‹ Le commandeur de MalteChapitre 7 sur 50 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

Reine, cachant à peine son émotion, rejoignit son père.

Raimond V baisa tendrement sa fille au front ; s'appuyant sur son bras, il descendit les dernières marches de l'escalier de la tour. Il portait un vieux costume de chasse vert, à passements d'or ternis, des chausses écarlates, de grandes bottes de basane, couvertes de boue, et de longs éperons de fer

rouilles. Il tenait à la main son feutre gris; car malgré le froid assez vif, le front hâlé et ridé de Raimond Y était couvert de sueur.

Dans la cour du château, à la lueur d'une torche, un valet de ferme tenait par la bride le sournois et farouche Mistraoû, dont les flancs ruisselaient.

Un grand lévrier noir à longs poils et un petit chien d'arrêt épagneul blanc orangé étaient couchés aux pieds de l'étalon de la Camargue.

Le lévrier paraissait haletant ; ses oreilles couchées sur son crâne,, sa gueule entr'ouverte et remplie d'écume, ses yeux à demi fermés, le battement fébrile, précipité de ses flancs, sa respiration entrecoupée, tout annonçait qu'il venait de faire une course rapide.

La vue de Mistraoû, en lui rappelant la scène des rochers d'Ollioules, augmenta encore le trouble de Reine. Mais le baron était si peu clairvoyant, le succès de sa chasse dont il voulait se glorifier, le préoccupait tellement, qu'il ne s'aperçut pas de l'agitation de sa fille.

Il détacha une courroie qui suspendait un gros lièvre à l'arçon de sa selle, le présenta orgueilleusement à Reine en le soupesant, et lui dit :

— Croirais-tu qu'Éclair (à ces mots le lévrier, sans cesser de haleter, leva sa tête longue, fine et intelligente), croirais-tu qu'Éclair a forcé ce lièvre en treize minutes, dans les bruyères de Savenol? C'est le vieux Genêt (ici le petit épagneul leva la tête à son tour), c'est le vieux Genêt qui l'a mis sur pied. La vitesse de ce démon de Mistraoû est si grande, que je n'ai perdu Éclair de vue que pendant le temps que j'ai mis à gravir la colline des Pierres noires... J'ai fait ainsi, j'en suis sûr, plus d'une lieue et demie.

— Mon père... comment vous exposer à monter encore ce cheval, après l'épouvantable danger qu'il vous a fait courir !

— Maujour ! — s'écria le vieux gentilhomme d'un air de gravité moqueuse, — il ne sera pas dit que Raimond Y cédera jamais à un de ces fils indomptés de la Camargue.

— Mais, mon père...

— Mais, ma fille, je ne céderai pas plus sur terre que sur mer, je te dis cela parce que je viens de visiter les madragues que ces drôles de la Ciotat veulent m'empêcher de poser dans Panse en dehors des roches de Castrembaoû ; tout à l'heure

j'ai rencontré le consul Taiebard-Talebardon sur sa haquenée; nous en avons causé. N'a-t-il pas eu l'effronterie de me menacer du tribunal des prud'hommes pêcheurs... dont le guetteur est le syndic!... Maujour! j'ai tant ri, que ce démon de Mistraoû, profitant de ma distraction, est parti comme un trait !

— Encore des dangers, mon père. Ce cheval vous sera fatal!

— Sois tranquille, mon enfant; quoique je n'aie pas le poignet aussi vigoureux que ce jeune Moscovite à demi sauvage qui arrêta si adroitement Mistraoû au bord du précipice, la gaule, la bride et Péperon auront toujours raison des ruades et des pointes d'un cheval vicieux... Mais permettez, belle châtelaine, que je vous offre le pied de l'animal que j'ai chassé.

. Ce disant, le baron tira son couteau de sa poche, coupa la patte droite du lièvre et l'offrit galamment à sa fille, qui prit, non sans quelque répugnance, ce trophée de vénerie.

On reconduisit Mistraoû à son écurie, mais Éclair et Genêt, favoris du baron, le suivirent côte à côte, pas à pas, pendant qu'appuyé sur le bras de Reine , Raimond V faisait ce qu'il appelait son inspection du soir, en attendant l'heure du souper.

