‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 41 sur 87 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Causes de V agrandissement et de la prospérité du Commerce colonial .

Les colonies modernes ont pour objets immédiats : i.° De fournir, par leur culture, toutes les denrées coloniales , nécessaires à la consommation de leur métropole bt à son commerce d’exportation ; '

a.0 D’ouvrir, par leur propre consommation ou par leur commerce d’entrepôt, des débouchés nécessaires aux produits agricoles et industriels de leur métropole ;

3.° De laisser s’écouler le trop plein de la population , vers de nouvelles contrées qu’il fertilise , et de permettre aux lois pénales d’épargner la vie des criminels, en les déportant dans des pays où ils cessent d’être dangereux ,,, et peuvent même devenir utiles.

De là résultent trois espèces d’établissemens : les colonies agricoles; celles d’entrepôt ou de commerce; et celles de déportation.

Chacune de ces espèces de colonies étant soumise à des conditions spéciales d’existence et de prospérité , il est sans exemple qu’on puisse les confondre sans les plus graves inconvéniens. Nous les séparerons donc dans ces recherches , comme elles doivent l’être dans la pratique de 1 économie politique des colonies ; et nous examinerons successivement quelles sont les conditions fondamentales de ces établissemens et les causes de leur prospérité. Nous montrerons dans le chapitre suivant les effets produits par le concours de ces causes , et par le défaut dos conditions nécessaires de leur efficacité.

Colonies de déportation.

Les principaux avantages de ces établissemens sont :

— De faire cesser la cruelle nécessité des supplices, en séquestrant les criminels loin de la société , qui , n’ayant plus rien à redouter d’eux , n’a plus d’intérêt à leur perte.

— D assurer le châtiment des crimes , qui par fois restent impunis quand les jurés ou les juges , effrayés de la rigueur de la loi , n’osent en provoquer ou en faire l’application à des coupables , qui ne sont pas indignes de toute pitié. — De garantir la société du malheur de ne pouvoir réparer les suites d’une erreur judiciaire , qui envoyé un innocent à la mort. — De conserver aux con-

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damnés le seul bien des malheureux , l’espérance ; de per mettre le repentir et de le rendre utile à la société. — - De faire du travail une nécessité de la vie , de substituer ses habitudes à celles du vice , de remplacer , par l’activité du corps et de l’intelligence , la torpeur de l’oisiveté des prisons , et de déraciner insensiblement les inclinations malfaisantes. — De disséminer les hommes pervers sur une surface étendue pour empêcher cette propagation de la corruption, si funeste dans les bagnes et dans les maisons de détention. — De donner le pouvoir d’adoucir le malheur , le désespoir , le remord , par les consolations d’un sexe compatissant , et de calmer les passions par la force de l’amour paternel, ce qui est impossible dans la captivité des prisons. — De changer l’existence oisive et dépravée de cette captivité qn une vie que le travail épure et que fait supporter l’espoir de l’avenir. — De ne point priver entièrement la société et l’état de cette partie nombreuse de la population qui en est retranchée , par des condamnations dont les effets, lors même qu’ils sont temporaires , s’étendent sur toute la vie des individus flétris , et en font autant d’ennemis irréconciliables de l’ordre social , en leur imprimant le stigmate de la honte et de la réprobation. — D’ajouter à la richesse publique la valeur du travail de cette population considérable , qui peut s’accroître encore d’elle -même’, au lieu d’être vouée à la stérilité , dans les maisons de détention , ou d’être dévorée dans des lieux plus affreux encore par d’infàmes dépravations. — D’occuper par des établissemens utiles , susceptibles d’être étendus et consolidés par le temps , des positions qui peuvent développer nos moyens

d’industrie et de commerce. — De donner la possibilité, par une grande évacuation des bagnes et des maisons de détention, de rétablir les dépôts de mendicité supprimés en partie, et de rendre les prisons plus salubres, en y renfermant un moindre nombre d’individus. — D’alléger et incessamment de faire cesser les charges pesantes qu’imposent la nourriture, l’entretien et la garde des condamnés aux fers et à la réclusion , et de tirer de leur travail beaucoup au- delà de ce qu’exigent leurs dépenses.

