‹ Le commandeur de MalteChapitre 5 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES FIANCES

Stéphanette avait quitté le guetteur d'un pas léger; elle allait abandonner l'esplanade, lorsqu'elle vit apparaître aux dernières marches de l'escalier la longue figure du capitaine Luquin Trinquet aille.

D'un signe impératif la jeune fille lui ordonna de s'en retourner par où il était venu.

Le marin montra une soumission exemplaire ; il s'arrêta, fit volte-face avec une prestesse et une précision dignes d'un grenadier allemand, et descendit gravement les marches qu'il venait de monter.

Ce rendez-vous était-il convenu entre les deux fiancés? Nous l'ignorons ; toujours est-il que Stéphanette, précédée de son obéissant adorateur, descendit avec une légèreté de gazelle la rampe étroite et tortueuse qui l'avait conduite à la logette du guetteur.

Plusieurs fois Luquin tourna la tête pour tacher d'apercevoir le bout d'une jambe fine et le petit pied qui arpentait si agilement les blocs de rochers inégaux; mais Stéphanette, d'un geste menaçant et d'une dignité royale, arrêta la curiosité de l'ex-bombardier. Celui-ci se vit donc forcé de précipiter sa marche pour obéir à ces paroles vivement et souvent répétées.

— Mais avancez donc, Luquin, mais avancez donc !

Pendant que les deux amants descendent les escarpements du cap de l'Aigle, nous dirons quelques mots du capitaine Luquin Trinquetaille.

C'était un robuste garçon de trente ans environ, brun, hàlé, d'une figure mâle et hardie, à l'air ouvert, résolu et quelque peu fanfaron; il portait un costume qui rappelait à la fois le

marin et le soldat, un buffle et de larges chausses à la provençale, serrées autour de sa taille par le ceinturon de son petit sabre à lame recourbée.

Le froid étant assez vif, il avait sur son buffle un caban brun, dont les coutures étaient brodées en laine rouge et bleue, et dont le capuchon ou traversier, couvrant à demi son front, laissait voir une forêt de cheveux noirs et bouclés.

Parvenue au pied de la montagne, Stéphanette, malgré son agilité, sentit le besoin de se reposer un peu.

Luquin, ravi de cette occasion qui lui offrait un tête-à-tête, chercha soigneusement une belle place où sa fiancée pût être commodément assise.

Lorsqu'il l'eut trouvée, il ôta galamment son caban, Tétala sur le roc, de façon que Stéphanette eût une sorte de siège à dossier; puis, croisant ses deux mains nerveuses sur le bout de son haut bâton, et appuyant son menton sur ses mains, il contempla Stéphanette avec une sorte d'adoration calme et heureuse.

Lorsque les mouvements moins précipités du corsage de Stéphanette annoncèrent qu'elle se remettait quelque peu de la rapidité de sa course, elle dit à Luquin, avec l'air capricieux d'un enfant gâté, et en femme sûre de sa domination despotique :

— Pourquoi, monsieur Luquin, vous êtes-vous permis de me venir chercher à la logette du guetteur, quand je vous avais prié de m'attendre au pied de la montagne ?

Tout occupé d'admirer Stéphanette, à qui sa marche hâtée avait donné les plus brillantes couleurs, Luquin ne répondit pas.

— A-t-on vu pareille chose! — s'écria la jeune fille en frappant avec impatience la terre de son joli pied. — Mais savezvous ce que je vous dis, monsieur Luquin?

— Non, — dit le capitaine sortant de sa contemplation, — tout ce que je sais, c'est que de Nice à Bayonne, de Bayonne à Calais, de Calais à Hambourg, de Hambourg à...

— Avez-vous bientôt fini cette navigation européenne, monsieur Luquin ?

— C'est qu'enfin d'un pôle à l'autre il n'est pas une plus jolie fille que vous, Stéphanette.

— Comment! c'est pour arriver à cette découverte que vous avez fait une si grande traversée, monsieur le capitaine? Je plains les armateurs de la Sainte-Épouvante des Moresques,

avec la grâce du Seigneur, si les voyages de cette pauvre vieille polacre n'ont pas de plus intéressants résultats.

— Ne dites pas de mal de ma polacre, Stéphanette; vous serez bien aise de voir son pavillon bleu et blanc se déployer à son antenne * lorsque j'arriverai de Nice, et que vous guetterez mon retour du haut de la tourelle de la Maison-Forte.