Les laboureurs et les métayers, revenus des champs, se livraient aux occupations de la veillée d'hiver, dans une vaste étable chaude et bien clause.

Les femmes, les jeunes filles filaient au rouet, les hommes raccommodaient leurs filets, leurs instruments aratoires ou nettoyaient leurs armes; maître Laramée, ancien sergent de la compagnie franche, levée par Raimond V lors des troubles civils, et alors majordome et commandant supérieur de la garnison du château, exigeait que les tenanciers du baron, qui faisaient tour à tour le service de sentinelles sur la terrasse du bord de la mer, fussent militairement armés.

D'autres peignaient aux couleurs du baron (rouge et jaune) de longues lances destinées aux joutes sur l'eau, ou des pieux employés au saut de la barre, divertissements accoutumés des fêtes de Noël.

Ceux-là, occupés plus sérieusement, préparaient les grains destinés aux semailles tardives ; ceux-ci tressaient avec grand soin des paniers de jonc destinés à renfermer les calênos ou présents de fruits qu'on se fait à la Noël.

Ces travaux étaient tantôt égayés par des chansons du pays, tantôt accompagnés de quelque légende merveilleuse ou de quelque épouvantable récit des cruautés des pirates.

Dans une saile supérieure remplie de fruits, des enfants et des vieillards s'occupaient de visiter les longues guirlandes de raisins qui pendaient aux poutres du plafond, ou serraient dans des corbeilles les figues odorantes qui séchaient sur des claies de paille.

Plus loin, c'était la lingerie où les lavandières, sous l'inspection immédiate de demoiselle Dulceline, femme de charge, s'occupaient du linge du château et le parfumaient, en mettant dans ses plis plus blancs que la neige des feuilles d'herbes aromatiques.

Souvent la voix aigre de Dulceline, surmontant les joyeuses chansons des lavandières, venait réprimander quelques paresseuses.

A côté de la lingerie était enfin la pharmacie du château, où les paysans des environs trouvaient tous les médicaments indispensables.

Cette pharmacie se trouvait dans les attributions du chapelain du baron, Fabbé Mascarolus, vieux et excellent prêtre, d'une piété angélique et d'une naïveté rare. Le chapelain possédait des connaissances médicales assez étendues, et croyait fermement à l'efficacité de l'étrange pharmacopée de ce temps-là.

Malgré la continuelle appréhension des pirates, tous les habitants de la Maison-Forte partageaient la gaieté pour ainsi dire traditionnelle que causait toujours en Provence l'approche de la Noël, la plus joyeuse, la plus grande solennité de l'année.

Chaque soir, avant souper, le baron faisait donc, en compagnie de sa fille, ce qu'il appelait son inspection, c'est-à-dire qu'il parcourait le théâtre des occupations si diverses dont nous venons d'entretenir le lecteur, causant familièrement avec tout le 'monde, accueillant les demandes, les plaintes, slmpatientant souvent, s'emportant et grondant quelquefois ; mais, toujours plein de justice, de bonté, il faisait oublier par sa bonhomie cordiale ses mouvements de vivacité.

Raimond V mettait en valeur une grande partie de ses domaines ; il causait longtemps à la veillée avec ses principaux bergers, vignerons, laboureurs et métayers, surveillait lui-même ses écuries et ses étables, persuadé de la sagesse de ces deux proverbes provençaux dignes du guetteur du cap de l'Aigle : Luei doou mesire engraisso lou chivaou (Fœii du maître engraisse le cheval).

Bouenpaslre, bouen ave (bon berger, bon troupeau).

Le vieux gentilhomme finissait ordinairement sa tournée par une visite à la pharmacie, où il trouvait Fabbé Mascarolus, qui lui donnait une sorte d'état hygiénique de la santé des habitants du domaine des Anbiez.

Le jour dont nous parlons, Raimond V arriva dans la pharmacie, accompagné de Reine, en passant par la lingerie. On s'occupait des préparatifs de la fête de la Noël dans presque tous les départements du château ; mais la confection de la pièce la plus importante de cette solennité était réservée aux soins de la vénérable Dulceline, qui avait prié Fabbé de l'éclairer de ses conseils.