Les conditions essentielles d’existence et de prospérité d’une colonie de déportation, sont : — Un territoire circonscrit, isolé par des obstacles naturels qui rendent, sinon impossible, du moins très-difficile l’évasion des déportés, et laisse exercer efficacement la surveillance qu’ils exigent à tous égards. — Un air salubre qui rende moins fréquentes et moins meurtrières les maladies auxquelles sont éminemment sujets les hommes en proie à de violentes affections morales et à un brusque changement des habitudes de la vie. - Une étendue assez vaste pour diviser, séparer et tenir éloignés les uns des autres, des individus dont le contact est triplement redoutable , puisqu’il peut en résulter la révolte , la contagion et la propagation des vices. — Un sol assez fertile pour récompenser le travail , en assurant à ceux qui le cultivent une nourriture saine et abondante. — Un climat dont les productions puissent entrer dans le commerce de la métropole , et servir aux déportés, par leur échange, à acquérir les autres objets dont ils ont besoin. — Un gissement géographique , tel que les communications maritimes ne soient pas longues et difficiles , ce qui les rendrait dispen-

20Ô recherches statistiques

dieuses et diminuerait l’efficacité de la surveillance que doit exercer la métropole sur la colonie. — Une position, qui , néanmoins , n’offre point d’occasions d’évasion dans la fréquence des communications des navires. — Conséquemment une telle distance des établissemens commerciaux que leur voisinage ne puisse multiplier ces occasions. — Un éloignement assez considérable de toute colonie cultivée par des esclaves , pour prévenir des assimilations ennemies de l’ordre et du repos public, et pour empêcher des collusions d’où naîtrait la révolte. — Enfin des circonstances locales qui rendent possible l’extension future des établissemens sous les rapports agricoles ou industriels , et qui permettent , s’il était nécessaire , de former des pêcheries utiles à la subsistance des colonies voisines , des rhumeries qui augmenteraient la valeur de leurs sirops , des salines qui les dispenseraient de recourir aux étrangers , des hattes qui leur fourniraient des bestiaux , pour leur consommation journalière , et un ensemble d autres créations, qui contribueraient efficacement à la piospérité des autres possessions coloniales et au bien-être de leurs habitans.

La réunion des conditions qu’exigent les établissemens de déportation , est difficile à accomplir; pour applanir les obstacles qui s’y opposent , il faut une détermination forte et persévérante , fondée sur la nécessité de ces établissemens. Cherchons donc jusqu’à quel degré, pour les peuples les plus avancés dans la carrière de la civilisation , il est nécessaire

parer de la société les individus nuisibles à son repos. La plupart des établissemens des deux Indes furent d’abord des colonies de déportation; et c’est à la double destination qu’ils reçurent, que furent dus leurs premiers désastres, et dans la suite, la lenteur de leurs progrès. En fondant ses Présides d’Afrique , l’Espagne donna l’exemple d établissemens dont l’objet était spécialement de recevoir- des condamnés ; mais elle s’occupa bien plus de les eloigner pour les empêcher de nuire , que de leur procurer les moyens de devenir utiles , et le défaut- de ressources agricoles fut- un obstacle insurmontable à -l’extension de ces -colonies.

h Angleterre est la première des puissances européennes qui ait arrêté et exécuté un plan régulier , -pour éte- S°S ““damnés dans- une région lointaine , et en obentr un travail fructueux avec leur retour aux vertus sociales On pourra apprécier , par les détails suivans , combien la -nécessité de cet établissement était pressante.

Les tables-de sir Stephen Jansen , publiées par Howard montrent que de i749 à .7S6, dans un espa.ee de 7 ans’ il y eut à Londres, et dans le comté de Middlessex, 428 personnes condamnées à mort , desquelles 3oG ou les trois quarts furent exécutés. De i756 i. ,764. il y eut ,56 condamnations capitales et ,39 exécutions. De ,764 j i772> 457 condamnations et 233 exécutions. En isos,

' y eut 97 condamnations et 10 exécutions. De 1802 h 1808 le terme moyen des condamnations fut de ,5 et celu, des exécutions de 9i. On compta, dans les 7 années finissant en .809, ,872 individus emprisonnés à Newgate pour vol; il n’y c„ eut qu’un seul exécuté.

20g recherches statistiques

Ces nombres ne comprennent que la capitale ; en voici qm embrassent , dans leur récapitulation , l’Angleterre et le pays de Galles ; ils sont empruntés des documens officiels.

Exécutés.

..... bo ,..o $7

Années.

Individus accusés.

Condamnés à mort.

