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CHAPITRE XI

Limites trop restreintes de la Consommation intérieure.

Lorsque l’accroissement de la consommation n’est pas proportionnel aux progrès de l’agriculture et de l’indus trie , il faut que les produits naturels et manufacturés trouvent des débouchés de plus en plus nombreux dans

le commerce extérieur, ou bien le développement de la prospérité publique cesse tout-à-coup , et la fortune des peuples s arrête ou rétrograde. Pour prévenir ces terribles effets , il est nécessaire de joindre à une exportation agrandie progressivement , par la découverte de nouveaux canaux, une consommation intérieure et coloniale qui prenne chaque année plus d’accroissement. L’activité de la population s’augmente avec ses besoins , et leurs • progrès sont le signe manifeste de ceux de la civilisation.

C’est sans doufe un grand malheur pour le commerce de la France, de n’avoir qu’un petit nombre de marchés extérieurs ; mais c’en est un plus funeste encore de n’avoir a fournir au-dedans qu’à une consommation trop bornée * et au-dehors de n’approvisionner que des colonies dont les neuf-dixièmes de la population n’ont presqu’aucun besoin que satisfasse l’importation française. Quelques détails feront connaître l’étendue de cette double calamité. Nous examinerons d’abord la limitation qu’éprouve le commerce intérieur, par les bornes étroites de la consommation , nous restreignant toutefois aux objets principaux que fournissent à nos besoins l’agriculture et l’industrie. i.° BU.

Depuis que la France a cessé d’admettre les grains étrangers , la culture des céréales s’est accrue , et leur récolte semble d’après l’examen de plusieurs documens, s’élever annuellement , en déduisant les semences , à 60 millions d’hectolitres de froment et oo millions d’hect. de seigle; les premiers au prix moyen de i4 fr. et les autres à 9 fr. La consommation absorbant à très-peu près toute çette quantité de grains , doit donc monter approxi

mativement à une valeur de 1 100 millions de fr. , ce qui , à raison d’une population de 3o millions , fait pour chaque individu, une dépense annuelle de 37 fr., équivalant au piix. de 2 hect. de froment et un de seigle. Le poids de l’hectolitre de la première de ces espèces de grains, est de 1.55 livres , et celui de la seconde i44; d’où il suit que la quantité moyenne de blé , consommée annuellement , par chaque individu, est l’un pour l’autre, d’environ 45o livres , qui donneraient une quantité de pain égale , si la mouture n’était pas divisée en plusieurs espèces de farine de qualités différentes; il y aurait dans, ce cas 19 f onces de pain bis , d’une bonne qualité , pour chaque personne; mais le déchet et l’extraction du son réduisant d’un quart la mouture , il n’y a réellement pas une livre de pain , pour la subsistance journalière de chaque habitant du royaume; il s’en faut de plus d’un once.

En Angleterre , la consommation est portée au minimum à un quarter de froment par personne; cette mesure pèse 48o livres, et vaut 5i fr.; Benjamin Bell élevant même cette évaluation d’unbushel ou d’an huitième de quarter, la fait monter à 54o liv. de blé et à 57 fr. 4o c. En s’arrêtant au terme le plus bas , on trouve que la consommation générale des Iles Britanniques, excède 66 millions d’hect. de froment, valant, en i823, 1100 millions de fr. La consommation individuelle est annuellement de 36oliv. de pain blanc, ou plus de 21 onces par jour de pain bis.