11 s'agissait de la Crèche, sorte de tableau en relief et colorié, que l'on plaçait le jour de Noël dans la plus belle chambre de Fhabitation, château, maison ou chaumière.

Ce tableau représentait la naissance de Fenfant Jésus ; on y voyait Fétable, le bœuf, Fane, saint Joseph, la Vierge tenant sur ses genoux le Sauveur du monde.

Chaque famille, pauvre ou riche, tenait à avoir une Crèche plus ou moins splendide, et ornée de guirlandes de feuillage, de clinquants, et surtout magnifiquement illuminée de petites bougies dont on l'entourait.

Raimond V, entrant dans la lingerie, fut surpris de n'y pas voir Dulceline. Toutes les lavandières firent une respectueuse révérence au baron, qui demanda où était la femme de charge.

— Monseigneur, — dit une jeune fille aux yeux noirs et aux joues couleur de grenade, — mademoiselle Dulceline est dans la chambre des philtres, avec M. l'abbé et Théréson; elle a défendu d'entrer, elle travaille à la Crèche.

— Diable, — dit le baron, — il me coûte de l'interrompre, mais le souper a sonné, il faut que Fabbé nous dise les grâces.

11 s'avança vers la porte, elle était intérieurement fermée. Il frappa.

— Allons, allons , l'abbé , le souper est servi et j'ai une faim de tous les diables.

— Permettez... un moment, monseigneur, — dit Dulceline, nous ne pouvons pas encore vous ouvrir. C'est un mystère !

— Ah! ah! l'abbé, je vous y prends, vous faites des mystères avec Dulceline, — dit joyeusement le vieux gentilhomme.

— Ah! monseigneur, Dieu nous garde! Théréson est avec

nous, s'écria la vénérable demoiselle, choquée de la plaisanterie du baron. Ouvrant précipitamment la porte, elle montra une figure pâle, ridée, encadrée dans une fraise et dans un béguin blanc, le tout digne du pinceau d'Holbein.

L'abbé, âgé de cinquante ans, vêtu d'une robe noire et d'un chaperon de même couleur qui lui emboîtait étroitement la tête, avait une ligure douce et naïve.

Théréson, au moment où le baron entra, finissait de cacher sous une grande toile la mystérieuse Crèche.

Le baron, s'en approchant, allait témérairement lever ce voile, lorsque Dulceline s'écria d'un ton suppliant.

— Ah! monseigneur, laissez-nous le plaisir de vous surprendre ; soyez seulement assuré que jamais plus belle Crèche n'aura orné la grande salle de la Maison-Forte, et c'est bien le moins, Notre Dame! puisque M. le commandeur et sa révérence le père Elzéar doivent venir des pays lointains pour assister à la Noël !

— Maujour! je serais trop malheureux s'ils n'y assistaient pas, — s'écria le baron, — voilà deux ans que mes pauvres frères n'ont passé ni une nuit ni un jour dans la maison de notre père, et par saint Bernard, mon patron, qui m'assiste, le Seigneur nous fera la grâce de nous réunir cette fois.

— Dieu vous entendra, monseigneur, et je joins mes prières aux vôtres, — dit l'abbé. Puis il ajouta : — Monseigneur, avez -vous fait bonne chasse ?

— Très bonne, l'abbé, voyez plutôt! — et le baron prit la patte du lièvre que Reine tenait à la main et la montra à l'abbé.*

— Si mademoiselle ne garde pas cette patte, — dit l'abbé, — je la lui demanderai pour ma pharmacie, en priant toutefois monseigneur de me dire si c'est la patte droite ou la patte gauche de l'animal.

— Eh! que voulez-vous faire de cela, l'abbé?

— Monseigneur, — dit le bon Mascarolus, en montrant un volume ouvert sur la table, — j'ai reçu hier ce livre de Paris. C'est le journal de M. de Maucaunys, homme très illustre et très savant, et j'y lis ceci, page 317 : « Recette pour la goutte. Portez contre la cuisse, entre les chausses et la chemise du côté malade, deux pattes d'un lièvre tué entre la Notre-Dame de septembre et la Noël, mais avec cette importante observation qu'il faut se servir de la patte gauche de derrière, si c'est le bras droit qui est malade, et de la patte droite de de-

vant, si c'est la jambe ou la cuisse gauche qui est malade ; à l'instant le mal cessera * . »

— Peste! l'abbé, — s'écria le baron en riant de toutes ses forces, — voilà une belle découverte ; désormais les braconniers diront qu'ils sont apothicaires et qu'ils ne tirent un lièvre à l'affût que pour se procurer des remèdes contre la goutte !

