‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 52 sur 87 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Effets de l agrandissement et de La prospérité du Commerce colonial.

Les colonies sont la plus grande merveille des siècles modernes; 1 antiquité qui, dans la beauté des ouvrages du génie, la profondeur et la sagesse des conceptions morales, la hardiesse et la grandeur des entreprises militaires et politiques , a parfois surpassé les prodiges dont notre âge s enorgueillit , n’a point exécuté d’œuvres aussi colossales que celle de ces créations.

Porter le flambeau de la civilisation à travers des mers, qui, depuis le commencement des choses étaient demeurées inconnues ; fonder une immense population , à deux mille lieues de sa terre natale ; transformer en cultures florissantes des déserts sauvages; unir ces bords éloignés aux nôtres , par des flottes qui bravent impuné-

2A6 recherches statistiques

ment les élémens déchaînés; trouver, dans les produits de quelques plantes ignorées de Tyr, de Carthage , de la Grèce et de Rome , un commerce plus riche que celui de ces maîtres du monde; changer des habitudes vieilles comme les sociétés humaines en substituant aux productions indigènes des produits exotiques , dont le besoin fait créer, dans un autre hémisphère ou sous une autre zone, des populations nouvelles; transporter aux bords de la Tamise et de la Seine, les récoltes du caféyer d’Arabie et de la canne Otahitienne , obtenus du sol de 1 Amérique par des cultivateurs africains; charger chaque année 3oo navires du suc cristallisé d’un roseau, trouvé dans une île du grand Océan , dont la découverte date seulement d’un demi-siècle ; enfin , réduire en colonies européennes les empires de l’Asie, et ériger les colonies américaines en puissances maritimes et commerciales , voilà ce qu ont opéré les peuples contemporains par leurs établissemens des deux Indes.

Pour tracer, en quelques lignes , les résultats de ces grands événemens , il nous faut recourir à des expressions numériques ; avec leur moyen , nous esquisserons rapidement les progrès du commerce colonial de l’Angleterre et de la France, et nous fixerons les idées sur la situation actuelle de ces deux puissances à cet égard , et sur les avantages que leur procurent leurs possessions d’outremer.

i.° Progrès du Commerce colonial de la Grande- Bretagne.

On dirait qu’il est dans la destinée de ce pays de

dominer successivement les plus vastes régions du globe; il a régné pendant un demi-siècle sur l’Amérique septentrionale, qui forme aujourd’hui la troisième puissance du monde maritime et commercial. Il gouverne despotiquement l’Indostan , depuis les monts Himalaya jusqu’aux rives de l’Océan indien ; et s’il ne parvient pas à exercer un pareil pouvoir sur les nouveaux états qui formaient autrefois l’Amérique espagnole, il n’en obtiendra pas moins d’eux les plus grands avantages , puisque la prépondérance de son industrie et de son commerce s’accroîtra de leurs immenses ressources. Voici la progression qu’a suivie dans son élévation , le commerce colonial de l’Angleterre.

Au commencement du dix-huitième siècle , l’Angleterre recevait de ses colonies des deux Indes, pour 2 5 millions de francs de denrées tropicales et de marchandises orientales. Ses vastes établissemens de l’ Amérique septentrionale n ajoutaient à cette masse de produits exotiques, que pour 7 millions d’approvisionnemens. Bien ne présageait dans cette humble fortune, la prospérité qui devait, en l’espace de 100 ans , en décupler au moins i’étendue. Vers 1750, les progrès de tous ces établissemens ne donnaient pour résultat qu’une importation de leurs produits d’environ 75 millions et une exportation de marchandises anglaises moindre de 12 millions. En 1770, la séparation et l’émancipation des provinces américaines , qui se constituèrent en États-Unis, portèrent un coup fatal à la ri^ cliesse colonjale de la Grande-Bretagne, qui perdit toutà-coup un commerce de 5o millions , tant pour la valeur des objets importés que pour ceux , exportés. Personne

alors ne prévit qu’un demi-siècle après cette calamité, malgré cette séparation , la guerre acharnée qu’elle fit naître , et la haine que la paix n’avait pu calmer, il s’établirait entre la métropole et ses anciennes colonies révoltées , un commerce plus riche et plus avantageux que celui, qui se faisait entr’éiles avant ces événemens. En 1822, l’Angleterre a reçu des États-Unis, pour 122 millions et demi d’objets naturels et manufacturés; elle leur en a vendu pour 182,700,000 francs; son commerce avec eux est donc de plus de 000 millions ou sextuple de la valeur qu’il avait lorsque ces contrées étaient sous sa dépendance. On ne peut mettre plus d’habileté à détourner les effets d’un grand désastre et à t’rer une nouvelle prospérité des nouvelles combinaisons qui en résultent. Si l’Angleterre avait gardé la possession de ses provinces de l’Amérique septentrionale, elle n’en obtiendrait pas aujourd’hui ce commerce immense , et bien moins encore , s’il est possible , une balance favorable de plus de 60 millions de francs.

