‹ Le commandeur de MalteChapitre 46 sur 50 · UE COMBAT · texte numérisé non relu

UE COMBAT

Les nuages amoncelés à l'occident envahissaient rapidement le ciel jusqu'alors serein.

Le murmure croissant des vagues, le mugissement plaintif du vent qui s'élevait, les roulements lointains du tonnerre, tout annonçait une formidable tourmente.

La chaloupe atteignit le rivage,, une grève solitaire, cernée de blocs de granit rougeâtre.

Le commandeur et Honorât mirent pied à terre. Hadji les précéda de quelques pas, s'arrêta et dit à Pierre des Anbiez :

— Monseigneur, suivez ce sentier creusé dans le roc, bientôt vous arriverez aux ruines de l'abbaye de Saint-Victor. Pog-Reis vous y attend.

Sans répondre à Hadji, Pierre des Anbiez s'engagea résolument dans une sorte de crevasse formée par une déchirure du rocher et à peine assez large pour qu'un homme pût y passer.

Honorât, non moins courageux, le suivit en réfléchissant qu'un traître placé sur la crête de l'un des deux rochers entre lesquels ils se glissaient plutôt qu'ils ne marchaient, pouvait les écraser en faisant rouler sur eux quelques-unes des pierres énormes qui couronnaient les escarpements.

La tempête approchait... approchait.

Les grandes voix du vent, de la mer, qui grondaient de plus en plus, éclatèrent enfin avec fureur dans l'immensité.

Du haut des nuages, la voix tonnante de la foudre leur répondit... la lutte commença entre la nature et les éléments.

Le commandeur marchait à grands pas. 11 voyait dans ce violent orage un présage de plus ; il lui parut que la vengeance céleste s'entourait d'une majesté terrible... pour le frapper.

Plus il y réfléchissait , plus le songe étrange que lui avait raconté le bohémien lui apparaissait comme une manifestation de la volonté divine.

Par un de ces phénomènes ordinaires de la pensée, en une seconde, Pierre des Anbiez embrassa d'un souvenir toute la

sanglante tragédie de son amour avec madame de Montreuil... la naissance de son malheureux enfant, la mort d'Emilie, le meurtre de son mari ; tout lui revint à la mémoire avec une aussi effrayante précision que si son crime eût été commis la veille.

L'étroit passage qui serpentait à travers les roches s'élargit un peu ; le commandeur et Honorât sortirent de cette muraille de granit et se trouvèrent en face des ruines de l'abbaye de Saint-Victor.

Ils ne virent personne en cet endroit.

Le bassin intérieur de la baie formait une anse profonde.

Au sud, elle était fermée par les rochers du milieu desquels le commandeur venait de sortir ; au nord et à l'ouest, par les bâtiments à demi détruits de l'abbaye ; à l'est on découvrait la rade où étaient mouillées les deux galères des pirates.

La masse imposante des ruines de l'abbaye, ses débris d'arceaux, ses lourdes ogives, ses tourelles à demi écroulées et couvertes de lierre, dessinaient leurs lignes tristes et grises sur les nuages noirs qui s'abaissaient de plus en plus.

Un jour blafard, qui n'était ni la lumière ni l'obscurité, jetait une étrange et sinistre clarté sur les rochers, sur les ruines, sur la grève, sur la mer.

Les vagues mugissaient, le vent rugissait, la foudre grondait... Personne ne paraissait.

Honorât, malgré son courage, fut frappé du spectacle lugubre et désolé qui s'offrait à sa vue.

Debout, enveloppé dans son long manteau noir , la figure sinistre et contractée, le commandeur semblait évoquer les mauvais esprits.

D'une voix émue et sépulcrale, par trois fois il appela : Pog- Reis!!! Pog-Reis!!! Pog-Reis! !!...

Personne ne répondit.

Une chouette énorme poussa un cri funèbre et s'envola pesamment d'une voûte, massive comme une arche de pont, qui servait jadis d'entrée au cloître.

— Personne ne vient , — dit Honorât. — Ne craignez-vous pas une embuscade, monsieur le commandeur? Peut-être avez-vous été trop confiant dans la parole de ces misérables.

— La vengeance divine revêt toutes les formes, — répondit Pierre des Anbiez.

Il retomba dans son silence ; il regardait machinalement

d'un air de sombre distraction la pesante arcade qui autrefois conduisait au cloître, et dont l'intérieur était noyé d'ombre.

Tout à coup un pâle éclair d'hiver jeta sa flamme sulfureuse sur cette arche et l'illumina d'une lueur livide.

La foudre éclata ; par un hasard étrange, à ce moment même, deux hommes sortirent de l'obscurité de la voûte et s'avancèrent à pas lents vers le commandeur et vers Honorât de Berrol.

C'était Pog... c'était Érèbe.

Pog tenait de la main droite une épée nue ; le bras gauche passé autour du cou d'Érèbe, il s'appuyait doucement sur Ira, comme un père se serait appuyé sur son fils.

Érèbe tenait aussi une épée nue à la main.

Tous deux s'avancèrent à pas lents vers le commandeur et Honorât.

Pierre des Anbiez resta pétrifié.