Le bon abbé, assez embarrassé des sarcasmes du baron, continua de lire pour se donner une contenance, et ajouta : — Je vois ailleurs, monsieur le baron, page 177 : «Les cloportes donnés aux rossignols hydropiqaes les guérissent tout à fait. »

Ici les rires du bon gentilhomme redoublèrent. Reine, ellemême, malgré sa préoccupation, ne put s'empêcher d'imiter son père.

L'abbé Mascarolus sourit doucement, supporta ces innocentes railleries avec une résignation toute chrétienne, n'essayant même plus de défendre ses recettes empiriques, auxquelles on aurait d'ailleurs trouvé de fréquentes analogies dans les livres les plus sérieusement écrits sur l'art de guérir à cette époque.

Raimond V allait se livrer à un nouvel accès de gaieté, lorsque Laramée, à la fois majordome, maître d'hôtel et capitaine de la Maison-Forte, vint annoncer au baron que le souper l'attendait depuis longtemps.

Laramée, que nous avons vu former l'avant-garde de Tes* corte du baron dans les gorges d'OUioules, avait une physionomie de vrai pandour; son teint aviné, sa voixrauque, ses cheveux blancs et ras, sa longue moustache grise et ses continuels jurons n'étaient pas toujours du goût de Dulceline.

Elle accueillit l'entrée du majordome dans le sanctuaire de l'abbé avec une sorte de grondement sourd qui se changea en aigre glapissement, lorsqu'elle vit Laramée s'approcher indiscrètement du " oile qui couvrait la mystérieuse Crèche et essayer de le soulevé^.

— Eh bien ! ... eh bien ! . . . Laramée, — dit le baron, — ma u-

1 Journal des voyages de M. de Maucaunys, conseiller du roi en ses conseils d'État et privé, et lieutenant criminel au siège présidinl de Lyon, où les savants trouveront un nombre infini de nouveautés en machines de mathérnatiques, expériences plrysiques, raisonnements de la belle philosophie, curiosités de chimie, outre la description de divers animaux et plantes rares, et plusieurs secrets inconnus pour le plaisir et la santé, etc., et ce qu'il y a de plus digne de la connaissance d'un honnête homme dans les trois portas du monde. Paris, Louis Frelaine, au Palais, 1G31.

jour! ! veux-tu donc être plus privilégié que ton maître, et voir les merveilles que Dulceline cache à nos yeux ! Allons, allons, prends cette lampe et éclaire-nous, vieux soudard.

Puis, se retournant vers Mascarolus, Raimond V ajouta gaiement : — Puisque, d'après votre beau livre, les cloportes guérissent les rossignols hydropiques, il faudra essayer de votre remède sur ce vieux drôle, sans cesse menacé d'hydropisie , car c'est une véritable outre, toujours gonflée de vin à en crever... Du reste, il n'a du rossignol que l'habitude de chanter la nuit, et le diable sait quelles chansons !

— Sans compter, monseigneur, qu'il chante d'une voix à réveiller tout le château et à faire fuir les buon loli 4 du sommet de la vieille tour, — ajouta la femme de charge.

— Aussi vrai que j'ai bu ce matin deux verres de saouvochristian 2, les orfraies se connaissent en chouettes, Dulceline ma mie! — dit le majordome d'un air goguenard, en passant avec sa lampe devant la surintendante de la lingerie.

— Monseigneur, — s'écria-t-elle, — vous entendez l'insolence de maître Laramée !

— Et vous serez vengée, ma chère, je vais lui faire boire une pinte d'eau à votre santé. Allons... allons... marche, majordome... la bouille-à-baisse z refroidit.