ÎOOO ....

fi 5 >7 fi

Totaux. . . 78,463.

Année moy. 5, 606 602. .......

Cinq années de la fin de ce tableau ont offert , dans la diversité des condamnations les termes ci-après :

Condamnations à mort,

— à la déportation à yie 5o

— pour i4 ans

— pour 7 ans

— au fouet et à l’ameude Total des condamnOI,s. alfli

. 1.3oa

. io3

,. igo. .

. 5so

D’après les documensmis devant le Parlement, en i8ia, et comprenant les résultats des archives criminelles de 1 Angleterre , 1 Lcosse et l’Irlande , le terme moyen du nombre des accusations admises par le jury ( committement ) , fut ainsi qu’il suit pour six années :

Population.

Nombre

d’accusations.

Angleterre. ....

q,4qq,ooo

Irlande

4,5oo,ooo

Pays de Galles.

Proportion.

Les condamnations et les exécutions furent ainsi qu’il

suit

Condamnés à mott. Exécutés.

Angleterre et Galles, 375 i ou i sur 26,917. .. 56 ou 1 sur 1.78,406

Irlande.

Ecosse

On apprend par un rapport récent du ministre de l’intérieur fait au Roi , que le nombre des accusations a été en Angleterre et dans le pays de Galles, en 1 822 de 2 1 ,025. — et en 1826, de 22,106.

Les annales administratives de Campz, pour 1817, nous fournissent des données curieuses sur le nombre des délits commis annuellement dans les provinces de la monarchie prussienne?

Crimes.

Dans les villes de Cologne, Aix-la-Chapelle,

Dusseldorf et Munster . . * . , . , .

. - 1 sur 4oo habitans.

En Poméranie,

Dans les mêmes villes

À Trêves et Coblenlz

En Silesie et dans la P russe occidentale Eu Poméranie

1 — ■ 4oo — t — 800 —

i — 3,ooo

Assassinats.

Dans le district de Maricn-werder • • • » 1 -~t 20’000 **“

En Saxe et pays de Munster 1 35,ooo

A Cologne , Aix-la-Chapelle , Düsseldorf. ... 1 - 60,000 -

En France, la moyenne de 5 années donne seulement pour toute espèce d’attentats contre la propriété , i sur 6,700 habitans; et pour toute sorte d’attentats contre les personnes 1 sur s5,5oo. Le meurtre forme certainement moins du quart des 1277 crimes de cette dernière espèce qui ont lieu annuellement, et il n’y a pas un individu sur 3oo,ooo qui s’en rende coupable. C’est par de tels rapprochemens qu’on peut apprécier les bienfaits de la civilisation et leur admirable influence sur les mœurs du peuple..

Golqulioun , qui a curieusement exploré les annales des tribunaux anglais, fait connaître quel nombre effrayant d’individus repris de justice sont rejetés sans moyen d existence et sans frein dans la société. D’après ses relevés , flans no espace de 4 ans , 8 prisons de Londres fournirent à cette classe dangereuse à l’ordre public , 1 i,o38 personnes ; savoir : 5,592 élargis après avoir été arrêtés sur des accusations qui ne furent point admises par le grand jury, ou parce que les accusateurs 11e se présentèrent point pour les appuyer,* 2,962 déchargés d’accusation devant différens tribunaux, souvent en profitant des défectuosités des lois , ou en éloignant les témoins , ou par d’autres subterfuges; 2,484 convaincus et mis en liberté, après être restés en prison le temps fixé par leur condamnation.

Dans un espace de 7 ans , de 1792 à 1799, ilyeut20,52o prisonniers élargis par l’effet de ces trois causes , savoir ;

!;!5°/ “V" PmC'a,nali0nS et d’évacuation de pcison, 4,935 déchargés d’accusation; 6,o25 avant s.ihif peine ou obtenu grâce. ayantsubileur

Dans le même espace de temps, il sortit des galères , individus faisant monter à 21,89a lemombre total «personnes hbérées.en 7 ans et rentrées dans le sein de Ia socété sans pouvoir lui offrir de garantie morale. C’est P us de 3ooo pour l’année moyenne, et presque un individu de cette classe, pour 3oo habitons de la capitale

de ces°U„„embe C°nSidéfati0nS '’OTd- Ie plus élevésorteM e ces nombres, mais avant d’en indiquer quelques-unes

qui se rattachent h notre sujet , tâchons de présenter sur la France une collection de termes analogues.

