CHAPITRE III
STEPÏÎAîVETTE
Une jeune fille au teint doré, aux yeux noirs, aux dents blanches, au malin et gai sourire, parut et s'arrêta un moment sur le dernier degré de l'escalier de roches qui conduisait à la logette du guetteur.
Elle portait le costume si gracieux, si pittoresque des filles de Provence : un jupon brun, un corset rouge à larges basquines et à manches justes ; son petit chapeau de feutre laissait voir un élégant chignon et de longues tresses de beaux cheveux noirs roulés sous une sorte de réticule de soie à mailles écartâtes.
Orpheline, sœur de lait de mademoiselle Reine des Anbiez, Stéphanette lui servait à peu près de fille de compagnie, et était plutôt traitée par elle en amie qu'en suivante.
Le cœur de Stéphanette était bon, dévoué, reconnaissant, sa conduite irréprochable ; elle n'avait d'autre défaut qu'une malicieuse coquetterie villageoise , qui faisait le désespoir de tous les pêcheurs et patrons de barque du golfe de la Ciotat : nous n'excepterons pas du nombre de ces intéressantes victimes le fiancé de la jeune fille, le capitaine Luquin Trinquetaille , ex-bombardier et alors capitaine de la polacre l la Sainte- Épouvante des Moresques, avec la grâce de Dieu.
Longue et significative appellation, inscrite tout au long sur le tableau de poupe du bâtiment du capitaine Trinquetaille.
Vaillamment armée de six pierriers, la polacre escortait à forfait les navires de la Ciotat, qui, forcés par leur commerce de pratiquer souvent les côtes d'Italie , redoutaient les pirates barbaresques.
Stéphanette partageait la vénération craintive que le guetteur du cap de l'Aigle inspirait aux habitants des environs; elle s'approcha de lui, les veux baissés, presque tremblante.
— Que Dieu vous garde, mon enfant ! — lui dit affectueusement Peyroù, qui l'aimait comme il aimait tout ce qui appartenait à la famille de son ancien capitaine le commandeur des Anbiez.
— Que saint Magnus et que saint Elzéar vous assistent, maître Peyroù ! — répondit Stéphanette avec sa plus belle révérence.
— Merci de vos vœux, Stéphanette. Comment se portent monseigneur et mademoiselle Reine, votre jeune et bonne maîtresse? Est-elle remise de son effroi de l'autre jour?
1 Polacre, bâtiment en usage dans la Méditerranée. Son gréement consiste en trois mâts et un bout de beaupré ; il porte les mêmes voiles qu'un navire à trois mâts à trait carré, à la différence que ses deux mâts principaux sont à cible, c'est-à-dire d'un seul morceau, sans hune, chonques, ni barres de perroquet.
— Oui, maître Peyroù; mademoiselle va mieux, quoiqu'elle soit encore bien pâle. Aussi a-t-on vu pareil mécréant? Oser embrasser mademoiselle! et cela, devant monseigneur et son fiancé encore ! Mais on dit ces gens de Moscovie si barbares î Ils sont plus sauvages et plus fils de l'Antéchrist que le Turc, n'est-ce pas, maître Peyroû? Ils seront damnés deux fois et à double feu.
Sans répondre à l'argumentation théologique de Stéphanette, le guetteur lui dit : — Et monseigneur, ne se ressent-il plus de cette émotion?
— Lui ! maître Peyroû, aussi vrai que Rosseline la sainte est au paradis, le soir même du jour où il faillit périr dans le torrent d'Olli ouïes, monseigneur a aussi gaiement soupe que s'il fût revenu d'un roumevage ! . Certes ! et il a bu de plus qu'à l'ordinaire deux grands coups de vin d'Espagne à la santé du jeune mécréant! Croiriez- vous, maître Peyroù, que monseigneur ne pouvait se lasser de vanter le courage et l'agilité de ce Moscovite? « Eh! maujour! — disait monseigneur, — au lieu de ravir épingle et baiser, comme un larron, que ne les demandait-il?... Ma fille Reine lui eût tout donné avec un baiser, et de bon cœur encore!... — Décidément, ces Moscovites sont d'étranges compagnons ! » ne cesse de répéter monseigneur depuis ce jour-là ; ce qui n'empêche pas M. Honorât de Berrol, malgré son air doux et réservé, de rougir d'indignation quand il entend parler de ce jeune audacieux qui a ravi un baiser à sa fiancée. Mais ce qui est bien étrange, maître Peyroû, c'est que monseigneur n'a jamais voulu se défaire de ce méchant petit cheval Mistraoû, qui a été la cause de tout le mal ; il le monte de préférence à tout autre : dites, maître Peyroû, n'est-ce pas tenter Dieu?
