CHAPITRE A III
Désastres des Guerres maritimes.
On a remarqué , avec fondement , que les guerres maritimes sont moins sanglantes que celles qui ont lieu sur terre ; mais on semble avoir oublié que les première^ , en détruisant le commerce , ruinent les manufactures , découragent l’agriculture , multiplient les faillites , épuisent, dans leurs sources , les revenus de l’État , et font au peuple les plaies les plus profondes et les plus difficiles à cicatriser. Ce n’est pas seulement en fermant les débouchés qui étaient ouverts à l’exportation , que la guerre maritime fait éprouver au commerce sa terrible puissance; elle agit sur lui en se servant, pour l’étouffer , des efforts qu’il tente pour lui échapper. Elle n’emploie pas uniquement , pour le détruire , l’inertie qu’elle lui impose , et dont la durée prolongée tarit son existence; elle l’attaque violemment , le dépouille , et le prive à-la-fois de ses capitaux , de ses navires et de ses navigateurs. Lorsqu’une guerre maritime est prête d’éclater, il serait utile que le Gouvernement qui veut en prendre l’initiative , fût rappelé , par
SUR LE COMMERCE. 55 j
les fails suivans , à la considération des malheurs qu’elle doit causer infailliblement au commerce et h la fortune publique.
Apres douze années de désastres qui avaient épuisé ses ressources , le commerce français perdit en six ans , par la prise des navires et des cargaisons sortis des ports du continent, des valeurs estimées à 1 85, 1 20,000 fr. Ainsi sur le penchant de sa ruine et à l’époque de ses derniers’ efforts , le commerce de la France perdait encore , chaque année , plus de 3o millions du fonds de ses capitaux , alors même que sa navigation était réduite au sixième de son ancienne étendue. Si nous évaluons , d’après ce terme moyen, les pertes éprouvées de îyqSi 1814, dans l’espace de vingt-deux ans, par notre commerce , nous devons estimer à 680 millions la valeur des prises dont l’Ano-leterre s’est enrichie pendant cette période , aux dépens°du capital des négocions français. Cette somme immense ne peut être encore qu’un minimum , puisque les termes qui donnent ce résultat appartiennent à une époque à laquelle le commerce, déjà affaibli par douze ans de malheurs ne pouvait plus hasarder qu’un petit nombre d’expéditions ’ ce qui diminuait les chances de ses désastres.
Ce serait une grande erreur de croire que ces succès ne
sont pas achetés chèrement par la puissance qui obtient, en
éfimtive, l’avantage; à plusieurs époques de cette longue lutte la Grande-Bretagne n’a pas perdu moins de navires que la France, et les prises qui lui ont été faites n’ont pas été d une moindre valeur. Les seuls corsaires du port de Boulogne, au nombre de . 54,Iuienlevèrenten quatreans 201 navires armés de 19C7 hommes, et valant 12,939,000
Les efforts prodigieux et sans exemple dans l’histoire , que l’Angleterre fit dans cette guerre terrible , augmentèrent de plus la dette colossale à laquelle les guerres précédentes avaient donné naissance, et qui s’éleva en 1814 , lors du traité de Paris , à plus de 24 milliards de francs. Il fallut , pour soutenir cette lutte sans égale dans les annales du monde , créer un papier-monnaie dont la valeur nominale montait, en 1810, à 23 millions sterlings en billets de la banque d’Angleterre , et à 35 en billets des autres banques; ensemble 56 millions sterlings.
Ainsi, i3 à 1400 millions d’assignats avaient été nécessaires à la Grande-Bretagne, pour subvenir à ce qu’exigeait la guerre , qu’elle soutenait cependant avec des avantages signalés; cette plaie dangereuse n’était pas encore fermée , plusieurs années après la paix générale. En 1817 , la banque d’Angleterre avait encore en circulation pour 3o,ii2,ooo livres sterlings d’obligations, mais en 1819, cette somme avait été diminuée de 5 millions ou d’un sixième.
Que l’on juge, par ces données , des désastres, que le commerce de la France et celui de l’Angleterre ont éprouvés pendant la rivalité de ces deux pays , qui , dans une période de 602 ans , a produit 261 années de guerre; si nous calculons seulement la durée de ce fléau , depuis le commencement du 1 7e siècle , époque des développemens du commerce en Europe , nous trouvons que sur 187 ans , la guerre maritime en a rempli 62 , ou le tiers; ainsi de 1627 à 1814, la paix n’a protégé les expéditions de notre commerce que pendant deux années sur trois; et les deux plus grandes puissances commerciales de l’Eu-
rope ont employé presqu’autant de temps , depuis deux siècles, h détruire mutuellement leur prospérité , qu’elles en ont pu mettre à la cultiver et à l’agrandir.