Les archives des tribunaux du royaume offrent „o «ne période de cinq ans , les termes numériques :

InJmdus mis en jugement. 8, o42. ..5,485... 6 55! n7

~ contl"ran& «.«3...s,4oa...4,377:::6;S67-;; IXl

Contre la chose publique. ...

e suivante :

iQi. ■ i ,i3o. .

• 3ig •1,206.

• 3,izi

*8iy.

été irSST pr°n0ncées COntre Ces attentats ont

recherches statistiques

Travaux forcés à perpté.

— à temps

Carcan

Bannissement,

i,4oi . .

CO

. i,oi4.

Déportation

Dégradation civile....

Ainsi , par un terme moyen de six années , il y a 34i condamnations à la peine de mort; 2,116 aux travaux forcés , 2,000 à la réclusion, i5i4 à l’emprisonnement, 24 au bannissement et 19 à la déportation.

Les prisons départementales contenaient, en juillet 1818:

io,53i prévenus ou accusés ;

2,264 condamnés à moins d’un an ;

l5586 __ aux travaux forcés attendant leur transport;

502 — en appel ou pourvoi ;

95378 __ à plus d’un an, et ne pouvant être reçus

23,86i Détenus.

Les maisons centrales qui sont destinées à renfermer les individus condamnés à la réclusion ou à plus d’un an d emprisonnement , et où l’on retient . faute de moyens d exécution de la loi , les condamnés au bamssement et b la e-

portation , contenaient : .

Au >.«' septembre 1817. >9>97° mdmdus.

i,et janvier 20,084

Des 59 dépôts de mendicité créés en 1808, 37 Seulement furent organisés; il n’en reste que 22, contenant 8,77^ individus qui , par la modicité des ressources départementales, ont été réduits en 1818, à 3,433 ou beaucoup moins de moitié :

Enfin , les bagnes renfermaient :

En i8i5. . 8,881 forçats.

1823. .10,472 — ; savoir; i coudants à terme. .8,573

l id. à perpétuité. . 1,899

Au i.« janvier i823, d’après le rapport de M. deBarbé- Marbois, le nombre des détenus s’élevait à 50,899 mdividus ; il comprenait 8,828femmes et 691 condamnés , audessous de l’âge de 16 ans. Cette population jointe à celle des bagnes, faisait monter à 4 1,^71 individus, les détenus de toute classe renfermés dans les prisons de France,, autres que celles militaires et les dépôts de mendicité.

Il est triste, douloureux, mais utile de sonder la profondeur de ces plaies invétérées du corps social; nous ne lavons entrepris que pour chercher s’il n’est pas quelquemoyen de les guérir ou du moins d’arrêter leur ravage; mesurons donc 1 etendue du mal avec le secours que nous prêtent les données que nous venons de recueillir sur l’état de 1 Angleterre et de la France.

La férocité des moeurs et la barbarie des lois ont diminué dans la même progression depuis un siècle et demi , dans les Iles Britanniques; on estime que , pendant cette période, le criffid de meurtre est devenu plu. rare dans la -proportion

d’un à 3 ou même à 4* En récapitulant les sentences de mort prononcées dans les comtés de Herts , Essex, Kent, Sussex etSurrey, pendant trois périodes de même étendue, on trouve que la plus ancienne comprise entre 1689 et 1718, compte 123 condamnations pour meurtre et 87 exécutions ; la seconde commençant en 1755 et finissant en 1784, fut encore marquée par 67 condamnations pour ce crime et 57 exécutions; enfin, la dernière de 1784 à 1814 ne présente que 54 condamnations de cette espèce et 44 exécutions. Mais le nombre des délits autres que le meurtre s’est accru considérablement ; et comme il y en a plus de 160 que les lois anglaises punissent sans bénéfices de clergie , il s’est effectué une augmentation dans la quantité annuelle de condamnations à la peine capitale. II y en a trois fois plus depuis 1817 qu’il y a 20 ans. Le nombre des exécutions n’a pas suivi cette progression, parce qu’en conservant ses vieilles lois sanguinaires , la Grande-Bretagne a senti le besoin d’en arrêter la rigueur; ses colonies de déportation lui en ont donné le moyen.