— Et ces étrangers sont partis de Marseille ? — demanda le guetteur sans répondre à Stéphanette.
— Oui, maître Peyroû; ils ont pris, dit-on, la route du Languedoc, après avoir été visiter monseigneur le maréchal de Vitry. On dit ce vieux duc si étrange et si méchant, qu'il est bien digne de connaître de pareils scélérats. Ah ! si monseigneur pouvait ce qu'il veut! le maréchal ne serait pas longtemps gouverneur de la province... Monsieur le baron ne peut entendre parler de ce seigneur sans entrer clans des co-
1 Fêta patroualo.
lères... des colères... dont vous n'avez pas idée, maître Peyroû.
— Si, mon enfant, j'ai vu monseigneur, lors de la révolte des Cascaveoux, agir comme avait agi son père lors de la révolte des Razats, sous Henri III, et aussi lors de la rébellion contre les Gascons du duc d'Épernon, sous le dernier règne; oui, oui, je sais que Raimond V hait ses ennemis autant qu'il aime ses amis.
— Yous avez bien raison, maître Peyroû, la colère de monseigneur contre le gouverneur a surtout augmenté depuis que ce greffier de l'amirauté de Toulon, maître Isnard, qu'on dit si méchant, visite les châteaux du diocèse par ordre de Son Éminence le cardinal. Monseigneur dit que cette visite est un outrage à la noblesse, et que le maréchal de Vitry est un scélérat. Entre nous, je suis assez de cet avis, puisqu'il protège des effrontés Moscovites assez audacieux pour embrasser les jeunes filles sans qu'elles s'y attendent.
— M'est avis , Stéphanette , que vous êtes bien sévère pour les jeunes gens qui embrassent les jeunes filles, — dit le vieillard avec une gravité moqueuse; — ceci prouve votre naturel sauvage et farouche; mais que voulez-vous de moi?
— Maître Peyroû, — dit la jeune fille avec un certain embarras, — je voudrais savoir si le temps promet une bonne traversée pour aller à Nice, et si l'on peut partir pour ce port avec assurance.
— Vous allez donc à Nice... mon enfant?
— Non, pas moi précisément, mais un brave et honnête marin qui... que...
— Ah ! j'y suis, j'y suis, — dit le guetteur d'un ton mystérieux en interrompant Stéphanette qui balbutiait , — il s'agit du jeune Bernard, patron de la tartane la Sainte-Baume?
— Mais non, maître Peyroû, je vous assure, il ne s'agit pas de lui, — dit la jeune fille en devenant vermeille comme une cerise.
— Allons, allons, il ne faut pas rougir pour cela ; — et le guetteur ajouta tout bas : — Et le beau bouquet de thym vert qu'il a attaché, il y a trois jours, aux barreaux de votre fenêtre avec un ruban rose, était-il de votre goût?
— Un bouquet de thym vert ! de quel bouquet parlez-vous, maître Peyroû?...
Le guetteur menaça Stéphanette du doigt et ajouta : — Comment, jeudi dernier, à l'heure du réveil des marjo-
laines *, le patron Bernard n'a pas apporté un bouquet sur votre fenêtre?
