CONCLUSION
Trois jours après le funeste combat du commandeur des Anbiez et d'Érèbe, la galère noire et la polacre de Luquin étaient mouillées dans le port de la Ciotat.
Neuf heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la Maison-Forte.
Le capitaine Trinquetaille s'avança discrètement sur la pointe du pied dans la galerie où s'était passée la cérémonie de la Noël , et se dirigea vers l'appartement de mademoiselle des Anbiez.
Il frappa à la petite porte de l'oratoire. Stéphanette en sortit bientôt.
— Eh bien ! Luquin, — dit la jeune fille d'un air inquiet, — comment a-t-il passé la nuit?
— Mal, Stéphanette, très mal, il n'y a plus d'espoir, dit M. l'abbé.
— Malheureux enfant ! — dit la jeune fille. — Et monsieur le commandeur?
— Toujours dans le même état, assis à son chevet comme une statue, sans remuer, sans parler... sans voir, sans entendre... Le père Elzéar dit que si monsieur le commandeur pouvait pleurer... il serait sauvé, sinon...
— Eh bien ?
— Il craint que la tête... — et Luquin fit un geste indiquant qu'on pouvait redouter la folie.
— Ah ! mon Dieu ! si cela était, quel affreux malheur à ajouter aux autres !
— Et mademoiselle Reine, — demanda Luquin, — comment va-t-elle?
— Toujours souffrante. Cette triste cérémonie du baptême d'hier l'a si émue ; monseigneur a voulu qu'elle fût, avec lui, marraine de ce pauvre jeune païen, que ces mécréants appelaient Érèbe ; sans cela, il ne pourrait pas mourir chrétien ! A cet âge, mon Dieu, il n'était pas seulement baptisé ! Heureusement le père Elzéar a pensé à lui faire donner ce sacrement ! Ah ! le malheureux, il ne portera pas jusqu'à ce soir
les noms chrétiens que monseigneur et mademoiselle lui ont donnés.
— Et monseigneur ?... — demanda Luquin.
— Oh î quant à monseigneur, il serait déjà sur pied... et auprès de M. le commandeur, si on l'écoutait ; du reste, l'abbé Mascarolus dit qu'un homme ordinaire aurait été tué par une pareille blessure, et qu'il faut que monseigneur ait les os de la tête aussi durs que du fer... pour avoir résisté à cet horrible coup de massue. Dieu merci, celui qui a donné le coup n'en donnera plus.
— A propos, vous savez, Stéphanette, qu'on n'a pu retrouver le corps de Pog-Reis sous les ruines de l'abbaye ?
— Ce n'était qu'un infidèle, mais mourir sans sépulture ! — dit Stéphanette avec effroi... — Comment donc a-t-il été enseveli sous les ruines ?
— Voici ce que M. Honorât m'a raconté, et il doit le savoir. Au moment où le malheureux jeune homme tomba blessé par M. le commandeur, Pog-Reis, comme ils l'appellent, tenait M. Honorât pour l'empêcher d'aller séparer les combattants. Tout à coup, comme vous savez, la foudre a éclaté au milieu de la baie, elle est tombée à bord de la Gallione rouge, les poudres ont pris feu, la Gallione a sauté, et, en sautant, elle a englouti avec elle l'autre galère déjà très avariée par les boulets de la couleuvrine de maître Laramée... Pas un pirate n'a échappé. Les vagues de la baie étaient si grosses, si furieuses, que le meilleur nageur s'y serait mille fois noyé...
— Mais, Pog-Reis?... — demanda Stéphanette.
— L'explosion fut si forte, que le sol trembla. « Le pirate, surpris, m'abandonna alors, me dit M. Honorât, je courus au commandeur, qui s'était déjà jeté sur le corps de son fils, il l'embrassait en sanglotant. Au moment de l'explosion, Pog- Reis était resté au pied des ruines. Ces vieux murs, ébranlés par la commotion et par la violence de la trombe d'air, se sont écroulés et l'ont enseveli sous leurs débris. » Ce matin, des pêcheurs venant de la baie ont dit que les pierres étaient si énormes qu'on n'avait pu les remuer et qu'on avait renoncé à retrouver le corps de ce brigand.
— Mon Dieu! mon Dieu! quel événement, Luquin, et comme cela prouve bien que le ciel est juste... Voyez... les deux galères de ces bandits foudroyées ! pas un n'en réchappant ! Pog-Reis écrasé sous les ruines de l'abbave !
— Sans doute, sans doute, Stéphanette, le ciel a déjà beaucoup fait, mais il n'a pas tout fait, il lui reste encore un autre compte à régler.
— Que voulez-vous dire?...
— Lorsque nous avons entendu en mer cette explosion, en revenant sous toutes voiles à la Maison-Forte et même un peu plus vite que je ne le voulais, car la tempête chassait ma polacre sur les lames comme une plume dans Pair...
