poutres et de traverses, dont les interstices étaient remplis de vieux cordages et de débris de voiles. Cet ouvrage, haut de six pieds du côté de la poupe, n'avait que cinq pieds du côté de la proue, vers laquelle il s'abaissait en forme de glacis jusqu'au niveau des rambades.
Ce bastion devait empêcher l'artillerie ennemie de prolonger la galère par des feux d'enfilade.
Les bas officiers et les soldats étaient armés de morions d'acier, de buffle et de hausse-cols de fer. Les mèches fumaient près des canons et des pierriers ; les mâts avaient été désarborés et placés dans la coursie ; car les galères ne se battaient jamais à la voile, mais à la rame.
Les esclaves qui composaient la chiourme regardaient ces préparatifs du combat avec une terreur muette ou une insouciance stupide.
Ces malheureux, enchaînés à leurs bancs, n'étaient pas autrement comptés que comme puissance locomotive. La manœuvre de force à laquelle ils étaient assujettis à bord de la galère, bien qu'horriblement fatigante, leur laissait le calme nécessaire pour envisager le péril.
Leur position était doublement cruelle; spectateurs bâillonnés f et passifs d'un combat acharné, ils ne pouvaient même, pour s'étourdir au milieu du danger, assouvir cette ardeur animale et féroce que l'instinct de conservation éveille toujours chez l'homme à la vue du carnage, ardeur ou courage qui fait rendre coup pour coup, ou tuer pour ne pas être tué.
Les esclaves n'avaient pas non plus l'espoir d'une félicitation banale après la victoire. Si leur bâtiment était vainqueur, ils continuaient de ramer à son bord; s'il était vaincu, ils ramaient à bord du vainqueur.
Placés pendant l'action entre les boulets de l'ennemi et les pistolets des argousins, qui les tuaient au moindre refus de voguer, les gens de la chiourme n'avaient qu'un moyen d'échapper à une mort certaine, c'était de s'exposer aune mort
1 On bâillonnait généralement la chiourme au moyen d'un morceau de liège appelé tap; il y avait pour cela un commandement : Alerte te tap en bouche! Le tap s'attachait par des cordons derrière les oreilles.
moins certaine; comme, après tout, chaque boulet n'arrivait pas en pleine galère, et que le pistolet de l'argousin était ap pliqué en pleine poitrine, les esclaves se résignaient et voguaient.
Dans tous les cas, ils étaient indifférents à la victoire, et souvent intéressés à la défaite, car, selon que les vainqueurs étaient Turcs ou Arabes, ils délivraient souvent leurs nationaux; quant aux renégats, toute chiourme leur était bonne. Aussi les forçats de la galère noire, sachant qu'on allait combattre contre la Gallione rouge, étaient-ils assez insouciants du succès de rengagement.
On se préparait au combat dans le plus profond silence.
La physionomie austère, tranquille des soldats de la croix, montrait qu'il n'y avait rien de nouveau pour eux dans ces apprêts.
Les chevaliers inspectaient soigneusement les différents services dont ils étaient chargés; tout se passait avec un calme grave. On eût dit qu'il s'agissait des préparatifs de quelque solennité religieuse.
Les chevaliers rassemblés à la poupe examinaient la position des deux galères des pirates.
Lorsque Luquin Trinquetaille arriva sur le pont, le comité lui ordonna d'attendre le commandeur, qui allait bientôt monter.
Pierre des Anbiez, agenouillé dans sa chambre, priait avec ferveur. Depuis son départ de la Maison-Forte, de noirs, de funestes pressentiments avaient assailli son esprit. Dans l'exaltation de ses remords, il avait vu une coïncidence providentielle entre son retour et les affreux désastres qui venaient d'accabler sa famille.
Il s'accusait d'avoir, par son crime, appelé la vengeance céleste sur les siens.
Son imagination, surexcitée par les violentes émotions qui venaient de Fassiéger, évoqua des fantômes étranges.
En jetant un regard sombre et craintif sur le portrait de Pog (M. de Montreuil), qu'il avait suspendu dans sa chambre, il lui parut que les yeux de ce portrait brillaient d'un éclat surnaturel.
