‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 10 sur 87 · Influence de la population · texte numérisé non relu

Influence de la population

La population est le principe nécessaire de la puissance des états et de leur prospérité agricole et commerciale. C’est seulement dans les temps d’ignorance et de barbarie que l’industrie sans rivale d’une ville privée d’un territoire étendu et populeux , peut lui donner une prépondérance indépendante du nombre de ses habitans. Dans l’antiquité, la fortune de Tyr s’éclipsa , dès que la civilisation répandit sa lumière sur les bords de la Méditerranée. Dans les temps modernes , si Gênes , Venise , et les villes anséatiques qui , long-temps ont fait tout le commerce de l’Europe , n’avaient pas succombé à la puissance des armes , leur population bornée les eût réduites au rang inférieur de villes d’entrepôt, puisqu’elles manquaient delà force qu’exige la production d’une grande masse de richesses agricoles ou industrielles. Le nombre total des habitans de la Suède égale à peine la moitié de celui des ouvriers qu’employent les manufactures de la Grande-Bretagne ; il y a en Angleterre trente fois plus de fabricans , manufacturiers et marchands qu’il n’y avait d’individus dans la population de Gênes , lorsque cette cité superbe étendait son commerce et sa domination sur tout leLevant ; la classe agricole est en France , sept fois plus nombreuse que la population toute entière de la Hollande ; et celle de nos artisans et manufacturiers excède de près d’un million la masse totale des habitans de la Bavière. Or, comme le travail et la quantité de ses produits sont généralement, en raison du nombre des producteurs , la population est la base de la supériorité commerciale, et il ne peut exister

de nos jours de concurrence qu’entre les grandes sociétés.

Toutefois l’avantage d’une population considérable ne devient efficace que lorsqu’une heureuse distribution de la propriété territoriale , une répartition favorable des travaux de l’agriculture et de l’industrie , et surtout une activité bien dirigée développent les effets de la force nationale. Les serfs de la Russie , les mendians de l’Espagne , lesLazzaroni de Naples, accroissent la population sans aggrandir le commerce et la prospérité publique; et ce n’est qu’en déduisant du nombre des habitans d’un pays , les individus étrangers à sa culture et à ses fabriques , qu’on peut déterminer l’influence qu’exerce sa population utile , sur les progrès de sa richesse commerciale. Voici quelques faits , qui montreront l’empire , qu’ont , sur les destins des peuples , et spécialement sur la splendeur de leur commerce , la division du travail et celle de la propriété.

D’après le recensement fait en 1 7 8 2 , l’organisation sociale de la Russie offrait à cette époque le tableau suivant : (1) Ecclésiastiques. . . 200,000

Nobles et employés de l’administration. . 62 1 ,660

Bourgeois 58y,586

Laboureurs libres.. 1,447 >3 12

— de la Couronne. 9,349,206 >24,152,996

— des particuliers. i3,356,478 J

Marchands.. . , . 21 4,4* h

Population totale. . . . 25,776,000 individus.

Ainsi la population libre ne s’élevait qu’à 5 millions ;

,409,246 individus.

(1) Storch.Tab. de la Russie, Docupaens publics, etc.

il y avait les sept huitièmes du peuple russe dans la servitude ; les propriétés territoriales et l’autorité étaient dévolues à une classe d’hommes formant la i8.e partie de la nation; sur i3 individus il y en avait 12 de la classe agricole , et sur 120 , il n’y avait qu’un seul marchand ou négociant. Aussi l’exportation n’atteignait-elle pas i5 millions de roubles, ou 52 millions de francs; ce qui ne donnait que 4o sous pour le contingent de chaque personne , en produits non-consommés , tandis qu’ alors cette somme montait en France , pour chaque personne , à 19 ou 20 francs ou neuf à dix fois davantage.

La population de la Suède s’élevait, en 1819 , à 2,557,000 habitans , dont 1,785,000 , ou près des trois quarts étaient cultivateurs; les arts industriels , y compris l’exploitation des mines , qui seule occupait 64,000 personnes , n’employait que 78,700 individus , ou le 53.' de

Un recensement de l’Espagne recueilli en 1792, par Joseph Townsend, nous fournit des bases d'approximation qui permettent d’établir les termes suivons, comme ceux exprimant , à cette époque , la division de la populat.on

la population.

de ce royaume :

Ecclésiastiques séculiers

et réguliers. .

Nobles. . • Domestiques Laboureurs Journaliers.

Négocians. .

2,470,668 pers.

Manufacturiers

Artisans . . •

Armée , marine , individus nonclassés 1,031,092

Population de l’Espagne . . . . 10,1 5 2,000 indiv.

Sans les Canaries 9,909,000

Ainsi la population agricole de l’Espagne excédait de beaucoup , il y a 5o ans , la moitié du nombre total des habitans de ce pays , et se rapprochait du rapport de 14 à 19; la population improductive montait à près de 3 millions et demi , ou plus du tiers de la masse entière des individus du royaume ; les manufacturiers et les négocions n’en formaient que le 33. e, et joints aux artisans, leur ensemble ne portait la population industrielle qu’un peu au-dessus du io.e de celle que comptait toute l’Espagne. Le recensement de i8o3 a montré que plus récemment ces calculs ne s’éloignaient pas de la vérité , puisqu’il a porté seulement à 269,736 au lieu de 222,367 les artisans et ouvriers de toute espèce , ce qui , sur une population estimée alors à 10, 35 1,000 habitans , ne fait qu’un individu sur 4o.

Le Portugal , d’après la supputation du colonel Franzini , établie par un calcul proportionnel , présentait , il y a une vingtaine d’années , une classification sociale , telle que l’expriment approximativement les termes suivans :

Ecclésiastiques séculiers

et réguliers 1 5 2, 000

Administration 72,000

Professions libérales.. . . 58, 000

Armée et marine i4o,ooo

Domestiques 198,000

600,000 pers»

D’autre pari 600,000 pers.