Botany-Bay ne reçut de 1787 à 1797 que 5,763 condamnés ou 576 par an; de 1817 h 1820, il y a eu une déportation de 9,066 individus , ou 2,266 par an , c est-àdire 3 fois plus. Sur ce nombre il y avait :

Condamnés à vie. . . , • 2,800 hommes , 80 femmes.

— a i4 ans . . .1,449 — 1^° “

— 57 ans . . . 4,^21 - — 276

Le montant total de la déportation s’accroît chaque

année; en 1817, elle ne fut que de 1720 hommes. De 1819 à 1820, il en partit 1,016; et l’année suivante , il y en eut plus de 3ooo qui reçurent cette destination , car les condamnations à la déportation montèrent à 2,o52 , et sur 1204 sentences de mort, 97 seulement ayant été exécutés, il resta 1157 personnes dans le cas d’être envoyées à la Nouvelle-Hollande. En effet, on apprend qu’en 1820, 2,737 condamnés ont été expédiés pour cette contrée.

De 181 3 à 1818, il y a eu en Angleterre seulement, sur une population de 10 millions, 5,270 condamnations capitales ; 554 ont été exécutés ; reste 4>7 1 6 individus susceptibles de déportation. Lesjugemens prononçant immédiatement cette dernière peine , l’ont infligée pendant cette période à 6,234 personnes > ce qui fait pour cinq années et pour la moitié des habitans du Royaume-uni , une nécessité actuelle d’expulser de la société près de 1 1,000 individus. Les autres espèces de condamnations pendant cette période montant à 17,233 , forment un total de 28,283. Si l’autre partie de la population qui est plus considérable, fournissait un nombre proportionnel de condamnés, il y aurait annuellement dans les Iles Britanniques 11,273 sentences afflictives et près de 45^00 déportations; mais ces nombres seraient sans doute exagérés, parce que nonobstant qu’il y ait en Irlande moitié plus de suppliciés quen Angleterre, il y a moitié moins de condamnations à mort , et proportionnellement beaucoup moins de procédures criminelles; et surtout parce que l’Écosse est favorisée par des mœurs domestiques et des habitudes sociales qui y rendent les délits plus rares que dans la plupart des montrées de l’Europe les plus justement renommées à

216 recherches statistiques

cet égard. Néanmoins , si l’on réduit le nombre annuel des condamnations criminelles à 10,000, et celui des déportations à quatre , il faut reconnaître qu’une pressante nécessité obligeait la Grande-Bretagne à fonder des étabîissemens lointains qui lui permissent d’évacuer cette population dangereuse et perpétuellement renaissante. Nous verrons ailleurs de quels moyens elle a fait usage pour y réussir ; cherchons maintenant si la France éprouve cette même nécessité , et si la loi qu’elle impose est aussi rigoureuse.

Soit par l’empire des circonstances ou par l’effet d’une poursuite judiciaire plus exacte et plus rigoureuse, les délits se sont certainement multipliés en France depuis la paix, ou du moins un plus grand nombre ont été portés devant les tribunaux. Il y en a eu presqu’autant en 1817 que pendant i8i3 et 1814 réunis. Les condamnations à la peine capitale sont à peu près les mêmes; celles aux travaux forcés ont doublé de nombre; ily en eut en i8i3, 1910; en 1814, 1210; en i8i5, i5o2; en 1816, 2,092; en 1817, 3,394, et en 1 81 8, 2,569, faisant, année moyenne, 2,116. Sans s’accroître autant , les autres peines, notamment la réclusion , se sont aussi multipliées. En prenant le terme moyen de six années , on trouve que la peine capitale ayant été infligée à 2047 individus, c’est un sacrifice annuel de 34 1 individus. En Angleterre , 554 personnes ont été exécutées en 5 ans. Il faut tripler ce nombre pour le proportionner 5 la population de la France; c’est alors 1662 individus suppliciés , ou, pour l’année moyenne, 332; d’où il suit que, malgré des lois plus rigoureuses que les nôtres, F Angleterre peut, avec le secours de ses

