LE FIANCE
A peine le baron était-il assis, qu'il s'écria :
— Où diable ai-je la tête ? Et Honorât ne devait-il pas venir souper avec nous ?
— Il nous l'avait du moins promis hier, — dit Reine,
— Et tu souffres que ton fiancé manque ainsi à sa parole ! Quelle heure est-il donc, Laramée ?
— Monseigneur, je viens de poser les deux factionnaires sur le rempart.
— C'est-à-dire qu'il est huit heures, n'est-il pas vrai, seigneur capitaine? — dit gaiement le baron au majordome en tendant son verre.
— Oui, monseigneur, huit heures bien passées.
— Ah çà ! — reprit le vieux gentilhomme, en remettant son verre sur la table, sans l'avoir vidé, — pourvu qu'il ne soit rien arrivé à Honorât !
— Mon père, si Ton envoyait tout de suite quelqu'un à cheval du côté de Berrol ! — dit vivement Reine.
— Tu as raison, mon enfant; de toute façon, nous serons plus rassurés : ce n'est pas qu'il y ait grand'chose à craindre;
b4 LE COMMANDEUR DE MALTE
mais, la nuit, le chemin des marais et des paludes de Berrol n'est pas sûr.
— Qui enverrai-je au-devant de M. le chevalier, monseigneur ? — dit Laramée.
Le baron allait répondre, lorsque le chevalier de Berrol parut précédé d'un valet qui tenait une lampe.
— Et d'où diable viens-tu, mon fils? — dit le seigneur des Anbiez. Et il tendit la main à Honorât, qu'il appelait son fils, depuis qu'il devait épouser Reine. — As-tu rencontré la fée Esterelle dans les fondrières de Berrol?
— Non, mon père; mais j'étais allé chez le seigneur de Saint-Yves, et puis... — S'interrompant pour s'approcher de la jeune fille, Honorât lui dit : — Excusez-moi, je vous prie, Reine, d'être ainsi en retard.
Celle-ci lui tendit la main avec une grâce enchanteresse, en disant d'un ton pénétré, presque sérieux :
— Je suis heureuse... bien heureuse de vous voir, Honorât, car nous étions inquiets.
Il y eut dans ce peu de mots, dans le regard qui les accompagna, une telle expression de confiance, de tendresse, de sollicitude, que le chevalier tressaillit de bonheur.
— Allons, allons, mets-toi à table; et maintenant que tu as fait ta paix avec Reine, conte-nous ce qui t'a retenu chez le seigneur de Saint- Yves.
Le chevalier se débarrassa de son épée et de son chapeau qu'il remit à Laramée, prit place à côté du baron, et répondit :
— Le greffier de l'amirauté de Toulon, qui est en tournée dans la province, accompagné d'un scribe et de deux gardes du gouverneur, était venu, par ordre de ce dernier, visiter le château du seigneur de Saint-Yves.
— Maujour ! — s'écria l'impétueux baron, — je suis sûr qu'il s'agit de quelque commandement insoient ! Ce maréchal, tueur de favoris, n'en donne jamais d'autres; et on dit ce greffier de Toulon le plus mauvais coquin qui ait jamais signifié un arrêt !
— Mon père, calmez-vous, — dit Reine.
— Tu as raison... le Vitry ne mérite pas une généreuse colère. Il est pourtant pénible pour la noblesse provençale de voir un tel homme remplir des fonctions jusqu'ici toujours données à des princes du sang. Mais nous vivons dans un singulier temps. Les rois sommeillent, les cardinaux règneui, la
évêqiies portent la cuirasse et le baudrier1. Cela n'est-il pas bien canonique, l'abbé ?
Le bon Mascarolus n'aimait nullement à se prononcer d'une manière précise, aussi répondit-il humblement :
— Sans doute , monseigneur, les canons de Jean VIII et le texte de saint Ambroise défendent aux prélats de porter les armes; mais, d'un autre côté, la glose du concile de Worms les y autorise (avec approbation du saint-père), lorsqu'ils possèdent des domaines relevant de la couronne. Sous Louis le Jeune, les évêques de Paris allaient à la bataille. Hincmar et Hervien, archevêques de Reims, conduisirent des troupes sous Charles le Chauve et sous Charles le Simple ; Tristan de Salazar, archevêque de Reims, armé de toutes pièces, monté sur un bon coursier, une javeline à la main...