Deux fois il s'approcha du cadre pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une illusion, deux fois il recula épouvanté, sentant son front baigné d'une sueur froide, ses cheveux se hérisser sur sa tête.
Alors il fut frappé de vertige, sa raison l'abandonna; il ne
vit plus rien... Des objets sans nom passèrent devant ses yeux avec une effrayante rapidité; il lui sembla qu'il était emporté dans le même tourbillon.
Peu à peu il revint à lui; cette aberration cessa, il se retrouva dans la chambre de la galère, face à face avec le portrait de Pog.
Pour la première fois de sa vie, en songeant au combat qu'il allait livrer contre les pirates, le commandeur éprouva un pressentiment sinistre. Au lieu d'aller à la bataille avec l'impétuosité sauvage qui le caractérisait, au lieu de songer avec une sorte de joie farouche au tumulte de la mêlée, dont les mille voix furieuses pouvaient seules étouffer un instant la grande voix de ses remords, le commandeur eut des pensées de mort.
Il tressaillit en se demandant si son âme pouvait paraître devant le Seigneur... si les austérités qu'il s'imposait depuis tant d'années suffisaient à l'expiation de son crime.
Effrayé, il se jeta à genoux, et se mit à prier avec ferveur, suppliant Dieu de lui donner le courage et la force d'accomplir sa dernière mission, peut-être de faire encore une fois triompher la croix, et d'enlever Reine des Anbiez à ses ravisseurs.
Le commandeur terminait sa prière lorsqu'on frappa à sa porte.
Pierre se releva.
Le canonnier maître Hugues parut.
— Que veux- tu ?
— Un homme, envoyé par ces mécréants, vient en parlementaire dans un canot. Monsieur le commandeur, faut-il le couler d'un coup de pierrier ou le faire monter à bord?
— Fais-le monter.
— Où le conduirai-je?
Pierre des Anbiez crut pénétrer le sujet de cette démarche. Les pirates, ayant Reine des Anbiez en otage, voulaient sans doute traiter de sa rançon.
Le maître canonnier revint suivi du bohémien.
— Que veux-tu? — lui dit le commandeur.
— Faites retirer cet homme, monseigneur; vos oreilles seules doivent entendre ce que ma bouche va dire.
— Tu es bien impudent, — reprit Pierre des Anbiez, en jetant un regard perçant sur Hadji.
Puis il ajouta, en s'adressant à maître Hugues : — Laissenous, va-t'en.
m LE COMMANDEUR DE MALTE
— Seul avec ce bandit, monsieur le commandeur?
— Nous sommes trois, — dit Pierre des Anbiez en montrant sa masse d'armes accrochée à la cloison.
— Me prends-tu donc pour un assassin ? — dit Iladji avec fierté.
Le canonnier haussa les épaules, et sortit presque avec regret, quoique la haute taille et les membres robustes de son capitaine, comparés à la stature grêle du bohémien, eussent dû le rassurer.
— Parle... puisque je veux bien ne pas te faire crucifier encore à Pavant de ma galère, — dit Pierre des Anbiez au bohémien.
Celui-ci, conservant son audace accoutumée, répondit :
— Quand mon heure viendra, elle me trouvera. Pog-Reis, maître de la Gallione rouge, m'envoie vers vous, monseigneur. C'est bien lui qui, cette nuit, a attaqué la Ciotat; c'est bien lui qui a Reine des Anbiez en son pouvoir.
— Assez, assez, misérable! ne te vante pas plus longtemps de tes crimes, ou je te fais arracher la langue! Que viens-tu demander? J'ai hâte d'aller châtier tes complices et d'en faire un terrible exemple. Si tu viens parler de grâce et de rançon^ écoute bien le sort qui attend toi et les tiens : qu'ils tentent ou non de se défendre, ils seront tous conduits enchaînés à la Ciotat, et brûlés au milieu de la place de la maison de ville... Entends-tu bien?