— Attendez donc... attendez donc, maître Peyroù, — dit la jeune fille en ayant Pair de rappeler ses souvenirs, — c'est donc cela qu'hier en ouvrant ma croisée, j'ai trouvé sur son appui quelque chose comme un paquet d'herbes desséchées?..,
— Stéphanette... Stéphanette... on ne trompe pas le vieux guetteur... Écoutez : à peine le patron Bernard était-il descendu, que bien vite vous êtes venue détacher le bouquet au ruban couleur de rose, vous l'avez mis dans un joli vase d'argile, et vous l'avez arrosé chaque matin... Hier seulement vous l'avez négligé, et il s'est fané... •
La jeune fille contemplait le guetteur d'un air ébahi, et restait stupéfaite. Cette révélation tenait de la magie. Le vieillard la regarda d'un air malin et continua :
— Ainsi, ce n'est pas le patron Bernard qui s'en va à Nice?
— Non, maître Peyroù...
— Il faut alors que ce soit le lamaneur Terzarol...
— Le lamaneur Terzarol ! — s'écria Stéphanette en joignant les mains, — que Notre-Dame me soit en aide ! J'ignore si ce pilote doit mettre en mer.
— Allons, allons, mon enfant, je m'étais trompé sur le compte du patron Bernard : soit, car en effet vous avez laissa faner son bouquet; mais je ne me trompe pas sur Terzarol, car hier, du haut de la tourelle du château , vous avez passé plus de deux heures à regarder le hardi lamaneur jeter ses filets.
— Moi, maître Peyroù, moi?
— Vous-même, Stéphanette, et à chaque beau coup de filet, Terzarol agitait son bonnet en signe de triomphe, et vous agitiez votre mouchoir en signe de félicitations... aussi il fallait voir avec quelle ardeur il jetait son tiercet 2, il a dû faire une bien bonne pêche... Vous venez donc me demander si Terzarol le lamaneur aura bonne traversée pour aller à Nice ?
Pour le coup, Stéphanette eut peur, en voyant le guetteur si bien instruit.
— Ah! mon Dieu, maître Peyroù, vous savez donc tout? — s'écria-t-elle naïvement.
Le vieillard sourit, secoua la tête et répondit par ce pro
1 An point du jour, locution provençale,
5 Filet de poche.
i8 LE COMMANDEUR DE MALTE
verbe provençal : Experienço passo scienço (expérience passe science).
La pauvre enfant, craignant que les découvertes merveilleuses du guetteur à l'endroit de ses coquetteries innocentes ne lui donnassent une mauvaise opinion d'elle , s'écria, en joignant les mains presque avec effroi, tandis que ses grands yeux devenaient humides de larmes :
— Ah! maître Peyroû, je suis une honnête fille!
— Je le sais, mon enfant, — et le guetteur lui serra affectueusement la main, — je sais que vous êtes en tout digne de la protection, de l'affection que vous témoigne votre noble et bonne maîtresse/ C'est par pure malice et espièglerie de jeune fille que vous vous amusez à tourner les têtes de nos jeunes gens, et à rendre jaloux ce pauvre Luquin Trinquetaille, qui vous aime tant, et que vous aimez véritablement... Mais écoutez-moi, Stéphanette, vous savez le proverbe des vignerons de nos vallées : Paou vignos e ben tengndos (aie peu de vignes et cultive-les bien). Au lieu d'éparpiller ainsi toutes vos coquetteries, concentrez vos séductions sur un fiancé qui puisse devenir un sage et bon mari pour vous... vous vous en trouverez mieux... et puis, voyez-vous, mon enfant, ces jeunes gens sont vifs, ardents, courageux; Pamour-propre s'en peut mêler, la rivalité s'aigrir... une rixe s'ensuivre, le sang couler, et alors...
— Ah ! maître Peyroû , que dites-vous là , j'en mourrais de désespoir. Tout cela, ce sont des folies; j'ai eu tort, j'en conviens, de m'amuser des œillades de Bernard et de Terzarol... mais avant tout j'aime Luquin, voyez-vous... il m'aime; nous devons nous marier le même jour que mademoiselle et M. Honorât de Berrol, monseigneur le veut ainsi... Enfin, vous qui devinez tout, maître Peyroû, vous devez bien savoir que je n'ai jamais pensé qu'à Luquin. C'est à propos de son voyage... que je venais vous consulter... Maître Talebard-Talebardon, consul de la Ciotat, envoie à Nice trois tartanes chargées de marchandises. Il a fait prix avec Luquin pour les escorter... croyezvous, maître Peyroû, que la traversée soit bonne ? Peut-il s'en aller en mer avec assurance? N'y a-t-il pas de pirate en vue? Oh! d'abord, si les corsaires sont proches, si la tempête menace, Luquin ne partira pas.