— C'est bien vrai, Luquin; aussi nous nous crûmes perdues. Quel temps! quelles vagues! nous pensions n'avoir échappé à un danger que pour tomber dans un autre.
— Oui.,, oui... Eh bien, qui est-ce qui a passé à une portée de canon de nous pendant l'ouragan?
— Que sais-je, moi? j'avais trop peur, j'avais trop à m'occuper de ma maîtresse pour regarder ce qui se passait auprès de nous.
— Vraiment! Stéphanette. Eh bien, c'était le chebec de ce maudit bohémien, que l'enfer laisse sur cette terre, je ne sais pourquoi! Oui, c'était son chebec qui nous a prolongés. 11 avait par hasard mouillé son navire assez loin des galères, et il ne s'est en rien ressenti de l'explosion. Deux heures après, lorsqu'il eut ramené M. le commandeur, M. Honorât et ce malheureux jeune homme à bord de la galère, profitant de l'incroyable oubli de M. le commandeur qui négligeait de le faire pendre, il a eu l'audace de remettre à la voile, et c'est lui que nous avons vu passer près de nous, retournant sans doute dans le sud, où il sera noyé ou brûlé si le bon Dieu tient à compléter l'exemple qu'il a déjà donné en engloutissant les deux galères de ces mécréants... Voilà ce que je lui souhaite.
— Allons, allons, Luquin, vous êtes bien acharné après ce misérable ; ne vous en occupez plus. Enfin c'est lui qui nous a ramenés à bord de la galère noire, mademoiselle Reine, moi, mes compagnes, les prisonniers, le greffier. Isnard et son clerc qui faisaient partie des captifs, et ne cessaient de l'appeler leur libérateur. Ayez donc un peu de pitié pour votre prochain...
—Mon prochain. . . ce misérable vagabond ! ... Mon prochain! . . . le prochain de Satan !
— Ah ! que vous êtes méchant dans vos rancunes !
— Allons... bon! — s'écria Luquin en fureur, — voilà que
vous le défendez maintenant ! il ne vous reste plus qu'à le regretter... D'ailleurs, il le disait bien, que vous le regretteriez, et peut-être n'avait-il pas tort !
— Certes, si vous recommencez vos jalousies, vous me le terez regretter.
— Le regretter... lui!... vous osez...
— Sans doute, car au moins une fois, dans son bâtiment, il m'a laissée pleurer, me désoler en repos...
— Ce n'est pourtant pas ce qu'il disait... Hum... hum... les paroles dorées de ce bavard insolent étaient bien capables de vous distraire d'un aussi protond chagrin que celui que vous éprouviez sans doute.
Stéphanette, indignée, allait répondre à son fiancé, lorsque le sifflet de mademoiselle des Anbiez la rappela dans Tintérieur de l'appartement.
Elle rentra après avoir jeté à Luquin un regard courroucé.
Le capitaine était en train de se repentir de ses soupçons, lorsque le majordome Laramée, sortant précipitamment de la chambre de Raimond V :
— Vous voilà, Luquin, venez vite m'aider à transporter monseigneur chez le commandeur. Il est trop faible pour marcher ; nous le porterons dans son fauteuil.
Luquin suivit Laramée et entra chez Raimond V.
Le vieux gentilhomme était encore très pâle, un large bandeau noir enveloppait sa tête, mais il avait en partie recouvré toute sa vivacité, toute son énergie. L'abbé Mascarolus était près de lui.
— Vous dites donc, l'abbé... que ce malheureux enfant s'éteint et qu'il veut me parler encore?
— Oui, monseigneur.
— Et mon frère Pierre?...
— Toujours dans le même état, monseigneur.
— Vite... vite... Laramée, jette-moi un manteau sur les épaules, et marchons avec tes jambes et celles de ce garçon, car les miennes ne sauraient encore me porter.
Luquin prit le fauteuil d'un côté, Laramée le prit de l'autre, et ils transportèrent le baron dans une vaste chambre où Érèbe était couché. *
A la porte de cette chambre, ils trouvèrent Peyroù le guetteur, qui attendait avec anxiété des nouvelles de son ancien capitaine.
La figure d'Érèbe était déjà décomposée par les approches de la mort. Ses traits naguère si beaux, si purs, se contractaient douloureusement. Il était pâle, de la froide pâleur des mourants. Ses yeux seuls brillaient d'un éclat d'autant plus vit qu'il allait s'éteindre...
Sa blessure était mortelle et ne laissait aucun espoir.
Pierre des Anbiez, portant les mêmes vêtements que le jour de cette fatale rencontre, était assis sur le pied du lit de son fils, dans une immobilité absolue, la tête baissée sur sa poitrine, ses mains sur ses genoux, son regard fixe, ardent, attaché à la terre; depuis la veille, il n'avait pas quitté cette position.
