CONCLUSION
Nous avons essayé, dans les pages qui précèdent, de montrer l'influence qu'ont eue les doctrines et les événements révolutionnaires sur les destinées économiques de Nantes. Sans méconnaitre, bien entendu, la part qu'ont pu avoir les bouleversements politiques intérieurs dans la ruine de ce port, on peut ne les considérer que comme une cause accessoire et très secondaire.
Le motif capital de la chute soudaine de Nantes, c’est la cessation de ses relations avec Saint-Domingue.
Dans le mécanisme économique dé Nantes, tel qu'il s'était formé et développé surtout depuis le commencement du xvi* siècle, Saint-Domingue jouait un rôle éssentiel : le jour où ce rouage viendrait à se détraquer, il était fatal que le commerce de Nantes fût anéanti.
Jusqu'à la fin de l’ancien régime, les Nantais ont fermé les yeux sur ce danger. S'ils envisageaient parfois la possibilité d’une catastrophe, c'était à la révolte des colons qu'ils pensaient, nullement à celle des noirs. Encore que les principaux d’entre eux fussent l'élite de cette bourgeoisie « éclairée » qui aspirait à une rénovation politique, la question de la moralité de l'esclavage et de la traite ne
\les inquiétait à aucun titre. Raïisonnant à la manière du précepteur de Candide — de ce Candide, dont, sans doute, ces lettrés se délectaient — ils se disaient que, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure
fin : que les nègres étaient faits pour être vendus, et que
ce ne pouvait être que pour leur bien en même temps que pour le plus grand profit du « commerce ».
Cet optimisme fut quelque peu ébranlé dès que les projets des Constituants furent connus. Nantes entra d’abord ouvertement en guerre contre les amis des noirs. Ensuite, on dut parlementer, louvoyer « pour doubler la déclaration des droits de l’homme », ainsi que l’un des négociateurs l'avoue. On chercha des alliés un peu partout: dans les grandes assemblées révolutionnaires, dans les clubs, enfin jusque chez les « citoyens de toutes les classes et de tous les métiers ». Mais la puissance des idées nouvelles est trop forte. Bientôt il n’est plus possible de demander le maintien de l'esclavage : alors on ne parle plus que de « sauver la colonie ».
Cette dernière préoccupation reste celle du Commerce de Nantes pendant toute la durée des hostilités contre l'Angleterre. La course, avec ses risques glorieux et ses gros profits, ne peut pas l'en délivrer. Ce qu'il demande au Comité de Salut public, une fois la Terreur passée, c’est de faire la paix, c’est de rétablir les relations avec les Iles. |
Lorsque Bonaparte aura réalisé — d’une manière éphémère et fragile — ce äouble vœu, ce que le Commerce sollicite et obtient de lui sans trop de peine, c’est la faculté de «se livrer au même genre d'affaires qu'il faisait autrefois ».
A ce moment, la Révolution n’a — en apparence du moins — modifié ni les anciennes habitudes, ni les anciennes idées : intérêts, passions, préjugés restent les mêmes.
Ce n'est pas seulement la reprise de la traite que le
Commerce poursuit. Nous le voyons réclamer, sous le
Consulat comme sous la Royauté, l'abolition des Compagnies privilégiées, l'exclusion du commerce « interlope » de nos Colonies, la création d’un Ministère du Commerce, bien d’autres objets encore qui figuraient en 89 dans ses cahiers.
D'autre part, la Révolution a soulevé des problèmes nouveaux, dont la solution le tourmente, comme ceux qui se rattachent à l'annexion de la Belgique.
Elle à aussi, elle a surtout posé des principes qui, tôt ou tard, trouveront jeur application. La traite survivra bien longtemps encore à la proclamation solennelle de son abolition en 1815; mais elle portera le poids des condamnations que la doctrine et les lois révolutionnaires ont prononcées contre elles. Ce ne sera plus qu’un trafic secret et honteux.
Aussi ne faut-il pas voir que les conséquences immédiates de la Révolution sur le sort du grand port de la Loire; il faut considérer qu’elle a purifié et totalement renouvelé les sources de sa prospérité, que l’on retrouve ses effets lointains sur l’heureux essor économique dont nous sommes aujourd'hui témoins, et que cette crise a donc été pour le Commerce de Nantes, — ainsi que l’a
dit Taine pour la France, — « terrible et féconde. »