— Bien, bien! l'abbé, par la grâce du cardinal, nous nous accoutumerons à voir les saints évêques vêtus en gendarmes, avec un casque pour mitre, un buffle pour étole, une lance pour crosse, répandre le sang au lieu d'eau bénite ; c'est convenu, l'abbé. A boire, Laramée! Et toi, Honorât, achève ton histoire.
— Voici le fait, — dit le chevalier. — Le greffier Isnard, qu'on dit en effet sans pitié pour les pauvres gens, venait, en compagnie d'hommes de justice, s'informer du nombre d'armes de guerre et de la quantité de munitions que possédait le seigneur de Saint-Yves dans son château, afin d'en dresser un état d'après les ordres du maréchal de Yitry.
Le baron venait de vider glorieusement son verre. Il le tenait encore par le pied entre le pouce et l'index de sa main droite. En entendant ces mots, il resta immobile, attachant un regard stupéfait sur Honorât, et essuyant machinalement, du revers de sa main gauche, sa moustache blanche, trempée de vin.
Le chevalier, sans remarquer les signes d'étonnement du baron, continua : — Comme le seigneur de Saint-Yves hésitait à consentir à ce que demandait le greffier, et que celui-ci insistait presque avec menaces, disant qu'il agissait par ordre du gouverneur de la province au nom de monseigneur le cardinal, je voulus m'interposer entre eux, et...
* M. l'évêiue de Nantes et M l'archevêque de Bordeaux avaient des commandements militaires considérables. Ce dernier fut à la tête des flottes àô France de 1637 à 1638.
— Comment! Saint-Yves n'a pas fait clouer ces corbeaux par les pieds et par les mains à la porte de son manoir, pour servir d'épouvantail aux autres ! — s'écria le baron , pourpre d'indignation, en posant si violemment son verre sur la table, qu'il le brisa.
— Mon père ! — dit Reine avec inquiétude en voyant les veines qui sillonnaient le front chauve du baron se gonfler à se rompre. — Mon père! que vous importe... sans doute le seigneur de Saint-Yves a accédé aux ordres du gouverneur.
— Lui ! obéir à de tels ordres ! — s'écria Raimond V, — lui ! s'il avait eu cette lâcheté, et qu'il osât reparaître à la première assemblée de la noblesse d'Aix, j'irais à son banc le prendre par le collet, et je le chasserais de la salle à coups de baudrier... Comment ! un greffier viendra dans nos maisons fortes compter nos armes, notre poudre et nos balles ! comme un huissier va compter les marchandises d'un marchand! Maujour ! ce serait par ordre exprès et signé du roi de France, notre comte , que je répondrais à un tel ordre à bons coups de mousquet et de fauconneau.
— Mais, monsieur... — dit Honorât.
— Visiter nos châteaux ! — s'écria le baron de plus en plus exaspéré. — Ah ! ce n'est pas assez d'avoir mis à la tête de la vieille noblesse de Provence un Vitry ! un assassin gagé... il faut encore que ce cardinal, que l'enfer confonde (priez pour lui, l'abbé, il en a diablement besoin), nous impose les obligations les plus humiliantes ! . . . Visiter nos maisons ! Ah ! Vitry, tu veux savoir ce que nous pouvons tirer de coups de mousquet et de fauconneau ! eh bien, par la mort- Dieu ! viens donc assiéger la porte de nos châteaux, et tu le sauras!! — Puis, se retournant avec vivacité vers Honorât : — Mais qu'a fait Saint-Yves?
— Monsieur, au moment où je l'ai quitté, il proposait d'entrer en accommodement, de dresser lui-même l'inventaire qu'on lui demandait, et de l'envoyer directement au maréchal.