En perdant la nouvelle Angleterre, la Grande-Bretagne trouva non - seulement ce double avantage ; mais encore , par la nécessité de chercher un dédommagement dansl’Inde, elle redoubla l’audace de ses entreprises dans cette partie du monde , et se vit bientôt couronnée-par les plus étonnans succès. La destruction de la puissance des Français et de l’empire de Mysore ne lui laissa plus que des ennemis faibles et divisés , qui, loin d’arrêter ses conquêtes, contribuèrent à les augmenter. Le commerce d’importation du Bengale et de la presqu’île indienne , qui n’était , en 1 780 , que de 38 millions, s’éleva à 1 10 dès 1 794 ;

il est monté souvent à i5o dans la période qui s’étend jusqu’à nous : et en y comprenant celui de la Chine , il est depuis plusieurs années, de 188 millions. Les exportations sont, il est vrai, fort inférieures et varient de 75 à 100 millions , laissant à leur détriment une balance considérable; mais ce sont les étrangers qui la payent en achetant les produits que l’Angleterre apporte de ses colonies orientales ; et les transactions de ces contrées sont devenues de plus en plus avantageuses à leur métropole , depuis que celle-ci en obtient des sucres qu’elle raffine , des soies brutes qu’elle emploie dans ses fabriques et des cotons en laine qui alimentent sgs manufactures. Toutefois , ce sont encore les colonies d’Amérique qui sont les principaux établissemens de la Grande-Bretagne au-delà des mers. Leur valeur a doublé , depuis la fin du dernier siècle ; leurs produits importés valent 200 millions, et leur consommation en objets anglais de i5o à 175.

L’usage fait comprendre le commerce du Canada avec celui des Indes occidentales , et fait confondre le commerce de la Chine et des Indes orientales ; il est facile de les en séparer au moyen des données qu’on trouve dans ce chapitre.

En embrassant la longue série des importations de ces immenses pays , pendant le dix-huitième siècle et le commencement de celui-ci , on trouve que leur accroissement a été progressif, et qu’elles sont aujourd’hui près de i5 fois aussi grandes qu’en 1 700. L’augmentation des exportations a été moins régulière , et leur valeur s’est tenue presque toujours au-dessous de celle des objets exportés, ce qui , cependant , n a point empêché le commerce an-

2 5o RECHERCHES STATISTIQUES

glais de prospérer, parce qu’il regagne, par les bénéfices de la réexportation , les valeurs excédentes qui sont absorbées par la consommation intérieure de la Grande- Bretagne.

Tableau des Importations des Colonies anglaises des deux Indes 3 dans la Grande-Bretagne.

Indes orient, et Chine. Indes occidentales.

. 58o,ooo . . . i,258,ooo 1. st.

. . 5g5,ooo. .

. 750,000 . . . i,855,ooo

4 1,260,000 . . • 2,8i5,ooo

. 1,460,000 . . . 3,i5o,ooo

. . i,oo5,ooo. .

. 2,io5,ooo . . . 4,°45,ooo

. . i,5i5,ooo. .

. 2,gg5,ooo . . . 5,4*0,000

. . i,55o,ooo. .

. 2 ,2 î 0,000 . . . 4,3oo,ooo (1)

. 4, *82,000 , . . 6,883,ooo

. 3,g4o,ooo . . . 7,812,000

. . 3,g42,ooo. .

. 5,4n,ooo . . . 13,087,000

. 6,149,000 . . • io,433,ooo

(i) Jusqu’à cette époque l’importation de la Nouvelle-An) terre est comprise dans le total général.

. 6,o4o,ooo . ,

. . 5,3i4,oôo. .

. 7,5g5,ooo .

. 6,636,ooo . .

. . 3,4oi,ooo. .

. . 5,848,ooo. .

. . i4,564,ooo

CO

. . 3,363,ooo. .

l8ll.

. . 4)iq6,ooo. .

. . 6,36o,ooo. .

fO

. 1 5,684,ooo

Importations des 3 dernières années .... 46,781,0005t.

Année moyenne i5, 260, 000

ou 38i,5oo,ooo francs.

Tableau des Exportations de la Grande-Bretagne à ses principales Colonies 3 dans les deux Indes.

Indes orientales.

Indes occidentales.

Total.

. . 3o5,ooo. . . .

. , 335,ooo. . . .

i,i35,ooo

. . 5i5,ooo. . . .

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