CHAPITRE IX
Pertes des Colonies.
Les colonies modernes sont des marchés dont les avantages pour leur métropole-, consistent principalement en ce qu elles offrent des débouchés certains à une exportatmn déterminée, qui n’y « point à craindre la concurrence étrangère. Le détriment que cause leur perte , doit donc etre évolué principalement parla valeur des exportations qu’on y faisait, et dont la possibilité vient b cesser, quelle que soit la cause qui produise ce funeste effet. Le commerce d’une puissance maritime peut être ainsi atténué considérablement , par la perte de ses colonies, soit qu elle résulte de leur prise , ou de la cruelle nécessité de les abandonner à d’heureux rivaux , ou bien enfin de leur émancipation sans stipulations, particulièrement favorables aux intérêts de leur ancienne métropole.
Lorsqu’en 1 778 , les provinci anglaises de l’Amérique septentrionale secouèrent le joug de la Grande-Bretagne leurs importations montaient à 35 millions, et leurs” ex’ portions à 3o,ooo,ooo fr. Ainsi , l’Angleterre perdit par le secours qu’elles reçurent de la France, et qui les rendit indépendantes, un commerce de 65 millions. Ce fut une plaie douloureuse; mais le temps et des soins ha-
biles sont parvenus à la guérir; et la France qui est la cause de la prospérité de l’Union américaine , n’a importé en 1821, dans ses ports , même avec le commerce de ses colonies , que pour 1 7,956,000 fr. d’objets naturels et manufacturés , tandis que l’Angleterre en a vendus aux Etats- Unis, pour i2Ô millions, c’est-à-dire sept fois plus.
De 1785 à 1787, la France importa par un terme moyen , dans ses colonies d’Amérique et d’Afrique , y compris l’isle de France et Bourbon , pour 93,o56,ooo fr. de produits agricoles et industriels. La totalité de ces établissemens lui ayant été enlevée par l’Angleterre, pendant la guerre implacable de ces deux puissances , elle perdit pendant la plus grande partie d’une période de 22 ans, le débouché, qu’offraient ses colonies à ses produits naturels et manufacturés ; et la durée de cet état de choses la priva de la vente d’une quantité de marchandises , valant au moins deux milliards.
Saint-Domingue, seul recevait , en 1786, du commerce français , même sous l’influence nuisible de l’arrêt du 3o août 1784, pour 44,700,000 francs d’objets du sol et des fabriques de la métropole ; l’insurrection de la population noire de cette île ferma ce débouché, et nous priva d’un marché , qui , s’il était le même pour nous , augmenterait nos exportations d’un neuvième.
D’après le relevé des douanes , nos exportations pour nos colonies sont , année commune , de 32, 800, 000 francs. Ainsi nous retrouvons seulement dans ces établisse— mens , un marché à peine assez grand , pour assurer la vente du tiers des marchandises , que nous placions , il y à 35 à 4° ans, dans nos possessions d’outre-mer, et la
perte s’élève à une valeur absolue de 60 millions, rendue bien plus considérable parles progrès de notre industrie , cjui décuple maintenant la quantité de produits qu’elle créait autrefois.
Létat de l’Espagne est bien plus triste encore; ce royaume a perdu entièrement, et .jusqu’à présent sans aucune compensation , ses immenses provinces des deux Amérique*. La belle colonie de Cuba, qui lui reste presque seule , est émancipée par Je fait sous les rapports du commerce , et ne donne pas à sa métropole plus de bénéfices , que si déjà elle -appartenait aux Etats-Unis. En i8a3, ses exportations s’élevaient à une valeur de 100 millions. Le commerce des colonies étant un échange des denrées de la zone tonfde, contre des marchandises manufacturées et des approvisionnemens , l’importation de Cuba est dans la même proportion que son exportation : les Etats-Unis en possèdent presque la-moitié , l’ Angleterre un quart, la France un dixième , la Hollande! la Suède , les Pays-Bas et le Danemark* environ le septième; et l’Espagne n’a pour part qu’un dixième dans le commerce de la dernière de ses vastes et riches colonies du Nouveau Monde.
S’il était exact que l’exportation de la France dans scs colonies, ne fût maintenant que de 3a millions, et celle des Espagnols à Cuba , de jo millions seulement , la perte de nos débouchés ne serait pas moins grande que celle de Espagne , eu égard à notre population , et à l’étendue de notre commerce; mais il est notoire que les évaluations des douanes sont beaucoup trop faibles ; et l’on peut voir ailleurs , par les détails que nous donnons sur ce
sujet , qu’il ne s’en faut pas réellement plus du quart de sa valeur actuelle , que l’exportation de la France , dans ses colonies, n’atteigne le terme où elle était de 1786 à 1787.
Il résulte de ces termes numériques que des trois grandes puissances coloniales qui existaient , il y a 4° ans , 1 Angleterre seule a réparé ses pertes; elle fait avec ses anciennes possessions émancipées, un c^inmerce d’importation et d’exportation de 211 millions au lieu de 65; ce qui est trois à quatre fois autant. La France devrait placer en plut pour 25 à 3o millions de marchandises , dans ses établissemens d’outre-mer, pour y trouver les mêmes débouchés qu’autrefois ; et enfin, l’Espagne est en perte des neuf dixièmes , dans le commerce de la dernière colonie qui lui reste.