La fatuité de Luquin révolta la dignité de Stéphanette; elle répondit d'un air ironique :

— Allons, allons, je vois que le guetteur du cap de l'Aigle sera bientôt inutile. Toutes les jeunes filles qui attendent avec impatience le retour de M. le capitaine Trinquetaille, et tous les jaloux qui attendent son départ, les yeux fixés sur la mer, suffiront pour faire le guet et découvrir au loin les pirates... Il n'y aura plus à craindre ainsi les descentes des corsaires.

Luquin prit un air modestement triomphant et dit :

— Par saint Etienne, mon patron> je suis trop sûr et trop heureux de votre amour, Stéphanette, pour me faire attendre ou regretter par d'autres jeunes filles; et quoique Roson, la fille du mercier de V Ange- Gardien, & la Ciotat, soit semblable à la fleur dont elle porte le nom, et qu'elle me dise souvent...

— Eh ! mon Dieu! merci de vos confidences, monsieur Luquin, — dit Stéphanette avec une jalouse impatience qu'elle tâcha de dissimuler; — si je vous racontais aussi tout ce que me disent le patron Bernard et maître Terzarol, cela durerait jusqu'au soir.

En entendant prononcer le nom de ces deux rivaux, le capitaine Luquin fronça le sourcil, et s'écria :

— Foudre du ciel! si je savais que ces deux drôles osassent seulement regarder autre chose que la pointe de leurs souliers quand vous passez... je ferais de l'un une figure d'avant pour ma polacre, et de l'autre une girouette pour mon grand mat ! Mais non, ils savent que Luquin Trinquetaille est votre fiancé, et ce nom-là rime trop bien avec bataille pour qu'ils s'avisent de se jouer à moi...

— Allons, allons, beau matamore, — reprit Stéphanette, se rappelant les avis du guetteur, et craignant d'exciter trop vivement la jalousie de l'inflammable capitaine, — si Bernard et Terzarol me parlent si longtemps, c'est que je ne leur réponds

1 Pavillon des bâtiments de commerce.— Les seuls bâtiments do guerreportaient le pavillon blanc.

pas; on sait trop que je me suis affolée du plus méchant diable de la Ciotat... Mais tenez, voici ce que m'a remis pour vous maître Peyroû. Lisez cela, et faites surtout ce qu'il vous ordonne. Il est tard, le soleil baisse, le froid devient vif, rentrons à la Maison-Forte; mademoiselle pourrait être inquiète.

Les deux fiancés hâtèrent le pas, et tout en marchant, Trinquetaiile lut les instructions suivantes, données par le guetteur :

« Tous les matins, au lever du soleil, le capitaine changera la charge de ses canons et mettra sur la balle une des mouches rouges qui sont jointes à ce papier...

» Après avoir fait une double croix sur la balle avec le pouce de la main gauche.

» Du lever au coucher du soleil, des gourmettes 1 se relèveront pour aller de guet au haut du màt; ils regarderont toujours vers l'orient et le sud, et de cinq minutes en cinq minutes ils diront saint Magnus.

» On rangera sur la poupe, trois par trois et la pointe en bas, les épées et les hassegaies.

» A droite du pont, les mousquets aussi trois par trois.

» Le jour du départ, au lever de la lune, on apportera sur le pont un vase rempli d'huile, on y jettera sept grains de sel, en disant, à chaque grain de sel, saint Elme et saint Pierre.

» On laissera le vase sur le pont jusqu'au coucher de la lune. A ce moment on le recouvrira avec un voile noir, sur lequel on écrira, avec du vermillon, Syrakoë. De cette huile on frottera, chaque matin au soleil levant, les armes et les rouets des mousquets. »

Le capitaine Trinquetaille s'interrompit à cet endroit de sa lecture et dit à Stéphanette : — Par saint Eime, Martin Peyroû est sorcier... Ii y a trois mois, si j'avais eu ces mouches rouges de papier magique, au lieu de rester muets sur leurs pivots quand j'approchai la mèche, mes pierriers auraient vertement riposté à ce chebec tunisien qui vint surprendre notre convoi et qu'on n'aperçut que lorsqu'il fut presque sur nous...

— Mais vos vigies, Luquin, ne guettaient donc pas au loin?

— Non, et si elles avaient guetté en disant toujours saint Magnus toutes les cinq minutes, comme le dit maître Peyroû

dans sa sorcellerie, bien certainement la vertu de saint Magnus eût empêché les pirates d'approcher sans être vus.

— Et cette huile magique pour les mousquets, Luquin, en auriez-vous fait usage?

