‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 78 sur 87 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Interlope des Colonies.

Il n y a pas une grande différence d’effets pour le commerce et les intérêts d’une métropole , entre la perte de ses colonies ou leur approvisionnement interlope par l’étranger ; et la même influence est produite par le désastre militaire ou politique qui figure dans les annales des deux Indes , et par les manœuvres obscures qui procurent 5 la contrebande ses riches succès. Nous allons montrer , par des termes numériques , la vérité de. ce rapprochement , échappé à la recherche de ceux qui se sont occupés des causes de la décadence du commerce.

C’est un fait incontestable que , dans les colonies , 1 é-

SUR LE COMMERCE. 35y

change des denrées de la zone torride se fait contre des marchandises d’Europe #avcc un excédant de valeur qui constitue les bénéfices des colons. Mais il n’y a point et il ne peut y avoir de marché considérable en argent; et 1 importation balance nécessairement l’exportation , à cela près d’environ un neuvième , qui forme les gains restant ostensiblen^nt dans les établissemens d’outremer , sans s’écouler autrement que par les rapports des individus avec la métropole. Les colonies étant soumises au régime exclusif , qui ne doit subir que le plus petit nombre possible d’exceptions , toute balance dans leur commerce , qui s y trouve défavorable à la métropole , au-delà du terme d’un neuvième , indique l’existence de l’interlope des étrangers, ou de leur admission dans des transactions réservées au commerce national. La concurrence de ces deux causes , par suite de l’arrêt du 3o août 1784, qui introduisit dans les ports des colonies, les navires étrangers , avec des restrictions illusoires , produisit les effets que nous allons indiquer.

En 1786 , Saint-Domingue , le plus vaste et le plus productif de tous lefe établissemens européens qui existassent alors dans les deux Indes , fournit à la France une importation de 1 3 1 millions; il ne reçut- cependant que pour 44,700,000 fr. de produits naturels et manufacturés de notre sol. En admettant que les bénéfices coloniaux dussent être de 14 à i5 millions, nous devions trouver, dans les marchés de celte belle colonie, des débouchés pour 116 millions d’objets naturels et manufacturés; et une balance de 86 millions à notre désavantage, indiquait que les étrangers faisaient dans cette seule lie un

commerce de 7 1 millions , tant licite qu’illicite. Ainsi ils s’y procuraient une vente qui excédait la nôtre des deux tiers , et leur supériorité l’emportait de beaucoup plus en core , puisqu’ils n’entraient pour rien dans les frais de Gouvernement , administration et défense , et qu’ils échappaient même à tous droits de douanes , pour leur interlope, qui était de 62 millions, cVest-à-dire , plus considérable que l’exportation des navires de la métropole. En effet leur commerce réel étant de 71 millions , et leur commerce patent de 8,878,000 fr. seulement, la contrebande était de 62 millions au moins. On arrive à un résultat encore plus développé , même en cherchant la moyenne proportionnelle de plusieurs années, si l’on embrasse toutes les colonies dans un même calcul. Le terme moyen des importations faites de 1784 & 1788, des colonies françaises d’Amérique et d’Afrique , dans les ports du royaume , s’éleva à 195,250,000 fr. Nos exportations ne furent que de 95,066, 000 fr. La différence fut 100,194,000 fr. au désavantage de la métropole. Si l’on accorde que les bénéfices coloniaux furent d’environ 5 1 millions , les étrangers trouvèrent , au détriment du commerce français , dans nos propres colonies , des débouchés pour une vente annuelle de près de 80 millions , pendant une période de cinq ans. Ainsi , dans cet espace de temps , ils placèrent dans nos colonies pour 4oo millions de marchandises que nous soldâmes en argent , par l’intermédiaire des colons et aux dépens des bénéfices de notre agriculture. La ruine de Saint-Domingue et de la Guadeloupe , par les insurrections des Nègres , et la prise des autres colonies , qui tombèrent entre les mains de

l’ennemi et furent dépouillées par lui, dissipèrent les bénéfices que nos établisscmens d’outre-mer avaient faits sur l’exportation de leurs produits en France.

Les évènemens qui ont forcé l’Espagne à laisser ouverts h l’étranger les ports de Cuba , ont exéfrcé le même pouvoir; ils ont donné principalement aux États-Unis et à l’Angleterre un commerce de 45o millions , fait dans les cinq années qui viennent de s’écouler , au détriment du commerce espagnol ; mais il y a cette différence , que l’industrie et l’agriculture de la Péninsule ne peuvent , dans leur état actuel , approvisionner une population outre-mer de 4oo,ooo individus; tandis qu’il ne fallait à la France que quelques heureux efforts pour fournir, avec un immense avantage , à ses colonies, la presque totalité des objets qui leur sont nécessaires.

Ces données établissent que les effets de l’interlope dans les colonies , sont tellement funestes au commerce de la métropole, qu’ils ne diffèrent qu’à peine de ceux que produit la perte des établisscmens , par leur prise ou leur émancipation.

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