— Oh là!... oh là! mon enfant, croyez-vous avoir cette influence sur notre intrépide bombardier? vous vous abusez, je
crois : le retenir au port quand il y a du péril à en sortir... autant vaudrait ancrer un navire avec un fil de votre quenouille î
— Oh ! soyez tranquille,, maître Peyroû, — dit Stéphanette avec assurance, — pour retenir Luquin près de moi, je ne lui parlerai ni de labéchades *, ni des tempêtes, ni des pirates.», je lui dirai seulement que je donnerai dimanche au patron Bernard un ruban de mon corset pour parer sa lance de jouteur à la targue 2, ou bien que je demanderai au lamaneur Terzarol une bonne place à Tune des fenêtres de la maison de sa mère, pour aller avec dame Dulceline, la femme de charge de la Maison-Forte, voir la lutte et le saut de la barre sur la place de la Ciotat; alors... je vous jure, maître Peyroû, que Luquin ne sortira pas du golfe, quand même le consul Talebard-Talebardon couvrirait de pièces d'argent le pont de sa polacre.
— Voyez-vous , la fine mouche ! — dit le vieillard en souriant, — je n'aurais jamais pensé à ces ruses... Hélas !... hélas î Buoû viel fa rego drecho (vieux bœuf fait son sillon droit). Allons, allons, rassurez-vous, Stéphanette... vous n'aurez ni à dégarnir votre corset pour donner un ruban à Bernard, ni à demander une place à la fenêtre de la maison de Terzarol, le vent souffle du ponant; s'il ne change pas au coucher du soleil, et si Martin-Bouffo 3 ne dit rien demain au point du jour, Luquin pourra sortir du golfe et aller à Nice sans crainte : quant à la traversée, j'en réponds; quant aux pirates, je vais vous donner un charme d'un effet sûr, sinon pour les conjurer tout à fait, du moins pour les empêcher de s'emparer de la Sainte-Épouvante des Moresques, avec la grâce de Dieu.
— Ah ! que de reconnaissance, maître Peyroû , — dit la jeune fille en aidant le vieillard à se relever, car il marchait assez péniblement.
Celui-ci alla dans sa logette, y prit un petit sachet recouvert de signes cabalistiques et le remit à Stéphanette, en lui recommandant d'ordonner à Luquin de se conformer scrupuleusement aux instructions qu'il y trouverait.
— Que vous êtes bon, maître Peyroû, comment reconnaître. ..
1 Coups de vent du sud-ouest très violents sur les côtes de Provence.
* Joutes sur mer.
• Grotte très profonde située dans l'intérieur du golfe; lorsque les eaux s*y engouffrent avec bruit, c'est signe de tempête prochaine. — ChirographU de Provence,
— En me promettant, mon enfant, de laisser désormais îes bouquets de Bernard sécher aux barreaux de votre fenêtre; alors, croyez-moi, il ne s'en retrouvera plus. Car un bouquet qu'on arrose en fait pousser d'autres... Ah!... il faut aussi me promettre de ne pas trop encourager la pêche de Terzarol le lamaneur... pour vous plaire, il détruirait tout le poisson de la baie. 11 finirait par être appelé devant le conseil des prud'hommes pêcheurs... et je serais obligé de le condamner... A propos, où en est la discussion de monseigneur et des consuls sur le droit de pêche d^ns FAnse... Raimond V y a-t-il toujours des madragues?
— Oui, maître Peyroû, il ne veut pas les retirer, il dit que le droit de pêche lui appartient jusqu'aux rochers de Castrembaoû, et qu'il ne cédera ce droit à personne.
— Écoutez, Stéphanette, votre maîtresse a l'oreille de son père, tâchez donc qu'elle lui conseille de s'arranger à l'amiable avec les consuls, cela vaudrait mieux pour tous.