Le père Elzéar, assis au chevet d'Érèbe, penché vers lui, soulevait la tête appesantie de ce malheureux enfant, et la pressait doucement sur sa poitrine avec une douloureuse émotion.
Raimond V se fit déposer près du lit.
Luquin et Laramée se retirèrent.
— Dieu me pardonnera, n'est-ce pas, bon religieux? — dit Érèbe d'une voix faible à Elzéar. — Il aura pitié de mon ignorance en faveur de mon zèle... Hélas!... depuis deux jours seulement, je suis instruit de sa vérité sainte.
— Espérez, espérez dans sa miséricorde infinie, mon enfant, vous êtes chrétien maintenant. Deux jours de repentir, de croyance, rachètent bien des fautes. C'est la ferveur, et non la durée de la peine, qui touche le Seigneur...
— Oh!... je mourrais avec une espérance de plus, si mon père pouvait me pardonner aussi! — dit Érèbe avec amertume. Puis il reprit avec égarement : — Oh! malédiction sur Pog-Reis ! Oh ! pourquoi m'a-t-il fait croire, en me montrant ces portraits, que mon père avait été le meurtrier de ma mère et des miens?... Oh! comment a-t-il pu soulever toute ma haine?... Hélas! je l'ai cru... parce que lui, toujours si cruel pour moi, il a pleuré... oui... pleuré, en me serrant contre son cœur, en me demandant pardon du mal qu'il m'avait fait. Alors, moi, voyant cet homme si implacable pleurer... me serrer dans ses bras... je l'ai cru... et puis j'espérais que ce combat me serait fatal... je savais Reine des Anbiez en sûreté... je pouvais mourir... Et vous, vous, son père... me pardonnez-vous aussi? — dit Érèbe en s'adressant à Raimond V.
— Pauvre enfant... ne m'as-tu pas sauvé la vie dans les rochers d'Ollioules? Quoique ma fille fût en ta puissance, ne l'as-tu pas respectée, défendue? Enfin, n'es-tu pas le fils de mon frère... après tout... fils d'un amour coupable... si Ton veut, mais, maujour ! tu es de la famille.
— - Raimond... Raimond, — dit doucement Elzéar à son frère, d'un ton de reproche.
— Mais, mon père!... mon père, il ne m'entend pas,— dit Érèbe. — Je mourrai donc sans qu'il m'ait dit : Mon fils! — s'écria le malheureux enfant d'une voix défaillante, et d'un brusque mouvement il se redressa sur son séant, jeta ses bras autour du cou de Pierre des Anbiez, et laissant retomber sa tête alourdie sur le sein paternel, il s'écria : — Mon père... mon père, entendez-moi!
Ce cri désolé, expirant, dans lequel Érèbe semblait avoir concentré le reste de ses forces, alla une dernière fois retentir au fond du cœur de Pierre des Anbiez.
Le commandeur leva lentement la tête, regarda autour de lui, puis baissa les yeux sur Érèbe, toujours attaché à son cou.
Alors, pressant la tête de son fils entre ses deux mains, il lui donna sur le front un baiser pieux d'une tendresse solennelle...
Puis il reposa doucement sur Foreiller la tête de son enfant, et lui dit à voix basse, avec un sourire étrange et un accent rempli de bonté :
— Enfant... tu m'as appelé, j'ai entendu ta voix au milieu des ténèbres... je suis venu... maintenant j'y retourne. Adieu... dors... dors pour toujours, mon enfant...
Et il étendit le drap sur le visage d'Érèbe comme on fait pour les morts.
— Mon frère! — s'écria le père Elzéar en écartant vivement le drap et en regardant Pierre des Anbiez avec étonnement.
Celui-ci ne parut pas l'entendre; il retomba dans cette sorte d'accablement pour ainsi dire muet et sourd dont il ne devait plus sortir...
Érèbe s'affaiblissait de plus en plus...
Il dit à Raimond Y :
— Une dernière grâce avant de mourir...
— Parle... parle... mon enfant; d'avance je te l'accorde.
— Je voudrais voir une fois, une fois encore votre fille...
celle qui m'a donné un nom chrétien... Elle aussi, hélas! a bien à me pardonner.
— Reine, ta cousine, ta marraine; j'y consens de grand cœur. Elzéar, mon frère... voulez-vous la prévenir?
— Les minutes sont comptées, il faut songer à Dieu, mon fils, — dit Elzéar à Érèbe.
— Par pitié, que je la voie... ou je meurs désespéré, — dit Érèbe d'une voix si déchirante que le père Elzéar sortit.
Raimond V prit les deux mains de son neveu dans les siennes. Déjà elles étaient glacées...
— Elle ne vient pas... — dit Érèbe... — et pourtant il faut que je...