SUR LE COMMERCE. gly

colonies de déportation , éviter de mettre à mort un aussi grand nombre de criminels. La différence est annuellement d’une dixaine de condamnés. Cependant la sévérité de ces lois et la fréquence des délits ne sont point comparables, car de 1814 à 1818, il y a eu, par le concours de 1 une et de l’autre causes , 4,557 condamnations capitales qui , devant être triplées pour se proportionner à la population delà France , s’élèveraient au nombre effrayant de 15,671 pour 5 années. Pendant cette période et quoique pendant son cours l’ordre ordinaire des choses ait été tioublépar une addition nombreuse de crimes politiques, les sentences de mort n’ont pas excédé en France i74o; c est-à-dire le huitième de celles qui auraient été rendues en Angleterre , si la population de ce pays eût égalé la nôtre. Mais toutes, ou presque toutes ont été exécutées , tandis qu’en Angleterre il n’y en a pas eu le 8.e

Les condamnations capitales s’étant élevées à 4,557 en cinq années , et les exécutions à 554 , l’Angleterre a retiré de l’établissement de ses colonies de déportation , l’ineslimable avantage d’épargner le sang de plus de 4ooo individus qu’il aurait fallu sacrifier à la sûreté publique et au maintien de l’ordre social, si cette ressource ne lui eût point été donnée; car, comment laisser s’accumuler dans les prisons un nombre de criminels si grand , qu’il y en aurait eu i5,ooo avant la 20. e année, et si dangereux que pour les retrancher de la société , l’arrêt de leur mort eût été prononcé par des tribunaux dont l’intégrité est justement célèbre en Europe i*

En France , les condamnations capitales ont monté , en Six a* , à e, 04 7. Si , comme en Angleterre , on n’en avait

âl8 RECHERCHES STATISTIQUES

exécuté que le huitième, 1791 individus eussent échappé au supplice; et à la vingtième année, une population de plus de 7000 personnes arrachées à l’échafaud rendrait grâce à la clémence du souverain ; mais il faudrait , pour qu’il en fût ainsi, des colonies de déportation; et ces étahlissemens que réclament la justice et l’humanité manquent encore à la France.

La nécessité de ces étahlissemens ne sort pas uniquement des plus hautes considérations de l’ordre moral; elle se fonde sur un besoin urgent, impérieux, inévitable. Dix mille condamnations criminelles ont lieu annuellement dans les Iles Britanniques; il faudrait donc accroître chaque année de 1 0,000 le nombre des détenus que contiennent les prisons et les hulks , . si les colonies de déportation ne donnaient le pouvoir de les évacuer. Il est vrai que ce nombre est atténué d’un io.e par les décès et les libérations annuelles ; mais , malgré cette diminution , l’accroissement serait tel qu’il y aurait 54, 000 détenus à la fin de la 4*e année , 45, 000 à la 5.® et 54, 000 à la 9.® Ainsi l’étendue des prisons , les frais d’entretien et les moyens de coercition devraient être triplés , quadruplés et quintuplés avant qu’on arrivât au terme de dix années.

Une funeste expérience prouve en France que celte progression ne se forme point de termes spéculatifs. En 1814, le nombre des détenus fut accru par 5, 402 condamnations ; en 181 5 , par 4,577 : en 1816, par 6,807 » en 1817, par 9,025 ; en 1818, par 7,5 1 5. En tenant compte de la diminution par décès et libération, et sans y comprendre aucunement l’effet des années anterieures, le nombre des détenus s’est augmenté progressivement

pendant cette courte période, de 3, 402 à 7,429 en 181 5; h i3,5o4,en 1816; à 2 1,489, en 1817; à 26,884, en 1818. Ainsi , au bout de cinq ans , il s’est trouvé près de sept fois plus grand qu’il n’était; et l’on ne peut présager que cet accroissement cesse de rendre chaque jour, plus impérieuse , la nécessité de créer des colonies de déportation, car, depuis la dernière des époques qu’on vient d’indiquer , la population des bagnes et des prisons s’est encore considérablement augmentée. En calculant sur le nombre moyen des condamnations de cinq années , on trouve que cet accroissementest annuellement d’environ 5,5oo individus, dont 2,000 augmentent l’effectif des bagnes, 2,000 celui des maisons de détention, et i,5oo, celui des maisons de correction. En ne s’occupant point ici de cette ^ dernière classe de condamnés, il faut toujours compter sur un accroissement annuel de 4,000 détenus, qui, malgré une défalcation d’un dixième, forme à la cinquième année, une masse d’hommes de 16,590, ou plus de deux fois le double de sa quantité primitive. Si la peine de mort était commuée, pour les cas où elle peut l’être, elle ajouterait à ce nombre environ 2,000 individus; et 1 ou ne pout douter que l’accroissement annuel , qui surcharge les prisons , les bagnes , et fait envoyer à l’échafaud des coupables auxquels on pourrait quelquefois pardonner, forme, pour dix à douze ans, une population égale à celle de Metz , d Orléans ou de Strasbourg.