Le baron, Reine et l'abbé quittèrent la pharmacie, descendirent un escalier assez rapide, et traversèrent la longue et sombre galerie qui unissait les deux ailes de la Maison-Forte; ils entrèrent dans une vaste salle à manger, brillamment éclairée par un bon feu de hêtre, de racines d'olivier et de pommes de pin, qui répandaient dans cette pièce une odeur balsamique.

L'immense cheminée à grand manteau de pierre, aux chenets de fer massif, fumait bien un peu, mais, par compensation, les fenêtres treillissées de plomb et les lourdes portes de chêne ne fermaient pas assez hermétiquement pour que la fumée ne pût s'échapper par leurs nombreuses fissures.

La bise, en s'introduisant ainsi par ces ouvertures, faisait

1 Surnom provençal de la chouette. Un préjugé populaire voulait que ojs animaux allassent boire l'huile des lampes funéraires des églises (Villeneuve, Statistique des Bouches-du-Rhône).

■ Sauve-chrétien. Eau-^e-vie dans laquelle ou fait infuser des graines de raisin avec des aromates.

3 Mets de prédilection des Provençaux, sorte de soupe au poison.

entendre de longs sifflements, victorieusement combattus par les joyeux pétillements du hêtre et les craquements des troncs d'olivier qui flambaient dans Pâtre.

Les murs, simplement peints à la chaux, ainsi que le plafond aux grosses poutres de chêne noires et saillantes, n'avaient pour ornements que quelques peaux de renards, de blaireaux et de loups, symétriquement espacées et clouées par les soins du majordome.

Dans les intervalles que ces pelleteries laissaient entre elles, on voyait des lignes à pêcher, des armes de chasse, des fouets, des gaules, et, comme curiosités, une bride moresque avec son mors tranchant et ses houppes de soie cramoisie.

Sur un dressoir de chêne d'un très beau galbe, on voyait une antique et lourde vaisselle d'argent, dont la richesse contrastait singulièrement avec la rusticité presque sauvage de cette salle.

De grandes botrines de verre blanc étaient remplies des vins généreux de la Provence et du Languedoc; de plus petits flacons contenaient des vins d'Espagne, qui venaient très facilement et très promptement de Barcelone par les bâtiments côtiers.

Quelques valets campagnards, vêtus de casaques de cadis brun, faisaient le service sous les ordres du majordome, les livrées aux couleurs du baron ne sortant du vestiaire que lors des jours de fêtes.

La table oblongue, placée très près du foyer, reposait sur un épais tapis de sparterie. Le reste de la salle était pavé de dalles de grès.

Au haut bout de la table, on voyait le fauteuil armorié de Raimond V, à sa droite, le couvert de sa fille, à sa gauche, le couvert de l'étranger, usage d'une hospitalité touchante.

Au-dessous de cette place, la place du chapelain.

La table était délicatement et abondamment servie.

Autour d'une énorme soupière de bouille-à-baisse, composée d'excellentes murènes de la Ciotat, de tronçons de peï-spadou ou espadon, et de dattes de mer, on voyait des gangas ou gelinottes des Pyrénées entourant une oie sauvage parfaitement rôtie ; de l'autre côté, une selle d'agneau de trois mois et un demi-cabri d'un mois justifiaient par leur appétissante odeur le proverbe culinaire : Cabri d'un mes, agneoiï de très (cabri d'un mois, agneau de trois) ; des coquillages de toute espèce,

tels que clovisses, caramboles, ayant surtout la saveur de roc, comme disent les Provençaux, remplissaient les intervalles laissés entre ces mets substantiels.

Enfin des hors-d'œuvre fortement salés etépicés,tels que crevettes, langoustes, artichauts, céleris et fenouils crus, formaient une réserve formidable que Raimond V appelait à son aide pour exciter sa soif lorsqu'elle commençait à se tarir.

Cette profusion, qui paraît énorme au premier aspect, s'explique facilement par l'abondance des ressources du pays, par la coutume hospitalière de cette époque, et par le grand nombre de gens qu'un seigneur de cette époque avait à nourrir.

Les grâces dites par le digne abbé Mascarolus, le baron, sa fille et le chapelain, se mirent à table, Laramée prit son poste habituel derrière le fauteuil de son maître.

Page 1