— Sans doute; ce jour fâcheux où mes pierriers ne partirent pas, j'aurais donné toute l'huile qui brûle dans la lampe éternelle de la chapelle de Notre-Dame de la Garde pour une goutte de cette huile aux sept grains de sel et au couvercle subinscrit de ce mot formidable Syrakoë.

— Comment cela, Luquin?

— Mon artillerie était inutile, je voulus aborder le chebec à l'arme blanche à grand renfort de mousquetade... mais un méchant sort voulut que les armes fussent restées en bas, et que les batteries des mousquets fussent rouillées; vous voyez donc, Stéphanette, que si on eût rangé cabalistiquement les armes trois par trois sur le pont, et qu'on eût oint la batterie des mousquets de cette huile miraculeuse de Syrakoë, nous aurions pu résister, et peut-être prendre le chebec pirate au lieu de fuir devant lui comme une nuée de passereaux devant un épervier!

On a déjà sans doute remarqué que, sous ces formules mystérieuses et cabalistiques, le guetteur du cap de l'Aigle donnait les meilleurs avis pratiques, et cherchait à remettre en vigueur d'excellentes précautions nautiques, tombées en désuétude par incurie ou par négligence.

Ainsi les mouches rouges, mises chaque matin sur les boulets avec un triple signe de croix, avaient sans doute une vertu fort négative; mais, pour faire cette opération magique, il fallait nécessairement changer chaque matin la charge de l'artillerie, souvent avariée par l'eau de la mer, dont les vagues balayaient le pont pendant les gros temps; dans ce cas, la poudre humide ne prenait pas feu, et le secours des pierriers devenait nul.

Le conseil du guetteur, exactement suivi, empêchait donc ces graves inconvénients.

11 en était de même pour l'huile de Syrakoë, pour les cris de saint Magnus poussés par les vigies, et pour le nombre trois affecté au classement des armes sur le pont.

En regardant vers l'orient et le sud, points de croisière des pirates, les vigies devaient les signaler.

En s'astreignant à invoquer saint Magnus toutes les cinq

minutes, elles ne risquaient pas de s'endormir sur les gabies.

Enfin, il était très important d'avoir toujours sur le pont des armes prêtes et en bon état: le guetteur ordonnait donc qu'elles fussent rangées trois par trois, et soigneusement enduites de l'huile magique de Syrakoë qui les mettait parfaitement à l'abri des intempéries de Pair, en les préservant de la rouille.

Nous le répétons, le solitaire du cap de l'Aigle eût simplement donné ces recommandations, que sans doute elles eussent été négligées, oubliées. En les formulant d'une façon mystérieuse et cabalistique, il en assurait presque l'exécution.

Après s'être de nouveau extasiés sur la science et sur la sagacité du guetteur, Luquin et Stéphanette arrivèrent près de la Maison-Forte. Malgré son esprit moqueur et enjoué, la jeune fille sentit son cœur se serrer douloureusement en faisant ses adieux à son fiancé qui partait le lendemain au point du jour. Des larmes voilèrent son regard toujours si malin et si gai, elle tendit la main à Trinquetaille et lui dit d'une voix émue :

— Adieu, Luquin; chaque matin et chaque soir je prierai le Seigneur pour qu'il vous garde de toute méchante rencontre... Ah! mon Dieu... quand abandonnerez-vous donc ce périlleux métier qui me donne toujours des transes nouvelles?

— Quand j'aurai assez de bien pour que mademoiselle 1 Trinquetaille puisse n'avoir rien à envier aux plus riches bourgeoises de la Ciotat.

— Pouvez-vous parler ainsi, Luquin ! — dit la jeune fille,, avec un accent de tendre reproche, en essuyant les larmes qui baignaient ses yeux. — Que me fait à moi la parure et un peu plus au moins d'aisance?... Irez-vous pour cela risquer chaque jour votre vie?

— Soyez tranquille, Stéphanette, les avis du guetteur du cap de l'Aigle ne seront pas perdus : avec l'aide de saint Magnus et de l'huile magique de Syrakoë, je défierais tous les pirates de la régence... Mais, adieu... Stéphanette, adieu, et pensez à I^uquin.

Ce disant, le digne capitaine serra dans sa main vigoureuse les blanches mains de Stéphanette, et s'en alla brusquement de peur de laisser paraître une émotion qu'il voulait cacher, comme si elle eût été indigne de lui.

* Les femmes nobles étaient seules appelées madame.

La jeune fille suivit son fiancé du regard autant qu'elle le put, et regagna tristement la Mai son-Forte de Raimond V, baron des Anbiez, où elle arriva à la nuit tombante.

Page 1