— Oui, maître Peyroû, soyez tranquille, j'en parlerai à mademoiselle Reine.
— Bien, mon enfant ; allons, adieu ! surtout plus de coquetteries, me le promettez- vous?
— Oui, maître Peyroû... seulement...
— Eh bien, dites.
— Seulement, voyez-vous, maître Peyroû, je ne voudrais pas désespérer tout à fait Bernard et Terzarol, non à cause de moi... Notre-Dame! mais à cause de Luquin... car il faut bien que j'aie toujours un moyen de le retenir dans le port, en cas de grands... mais de très grands dangers, n'est-ce pas, maître Peyroû? et pour cela, la jalousie vaut mieux que toutes les ancres de son navire !
— C'est juste, — dit le guetteur en souriant avec malice,
— il faut avant tout penser à Luquin...
La jeune fille baissa les yeux et sourit, puis elle reprit : — Ah ! j'oubliais, maître Peyroû, de vous demander si vous croyez que M. le commandeur et le révérend père Elzéar seront arrivés ici pour les calênos de la Noël *, comme monseigneur l'espère. Il a tant hâte de revoir ses deux frères ! savez-
1 Le jour de Noël est en Provence l'une des plus grandes fêtes de l'année.
— On appelle calênos des présents de fruits et de poissons qu'on se fait à cette époque.
vous que voilà deux Noëls qui se fêtent sans eux à la Maison- Forte?
Au nom du commandeur, la physionomie du guetteur s'assombrit tout à coup et prit une expression de mélancolie profonde.
— Si Dieu exauce le plus ardent de mes vœux, mon enfant, ils arriveront tous deux ; mais, hélas ! le père Elzéar est allé racheter des captifs à Alger, en digne et courageux frère de la Merci, et la foi des Barbaresques est bien perfide.
— Hélas ! oui, maître Peyroû, sa révérence le père Elzéar ne Ta que trop éprouvé quand il a été retenu pendant plus d'un an au bagne parmi les esclaves !!! A son âge... tant souffrir!!!
— Et cela sans se plaindre... sans que son adorable bonté ait été altérée en rien...
— A propos de cela, maître Peyroû, pourquoi donc la galère de M. le commandeur, au lieu d'être blanche et or comme les vaillantes galères du roi ou de monseigneur le duc de Guise, est-elle toujours peinte en noir, comme un cercueil? Pourquoi donc ses voiles et ses mâts sont-ils noirs aussi ? En vérité, rien n'est plus lugubre... et ses mariniers?... et ses soldats? ils ontl'air dur et sévère comme des moines espagnols; après tout, cela n'est pas étonnant, M. le commandeur a lui-même toujours l'air si triste... son visage pâle ne se déride jamais qu'une fois... c'est lorsque, en arrivant à la Maison-Forte, il embrasse monseigneur et ma jeune maîtresse... et encore, mon Dieu ! quel sourire mélancolique ! C'est étrange, n'est-ce pas, maître Peyroû? d'autant plus que Luquin me disait l'autre jour que lorsqu'il servait comme bombardier à bord de la Guisarde, galère de monseigneur l'amiral, es mers du Levant, maintes fois il a vu à Naples des commandeurs et des capitaines de Malte qui, malgré la sévérité de leur ordre, étaient joyeux comme les autres officiers.
Depuis quelques moments le guetteur ne semblait plus entendre la jeune fille; bientôt il tomba dans une méditation profonde, baissa la tête sur sa poitrine, et répondit d'un geste de main affectueux aux adieux de Stéphanette... Quelques moments après le départ de la jeune fille, il alla dans sa logette, ouvrit le meuble d'ébène sculpté qui s'y trouvait, poussa le secret d'un double fond et y prit une petite cassette d'argent ciselé ; une croix de Malte damasquinée ornait son couvercle.
Il regarda longtemps ce coffret avec une douloureuse attention : cette vue semblait éveiller en lui de cruels souvenirs... Puis,, s'étant ainsi assuré que ce mystérieux dépôt était bien intact, il ferma les portes du meuble, et revint tout rêveur s'asseoir à la porte de sa cabane...