— J'entends bien, — dit le vagabond avec un imperturbable sang-froid. — Pog-Reis ne s'oppose pas à ce que vous tassiez brûler son équipage.
— Que veux-tu dire? Qu'il me livre ses complices, si je lui laisse la vie sauve? C'est juste, tant de barbarie doit cacher une ignoble lâcheté. S'il en est ainsi, je me ravise. Les deux capitaines de galère et toi, vous serez écartelés tous trois avant d'être brûlés, et cela lors même que vous me livreriez vos complices pieds et poings liés, pour subir le supplice qu'ils méritent... Ainsi, va-t'en... va-t'en dire cela aux tiens; va-t'en! Mon sang bouillonne en songeant à cette malheureuse ville, à ^mon frère ! va-t'en, je ne veux pas souiller mes mains du sang
d'un bandit, et je veux que tu ailles. prévenir tes complices du 1 sort qui les attend !
— Je ne suis pour rien dans le massacre de la ville, monseigneur.
— Finiras-tu !
— Eh bien, monseigneur, Pog-Reis et l'autre capitaine vous proposent un combat singulier à vous et à un de vos chevaliers, deux contre deux, à l'épée espagnole et au poignard. S'il est tué, vous attaquerez ses galères après le combat singulier, et vous les enlèverez plus facilement encore, car ce seront deux corps sans tête. Si vous êtes tué, votre lieutenant attaquera les galères de Pog-Reis. Le désir de venger votre mort donnera une nouvelle ardeur à vos soldats, et nul doute qu'ils n'offrent en holocauste Pog-Reis et son équipage à vos mânes ! Cela ne change donc rien à vos projets; seulement le capitaine de la Gallione rouge veut se trouver face à face avec le capitaine de la galère noire. Le tigre et le lion peuvent bien s'affronter.
Le commandeur avait écouté cette proposition aussi insolente qu'inouïe dans le silence de la stupéfaction.
Lorsque le bohémien eut cessé de parler, Pierre des Anbiez, dans sa colère, ne put s'empêcher de le prendre à la gorge, et s'écria : — Comment, misérable ! c'est là le message dont tu es chargé !... Oser venir me proposer de croiser mon épée avec un assassin tel que Pog-Reis ou un de ses bandits!... Sainte croix!... — ajouta le commandeur en repoussant si vivement le bohémien qu'il alla trébucher à l'autre bout de la chambre, — pour te punir de ton impudence, je veux te faire donner vingt coups de fouet sur le coursier avant de te livrer au supplice.
Le bohémien lança un regard de tigre sur Pierre des Anbiez, serra convulsivement dans sa rage ses mâchoires l'une contre Fautre; mais, voyant qu'il aurait le dessous dans une lutte contre le commandeur, il se contint et reprit :
— Pog-Reis, monseigneur, avait compté sur un premier refus; pour vous décider, il m'a dit de vous rappeler que la fille de votre frère était en son pouvoir. Si vous refusez sa proposition, si vous attaquez ses galères de vive force, Reine des Anbiez et tous les captifs que nous avons faits seront à l'instant mis à mort...
— Misérable! ...
— Si, au contraire, vous acceptez le combat et que vous m'en donniez pour gage votre gantelet... Reine des Anbiez sera à l'instant amenée à votre bord, et vous sera rendue sans rançon... ainsi que les prisonniers que Pog-Reis a emmenés de la Ciotat...
— Je ne ferai jamais de conditions avec de pareils meurtriers... Va-t'en.
— Songez-y, monseigneur, Pog-Reis, si vous l'attaquez, se défendra vigoureusement. SU a le dessous, il fera sauter sa galère; vous n'aurez ni lui, ni Reine des Anbiez, ni les captifs, tandis que vous rendrez cette jeune fille à son père et les captifs à leur ville, en acceptant ce combat.
— Tais-toi... — dit le commandeur, qui ne put s'empêcher de réfléchir à ce que cette proposition avait d'avantageux malgré son audacieuse insolence.