Un grand malheur produit par cet encombrement des prisons , c est qu’il rend presqu’impossible toute amélioration dans leur régime ; il est la cause qui y perpétue la misèie et le vice, qui charge l'état d’une dépense con-

RECHERCHES STATISTIQUES sidérable , et qui aggrave de plus eu plus un état de choses , onéreux aux finances , funeste aux mœurs , redoutable au repos public et affligeant pour l’humanité. Il n’est qu un remède à ces calamités ; c’est l’établissement des colonies de déportation vers lesquelles puissent s’écouler la population des bagnes , qui est de près de 1 1 ,000 hommes, et celle des maisons de réclusion , qui est de 10,000 individus, dont 3,5oo femmes. Il resterait encore, après cette évacuation , 33, 000 détenus , savoir : 10,000 accusés de crimes ou délits; i5,ooo condamnés correctionnellement, et 10,000 individus des dépôts de mendicité qu’il est instant de rétablir dans leur ancienne extënsion.

La dépense des chiourmes est, malgré l’ordre étonnant et l’économie rigoureuse de leur administration , de près de 3 millions et demi ; et l’on peut évaluer approximativement à sept celle des 2 1 ,000 détenus , susceptibles de déportation. Le besoin indispensable de constructions nouvelles , vastes et dispendieuses , va considérablèment augmenter cette charge de 20 millions. Pour changer en bénéfice cette perte énorme , il faut seulement transporter cette population onéreuse sous les tropiques , l’établir dans un lieu habilement choisi, et lui donner pour tâche une culture riche et facile.

La plus belle de nos colonies agricoles, la Martinique ïie compte qu’une population active de 80,000 individus et ses cultures donnent un produit de 3o à 4o millions. Il est vrai que l’usage des machines, le secours de la force animale et l’emploi d’un grand capital font ici valoir le travail de la population ; mais l’équilibre est presque rétabli parla différence qu’offrent l’activité, la vigueur

et 1 intelligence des Européens , comparées à ce qui résulte de la paresse constitutionnelle des nègres, de l’emploi qu’on en fait comme domestiques et journaliers dans les villes et au détriment de la culture , et enfin de la disparité du nombre d’individus des deux sexes : les femmes étant comme 53 à 46 , parmi les nègres esclaves de la Martinique , tandis qu’elles ne forment que le sixième des condamnés susceptibles de déportation. Aussi , loin de.coûter, comme en France , 3oo à 55o francs par année , chaque détenu, transporté au-delà des tropiques, y obtiendrait de son travail agricole une valeur d’au moins 5oo francs qui pourrait facilement être doublée.

Mais , pour obtenir ces résultats, il faut trouver un lieu qui, réunissant les conditions essentielles que nous avons énoncées, puisse servir à 1 etablissement d’une colonie de déportation. Nous l’indiquerons plus tard , avec les moyens dont 1 ensemble peut assurer le succès de cette entreprise importante; il suffit, pour l’objet que nous nous proposons ici , d’avoir établi ;

1. ° L’impérieuse nécessité de cette espèce de colonies , pour les grandes sociétés modernes qui, comme la France et l’Angleterre , sont dans un état de civilisation exigeant la punition d’une multitude de délits;

2. ° Les ctmrlitiom d’existence et de prospérité de ces colonies ;

o.° Leurs avantages moraux et politiques , et les effets heureux qu elles peuve.tavoirpour le commerce, en mu!lipliant ses transactions.

Colonies d’entrepôt.

Les colonies d’entrepôt sont des marchés où l’on vient approvisionner les pays circonvoisins , et vendre ou échanger leurs produits. Les conditions qui assurent leur existenpe et leur prospérité sont en petit nombre ; mais elles sont^rigoureuses et d’une complexité qui rend leur réunion difficile; ce sont :

i.° Le besoin des contrées adjacentes , de se procurer ce que les entrepôts peuvent leur offrir , soit en l’achetant en numéraire, soit en l’acquérant par des échanges.

2.0 Une situation géographique , qui donne des relations avec le plus grand nombre possible d’hommes éprou vant ce besoin , et qui permette des transactions commerciales faciles , rapides et multipliées.

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