Si l’on compare ces termes numériques avec ceux que donne la consommation de grains, faite parla population de la France, on reconnaît que les Iles Britanniques font une aussi grande dépense que nous , pour cet objet , nonobstant

l’infériorité du nombre de leurs habitans. La quantité de blé que chaque individu consomme , en Angleterre , excède de 3o livres , celle qui revient en France à chaque personne , et la différence de valeur est de ; elle serait de plus

de 20 si nous adoptions le maximum. Ces calculs montrent l’erreur de cette opinion commune , qui attribue aux anglais , une nourriture en grande partie animale et dans laquelle le pain n’entre que pour peu de chose; peut-être autrefois , chaque habitant des Iles Britanniques ne consommait-il, comme on l’a dit, que 12 onces de pain par jour; mais il n’en est plus ainsi depuis que l’usage du thé est devenu général ; et maintenant chaque anglais mange plus de pain qu’un français , la différence est journellement de plus d’une once.

D’après les dernières recherches de M. de Châteauneuf sur la ville de Paris, la consommation de pain des habitans de cette capitale est en quantité de 18 onces et demie par jour, et en valeur de 65 fr. 5o c. , qui, de 1816 à 1820, étaient le prix de 445 liv. de pain blanc; cette consommation devrait être le minimum de celle de la France, puisque Paris contient, plus qu’aucun autre lieu du royaume , de nombreux consommateurs , vivant dans l’abondance de toutes choses , et mangeant beaucoup moins de pain , que les cultivateurs de nos départemens ne le feraient, s’ils avaient le pouvoir de satisfaire entièrement leurs besoins. Cependant , la consommation de Paris est plus forte de l’énorme quantité de 3 onces et demie , par jour que celle de nos provinces , et sa valeur l’emporte de 28 fr. 5o c. par an.

Si , par une prospérité répandue également sur toute

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la surface de la France, la subsistance de l’habitant de nos campagnes était améliorée , accrue , portée à des termes analogues à ceux qu’offre la subsistance de l’habitant de la capitale , ou de celui des Iles Britanniques , le commerce intérieur de nos céréales s’augmenterait par une consommation plus grande qu’aujourd’hui , et dans cette double hypothèse, atteindrait l’un des termes suivans : 3i la consommation individuelle de chaque habitant du royaume s’élevait à la valeur du minimum de la consommation britannique en grain , c’est-à-dire à 5i fr. au lieu de 37, par individu, il en résulterait un commerce annuel de i55o millions de fr. au lieu de onze cents, comme aujourd hui. Si notre consommation atteignait le maximum de celle de l’Angleterre, c’est-à-dire à 57 fr. par personne, ce commerce serait de 1710 millions; enfin , il serait de 1 g5o millions , si la population de nos départemens jouissait de la faculté de dépenser annuellement 65 f. pour sa nourriture en pain , ce qui ne suppose pas une abondance plus grande et une aïÜnce plus extraordinaire que celle qu’éprouve le peuple de Paris. Ce terme , qui doublerait notre production et notre commerce intérieur des grains, ne semble point au-delà des efforts d’une civilisation puissante, quand on songe que pour y parvenir il faut seulement que chaque individu puisse avoir chaque jour, dans le pays le plus fertile et le plus riche du monde , 18 onces et demie de pain blanc, ou a5 onces de pain noir.

Cette amélioration dans le régime alimentaire de la population du royaume, est d’autant plus désirable, que le défaut de multiplication de nos bestiaux , proportionnelle-

méat aux besoins de la consommation, borne singulièrement l’usage de la viande. La quantité qui en est consommée annuellement par chaque personne , n’est h Paris que de g5 liv. , et dans les provinces de 90. Elle est à Londres de 244 liv* » et dans toute l’Angleterre proprement dite , y compris le pays de Galles , de 1 86 ,• c’est en masse moitié plus qu’en France, et dans la métropole , comme deux et deux tiers sont h un.

Depuis 1688, la consommation de la viande ne s’est accrue à Paris que du quart ; il lui faudrait huit siècles pour atteindre avec cette lenteur de progrès , le terme auquel elle est parvenue dans les provinces de l’Angleterre. Encourager son accroissement est donc une mesure nécessaire au commerce et à l’agriculture, qui peuvent recevoir par elle une étendue double de celles des transactions , que leur permettent aujourd’hui ses limites rétrécies.

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