— Laramée, — dit le baron , en se levant brusquement de table, — fais seller Mistraoû; que cinq ou six de tes gens montent à cheval, arme-les bien, et tiens-toi prêt aussi à me suivre.
— Au nom du ciel, mon père, que voulez-vous faire? — sVcvia Reine en prenant l'une des deux mains du baron dans les siennes.
— Empêcher le bonhomme Saint-Yves de commettre une lâcheté qui déshonorerait la noblesse de Provence... il est vieux et faible, il n'a pas grand monde autour de lui... il se sera laissé intimider... Laramée, mes armes, et à cheval!... à cheval!
— Par cette nuit noire, par les mauvais chemins, monsieur; vous n'y songez pas , — dit Honorât en prenant l'autre main du baron.
— Tu m'as entendu, Laramée ! — s'écria Raimond V d'une voix impétueuse...
— Mais, monsieur... — dit Honorât.
— Eh ! maujour ! mon jeune maître ! je fais ce que vous auriez dû faire ! à votre âge, j'aurais jeté par la fenêtre le greffier, son scribe et les gardes du gouverneur. Mordieu ! le sang de vos pères ne bout pas dans vos veines, jeunes gens !... Laramée, mes armes, et à cheval !
Aux reproches du baron, Henri ne répondit rien; il baissa tristement la tête, et regarda Reine en secouant la tête comme pour lui faire comprendre ce qu'il y avait d'injuste et de dur dans les reproches de son père.
La jeune fille l'entendit sans doute; pendant que Laramée s'occupait de décrocher, d'une des panoplies qui ornaient la salle à manger, les armes de son maître, elle dit :
— Laramée, faites aussi seller ma haquenée; j'accompagnerai monseigneur...
— Au diable la folle ! — dit le baron en haussant les épaules.
— Folle ou non, je vous accompagnerai, mon père.
— Eh ! maujour! non... non, cent fois non, tu ne m'accompagneras pas... par des chemins pareils... à l'heure qu'il est!
— Je vous suivrai, mon père... vous savez si je suis volontaire et opiniâtre...
— Certes... comme une chèvre... quand vous vous y mettez. Pourtant, cette fois, vous me céderez, j'espère.
— Je descends moi-même tout faire préparer pour mon départ, — dit Reine... — Venez, Honorât.
— Au diable la folle ! elle est capable de le faire, ainsi qu'elle le dit! — s'écria le baron. — Ah ! voilà! j'ai été trop bon, j'ai été trop faible pour elle... elle en abuse! — s'écria le vieux gentilhomme en frappant du pied avec colère. Puis, prenant un ton plus doux : — Voyons... Reine... ma fille, ma chère fille... sois raisonnable, un branle de galop et je suis auprès
de Saint- Yves; îe temps de chasser ces misérables à coups de fouet, et je reviens...
Reine fit un pas vers la porte...
— Mais joins-toi donc à moi, Honorât; tu restes là comme un Terme !
— Ah! mon père... oubliez-vous donc que tout à Fheure vous avez traité de lâcheté sa conduite à la fois prudente et ferme dans cette affaire !
— Lui? Honorât? mon fils, lâche?... je couperais la figure à celui qui oserait le dire... Si j'ai dit cela, j'ai eu tort, c'est la colère qui m'a emporté... Honorât... mon fils...
Raimond V ouvrit ses bras à Henri qui s'y jeta en lui disant: — Croyez-moi, monsieur; n'entreprenez pas ce voyage... mon Dieu! vous ne verrez ces gens-là que trop tôt.
— Que dis-tu là?
— Demain matin, sans doute, ils seront ici... aucune habitation noble n'est exceptée de cette mesure.