Propriétaires. 240,000

Propriétaires laboureurs. 384, 000

Fermiers 54o,ooo } 2,164,000

Journaliers 860,000

Bergers 140,000

Négocians 27,200 i

Artisans 524, 000 > 621,200

Pêcheurs. ........ 70,000 J

Non-qualifiés 54, 800

Population totale. . . . 3,44°5°00 indiv.

Le nombre des propriétaires n’étant que de 624,000 , les cinq sixièmes du peuple portugais ne participaient point à la propriété territoriale; et si les biens du Clergé et ceux de la Couronne n’avaient pas été considérables , le royaume étant réparti entre un tel nombre d’individus , la propriété de chacun d’eux eût été de près de 6 lieues carrées. La population agricole montait comme en Espagne , beaucoup au-delà de la moitié du nombre total des habitans et se rapprochait des deux tiers ,- la population improductive était d’un 5.e ; la population industrielle, en y comprenant les pêcheurs , n’était pas plus considérable.

L’Angleterre va nous fournir une suite de données plus directes et plus détaillées ; d’après Grégoire Ring , sa population était divisée ainsi qu’il suit, à la fin du 17.® siècle:

Clergé 5o,ooo personnes.

Noblesse 7,g3o

D’autre part

57,930 personnes.

Propriétaires de terres

8 1 5,ooo

Fermiers

Laboureurs. . . . . ■*. . . .. •

Commerçans

5o,ooo

Marchands

Artisans.

3oo,ooo

Professions libérales

Marins

i5o,ooo

Soldats

Dernière classe du peuple/ . .

. i,33o,ooo

Total de la population. .

5,767,900 individus.

Le recensement de 1811, qui

comprend la population

de l’Angleterre et celle de l’Écosse , montre quels chan-

gemens la puissance d’un siècle peut apporter dans l’or-

ganisation sociale d’un peuple.

En voici les termes

principaux :

Clergé

64,000 personnes.

Noblesse

Agriculteurs

. 4, 000, ooo

Commerçans

„ 5o,ooo

Commis et empl. 65 du comm. ce

Marchands

Ouvr.rs et empl.és des manufact. '

Professions libérales

Marins du commerce

D’autre part 9,540,000 personnes.

Troupes et milices 240,000

Marine royale . ^ 1 3o,ooo

Dernière classe du peuple. . . 2,443,ooo

Total de la population. . .12, 553, 000 individus.

La comparaison de ces deux tableaux et l’examen de leurs différens termes numériques établissent les faits suivans :

Au commencement du dernier siècle , toutes les propriétés de l’Angleterre étaient partagées entre 164,000 familles ; savoir :

1,586 Familles nobles, dont les chefs étaient pairs , chevaliers ou baronets ;

3,000 — d’écuyers ou squires ;

40,000 — de propriétaires de première classe ;

120,000 — de propriétaires de seconde classe.

Les six septièmes de la population ne participaient point à la propriété territoriale , et chaque famille de propriétaire correspondait à 3o individus sans propriétés. La surface de l’Angleterre étant approximativement de i5 millions d’hectares , l’étendue moyenne du domaine de chaque famille eût été , sans les communes , les terres vagues , le domaine royal et celui du clergé , de 89,000 hectares ou 44 lieues carrées.

La classe agricole était alors formée de 822,000 propriétaires et de 2,570,000 cultivateurs ; ensemble :

3,392,000 individus , ou beaucoup plus de moitié , et pour ainsi dire les deux tiers de la population.

Ainsi l’Angleterre était constituée , il, y a seulement un siècle , comme le Portugal , l’Espagne et même la France le sont encore à présent , et d’une manière différente de son organisation actuelle. En effet , on voit , par le recensement de 1811, que les agriculteurs ne formaient plus alors que le tiers seulement du nombre total des habitans, et depuis cette époque , leur masse s’est affaiblie par l’accroissement de la classe industrielle. Cette classe ne comptait, en 1695 , que 600,000 individus , ou du 9.“* au 10. me de la population ; 1 15 ans après , elle était neuf fois plus nombreuse et constituait plus de la moitié delà population de la Grande-Bretagne.

Pour apprécier l’influence qu’un tel changement , dans l’organisation sociale , exerce sur la puissance des progrès du commerce , il suffit de comparer l’exportation des produits du sol et de l’industrie à ces deux époques. A la lin du 1 7.™° siècle, la valeur de cette branche principale du commerce montait à peine à i5o millions; en 181 5, elle s’éleva jusqu’à i56o millions , c’est-à-dire à plus de 10 fois la valeur qu’elle avait sous l’empire d’une distribution différente du travail de la population active des Iles Britanniques. Les douanes , qui, sous Guillaume III, donnaient seulement un revenu de 694,892 livres sterling , s’élèvent maintenant d’une somme beaucoup plus forte , pour l’unique différence de leur accroissement d une année à l’autre; et les recettes publiques de 1824 venant de monter à 5o, 412,000 livres sterl. , ou 1260 millions de francs , elles donnent au Gouvernement , une richesse annuelle 72 fois plùs grande que celle qu’il obtenait, il y a 1 27 ans , de la principale branche de ses revenus , sous

l’influence d’une répartition differente de la population agricole et industrielle.

La division géographique de la population des Iles Britanniques était , en 1811 , ainsi qu’il suit :

Angleterre 10,488,000 individus ,

Écosse i,865,ooo

Irlande 4,74^,000

Total 17,096,000.

Le recensement fait à l’époque ci-dessus , classait cette population de la manière suivante :

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