Sans dire un seul mot, il se rejeta vivement en arrière, saisit le bras du chevalier de Berrol, et lui montra du doigt Pog et Érèbe, d'un geste épouvanté.

Malgré le changement apporté par les années dans les traits de Pog, le commandeur reconnaissait en lui M. de Montreuil, le mari d'Emilie , l'homme qu'il croyait avoir tué et dont il avait conservé le portrait par expiation.

— Les morts sortent-ils du tombeau ? — dit-il à voix basse en entraînant Honorât et en reculant d'un pas à mesure que Pog avançait d'un pas...

Le chevalier de Berrol ignorait tout ce qu'il y avait de terrible dans cette tragédie ; mais il se sentit secrètement troublé, moins de l'apparition des deux pirates que du visible effroi du commandeur, dont l'intrépidité était si reconnue.

Pour ajouter au sombre aspect de cette scène, la tempête augmenta de violence , la foudre tonna plus fréquemment encore.

Pog s'arrêta.

— Me reconnais-tu? me reconnais-tu? — dit-il au commandeur.

— Si tu n'es pas un fantôme, je te reconnais, — répondit le commandeur, en attachant sur le mari d'Emilie un regard fixe et stupéfait.

— Te souviens-tu de la malheureuse femme dont tu as été Je meurtrier?...

— Je m'en souviens... je m'en souviens, je m'accuse. — Et le commandeur se frappait la poitrine avec contrition.

A ces mots prononcés à voix basse par Pierre des Anbiez, Érèbe , dont les traits exprimaient une rage désespérée, leva son épée et voulut se précipiter sur le commandeur.

Pog le retint d'une main ferme et lui dit : — Pas encore.

Érèbe appuya la pointe de son épée par terre et leva les yeux au ciel.

— Tu me dois une sanglante réparation, — dit Pog.

— Ma vie t'appartient. Je ne lèverai pas mou épée sur toi, — répondit le commandeur en baissant la tête.

— Tu as accepté le combat... J'ai ta parole... Voici ton adversaire, — il montra Érèbe... — Voici le mien, — il montra Honorât.

— L'épée à la main, donc, — s'écria le chevalier de Berrol qui voulait à tout prix mettre fin à cette scène qui, malgré lui, le glaçait d'effroi.

11 s'avança vers Pog.

— Eux d'abord, nous ensuite, — répondit Pog.

— A l'instant, à l'instant! — s'écria Honorât, — l'épée à la main!

Pog, s'adressant à Pierre des Anbiez, lui dit d'un ton impératif : — Ordonne à ton second d'attendre l'issue de ton combat avec le jeune capitaine.

— Chevalier, je vous en prie, — dit le commandeur avec résignation.

— Défends donc ta vie, meurtrier ! — s'écria Érèbe en s'avançant l'épée haute contre Pierre des Anbiez.

— Mais c'est un enfant ! — dit ce dernier , en regardant son adversaire avec une sorte de compassion méprisante.

— Ta mère! ta mère! — dit tout bas Pog à Érèbe.

— Oui... un enfant... l'enfant de ceux dont tu es le meurtrier, — s'écria le malheureux en frappant le commandeur à la figure du plat de son épée.

Le visage livide du vieux soldat devint pourpre; emporté par l'outrage, il se précipita sur Érèbe en disant : — Seigneur, que ta volonté s'accomplisse...

Alors... alors... une lutte parricide s'engagea.

Et comme si la nature entière se fût soulevée d'horreur à la vue de cet abominable spectacle, l'obscurité devint profonde.

La foudre sillonna les nues, la tempête déchaîna ses fureurs, les rochers semblèrent trembler sur leur base...

Et le combat parricide continuait toujours avec acharnement.

Les mains jointes, Pog se repaissait avec une avidité féroce de cet affreux spectacle.

— Enfin... depuis vingt ans... je goûte un moment de vrai, d'ineffable bonheur... Foudre... tonne! ! ! tempête... éclate! ! ! la nature entière prend part à ma vengeance ! — s'écria-t-il avec une joie sauvage.

Honorât, sans pouvoir se rendre compte de ce qu'il ressentait, s'écria éperdu :

— Je ne sais pourquoi ce combat me fait horreur... Assez... assez...

Il voulut se jeter entre Pierre des Anbiez et Érèbe.

Pog, doué dans le moment d'une force surhumaine, saisit Honorât, paralysa ses mouvements, en disant à voix basse, et avec un accent féroce :

— Et ma vengeance ! ! !

Érèbe tomba...

— Pierre des Anbiez, tu as tué ton fils, vois ces lettres... vois ces portraits ! — s'écria Pog d'une voix retentissante qui domina l'ouragan ; et il jeta aux pieds du commandeur le coffret dérobé par Hadji chez Peyroù.

Tout à coup la foudre éclata avec des fracas impossibles à rendre.

Le ciel, la baie, les ruines, les rochers, la mer, parurent en feu.

Une épouvantable explosion fit trembler le sol, une partie des ruines de l'abbaye s'écroula, tandis qu'une trombe de vent, enlevant, refoulant, brisant tout sur son passage, enveloppa toute la baie dans son irrésistible et gigantesque tourbillon

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