— lis seront ici demain ! — s'écria ïe baron avec une expression de joie difficile à rendre. — Ah!... le greffier sera ici demain... lui qui a fait condamner aux galères de pauvres diables pour des délits de faux-saunage... ah!... il sera ici demain. Vive Dieu! cela me remet le cœur en joie. Laramée, ne fais pas seller les chevaux... non... non; seulement, demain, au point du jour, prépare une vingtaine de bonnes gaules de coudrier, car j'espère que nous en casserons... puis arrange une bascule au-dessus du fossé, et... mais je te dirai cela ce soir en me couchant. A boire, Laramée, à boire! donne-moi la coupe de mon père et du vin d'Espagne. Il faut boire avec solennité à une telle nouvelle; du vin de Xérès, te dis-je.:. et au diable le vin de Lamalgue!... puisque les gens du tyranneau de la Provence seront ici demain , et que nous pourrons donner sur leur dos, en attendant mieux, les étrivières à Yitry.
, Ce disant, le baron se remit dans son fauteuil, chacun prit sa place, à la grande joie du pauvre abbé, qui, pendant cette scène, n'avait osé dire un mot.
Le souper j troublé par cet incident, finit avec ime certaine gêne.
Raimond V, préoccupé de la réception qu'il ménageait aux agents du gouverneur, s'interrompait à chaque instant pour parler bas à l'oreille de Laramée; il était facile de deviner le sujet de ces colloques secrets, en voyant l'air profondément
LE COMMANDEUR DE MALTE Zj
satisfait avec lequel le vieux soldat recevait les instructions de son maître.
Comme tous les gens de guerre, Laramée nourrissait une haine instinctive contre les hommes de loi,, il ne dissimulait pas sa joie diabolique, en pensant aux bons tours dont le greffier et son scribe devaient être victimes le lendemain matin.
Reine et Henri échangeaient des regards inquiets... ils connaissaient l'humeur irascible et opiniâtre du baron, son goût pour la révolte et son aversion pour M. de Yitry.
La jeune fille et son fiancé craignaient avec raison que le baron ne se laissât entraîner dans quelque fâcheuse démarche. De récents et terribles exemples avaient prouvé que Richelieu voulait mettre un terme à l'indépendance des seigneurs, et absorber dans le pouvoir royal beaucoup de leurs privilèges féodaux.
Malheureusement , il ne fallait pas songer à empêcher Raimond V d'en faire à sa tête ; de plus, tous les gens qui dépendaient de lui ne devaient que trop le seconder dans ses dangereux projets.
Le bon abbé Mascarolus se hasarda bien à dire quelques mots détournés sur l'obéissance, dont les seigneurs devaient eux-mêmes donner l'exemple; mais un coup d'œil sévère et irrité du baron coupa court à la moralité du chapelain, il n'osa pas même défendre le maréchal, comme il avait défendu les prélats guerriers.
Ce qui effraya Reine, c'est que son père, tout en buvant moins que de coutume, se laissait parfois aller à des éclats de gaieté presque extravagante, pendant ses aparté mystérieux avec Laramée.
Le souper terminé, par un ancien et invariable usrge d'hospitalité, le baron prit une lampe et conduisit lui-même Honorât de Berrol à la chambre qu'il devait occuper.
Comme toujours, le jeune homme voulut arguer de sa position de fiancé de Reine pour épargner ce cérémonial au baron; le vieillard répondit aussi, comme toujours, qu'après les fêtes de la Noël, c'est-à-dire après le mariage d'Konorat avec Reine, le sieur de Berrol devenant son fils, il ne le traiterait plus avec formalité. Jusque-là Raimoncl Y persistait à avoir peur son hôte les soins dus à tout gentilhomme qui couchait sous son toit.
Reine rentra chez elle, suivie de Stéphanette. Son apparie-
ment était fort près de celui de son père; elle prêta l'oreille, et s'aperçut, à son grand regret, que Laramée restait chez le baron beaucoup plus longtemps que d'habitude; elle vit parla que le baron poursuivait ses projets contre le greffier et les gens de justice; enfin, malgré l'heure avancée de la nuit, elle entendit le majordome ordonner à deux des gens du baron de monter à cheval pour porter, disait-il, des invitations.
Inquiète des desseins de son père, elle congédia Stéphanette, et rentra dans sa chambre à coucher.
Un nouvel objet d'étonnement, presque de frayeur, l'y attendait.