— Enfin, — dit Hadji, comme s'il eût gardé cette dernière considération comme la plus décisive, — enfin l'esprit mystérieux veut le combat que Pog-Reis vous propose... Oui, ce matin, après l'attaque de la Ciotat, Pog-Reis, épuisé de fatigue, s'est endormi, il a eu un songe : une voix lui a dit qu'un combat singulier entre lui et un soldat de la croix devait aujourd'hui expier un grand crime.
Ces derniers mots du bohémien frappèrent le commandeur; il tressaillit. Déjà il croyait, dans l'exaltation de ses remords, que son crime avait attiré sur sa famille les maux affreux qui venaient de l'accabler. Quand il entendit Hadji parler de l'expiation d'un grand crime, il crut lire la volonté de Dieu dans ces paroles dites au hasard.
— Quel songe ? quel songe ?... Parle... — dit-il au bohémien d'une voix sourde, avec une secrète épouvante.
— Que vous importe le songe, monseigneur ?
— Parle, te dis-je... parle.
— Pog-Reis a été emporté dans l'espace des visions, — reprit Hadji avec une emphase orientale. — Il a entendu la voix de l'esprit... Elle lui a dit: ((Regarde...» et il a vu une femme dans un cercueil... et cette femme avait été frappée au cœur et sa blessure saignait. Et auprès de la femme morte, Pog-Reis a vu s'élever le fantôme d'un soldat du Christ... Ce fantôme, c'était toi.
— Moi. . . moi ! — s'écria le commandeur, immobile de stupeur.
— Toi... — dit Hadji en contenant sa joie, car il voyait que le récit arrangé par Pog-Reis répondait aux vœux du pirate.
Pog (M. de Montreuil), jugeant du caractère religieux et exalté du commandeur par les lettres que le bohémien avait surprises dans la cabane du guetteur, ne doutait pas que Pierre des Anbiez ne fût vivement frappé, et ne fût peut-être
décidé au combat par la supposition de ce songe. Cette révélation devait en effet Fimpressionner profondément, lui paraître presque surnaturelle, puisqu'il croyait son crime à tout jamais enseveli dans l'oubli.
— Ah !... Dieu le veut... Dieu le veut... — murmura tout bas le commandeur.
Le bohémien continua sans paraître l'entendre :
— L'esprit a dit à Pog: «Demain, tu combattras ce soldat du Christ seul à seul, et un grand crime aura été expié... » Pog- Reis a commis de grands crimes, monseigneur; il n'avait jamais eu de remords, la révélation de l'esprit l'a touché... il a voulu lui obéir. 11 vous offre donc le combat... Prenez garde de le refuser. Chrétien ! le Dieu de tous envoie à tous indistinctement ses songes... C'est par les songes qu'il leur dit sa volonté! peut-être il te choisit, toi, saint homme, pour l'instrument d\vie grande vengeance, tu dois obéir... Peut-être, en te demandant le combat, Pog-Reis te demande-t-il la mort...
On comprend la stupeur, l'effroi du commandeur. Dans ces paroles, il vit une révélation divine, il crut entendre ia voix du Seigneur lui ordonner cette expiation.
Au contraire du bohémien, il se croyait la victime que la colère céleste voulait fane tomber sous les coups de Pog.
Enfin, en acceptant le combat, il assurait le salut de Reine des Anbiez, il rendait une fille à son père, des prisonniers à leur famille éplorée... dernière preuve que la justice divine ne voulait frapper que lui, puisqu'elle lui offrait les moyens de réparer en partie les maux que son crime avait peut-être attirés sur les siens.
Si l'on réfléchit que les remords incessants de Pierre des Anbiez, sans altérer sa raison, Pavaient du moins prédisposé à une sorte de fatalisme religieux, sans doute peu orthodoxe, mais fait pour impressionner vivement son caractère sombre et concentré, on comprendra l'effet écrasant que le langage d'Hadji dut produire sur lui.
Après un moment de silence, il dit au bohémien :
— Ya-t'en sur le pont, je te dirai mes ordres.
Puis le commandeur fit venir un comité, et lui commanda de conduire Hadji sur le pont, de le surveiller et de le prendre sous sa protection.