Sa voix s'affaiblit... il ne put continuer.
Reine entra accompagnée du père Elzéar.
Érèbe se leva à demi sur son coude gauche; de sa main droite, il eut la force de briser une petite chaîne d'or qu'il avait au col, il la tendit à Reine en lui montrant, avec un faible sourire, la petite colombe émaillée qu'il y avait suspendue, autrefois prise à Reine dans les roches d'Oliioules, et lui dit :
— Je vous la rends... Me pardonnerez-vous?
— Je porterai toujours cette chaîne en souvenir du jour où vous avez sauvé mon père, — répondit Reine avec une émotion navrante.
— Vous la porterez toujours? — dit Érèbe.
— Toujours! — répondit Reine, ne pouvant retenir ses larmes.
— Ah! je puis mourir maintenant, — dit Érèbe.
Un dernier rayonnement sembla luire sur son visage assombri par les approches du trépas.
— Mon frère, — dit le père Elzéar d'une voix austère en se levant, — cet enfant va mourir.
Raimond V comprit que les derniers moments d'Érèbe appartenaient à Dieu. 11 embrassa son neveu, fit venir Luquin et Laramée pour l'emporter, et sortit avec Reine.
Le commandeur était resté muet et immobile, toujours assis sur le lit de son fils mourant.
Raimond V lui envoya Peyroù, espérant que sa vue le rappellerait peut-être à lui.
Le guetteur, s'approchant de Pierre des Anbiez, lui dit :
— Monsieur le commandeur, venez.
Soit que la voix de Peyroù, qu'il n'avait pas entendue depuis longtemps, le frappât davantage... soit qu'il obéît à un instinct inexplicable, le commandeur se leva et suivit le guetteur, hélas! sans jeter un dernier regard sur son fils...
Le père Elzéar resta seul avec lui.
Un quart d'heure après, Érèbe n'était plus.
Érèbe fut enseveli dans le cimetière de la Ciotat. Les pénitents noirs et gris de la Ciotat suivirent son convoi. Le service fini, ils se dispersèrent.
Un seul resta longtemps près de la tombe.
Chose étrange ! il n'avait pris part ni aux chants ni aux cérémonies de l'église; il n'avait pas jeté es *'<^u sainte sur le cercueil...»
Ce pénitent resta jusqu'à la nuit.
Alors il regagna à pas lents une crique dans laquelle il trouva un bateau où il s'embarqua.
Ce faux pénitent était Hadji. 11 avait laissé son chebec sous voile et était venu à terre, bravant tous les périls pour venir rendre un dernier nommage à la mémoire du malheureux enfant qu'il avait pourtant concouru à perdre.
Depuis on n'entendit plus parler du bohémien.
Pierre des Anbiez, jusqu'à la fin de ses jours, resta dans un état qui n'était ni la raison ni la folie. On ne l'entendit jamais prononcer une seule parole, quoiqu'il continuât d'habiter la Maison-Forte.
Il ne répondait à aucune question, 11 allait chaque matin s'asseoir près du tombeau de son fils, et il y restait jusqu'au soir, absorbé dans une méditation profonde. Peyroù ne le quittait pas. Le commandeur ne semblait pas s'apercevoir de sa présence.
Le père Elzéar, après quelques mois de séjour à la Maison- Forte, recommença sa vie aventureuse de rédempteur des captifs jusqu'à ce que l'âge ne lui permît plus de voyager.
Reine n'épousa pas Honorât de Berrol. Elle vécut fidèle au triste souvenir d'Ërèbe.
Quelques années après, le chevalier se maria. Reine fut pour lui et pour sa femme la meilleure des amies.
Raimond V, guéri de ses blessures, chevaucha encore longtemps sur Mistraoû.
Le cardinal de Richelieu, informé de la courageuse con-
duite du baron lors de la descente des pirates, ferma les yeux sur les méfaits du vieux mécontent à Pendroit du greffier Isnard.
Peu de temps après, le maréchal de Vitry fut envoyé à la Bastille par suite de son démêlé avec monseigneur l'archevêque de Bordeaux. Raimond V se crut vengé ; et, autant par reconnaissance pour le cardinal que par raison, il ne prit plus qu'une part toute vénielle aux rébellions.
Le digne Luquin Trinquetaille épousa Stéphanette, et, quoiqu'il fût d'une confiance aveugle dans sa femme et qu'elle la méritât de tous points, il regrettait de n'avoir pas pu noyer le bohémien.
Maître Laramée mourut au service du baron.
Le vénérable abbé Mascarolus donna encore bien des recettes merveilleuses à dame Dulceline, et celle-ci fit encore bien des crèches pour des Noëls, qui heureusement ne ressemblèrent en rien à la Noël fatale de 1632.
FIN OU COMMÀNDIUB DB UAUTB