CHAPITRE VII
De 1795 à 1802
Dès que la crise politique aiguë fut terminée, le Commerce chercha à reprendre ses opérations; il sentil aussitôt le besoin de reconstituer un organisme qui lui permit de discuter ses intérêts en commun. En mars 1795, le bureau de la Société d'Agriculture, de Commerce et des Arts, dont les travaux avaient été interrompus pendant «plus de quinze mois », Convoqua une assemblée générale « dans laquelle on délibérera si l’on doit reprendre la suite des séances, ou rompre définitivement la Société... » C’est ce dernier parti qui fut pris, car à partir de cette époque la Société d'Agriculture disparut définitivement. Quelques semaines après, d'ailleurs, les fonctions qu’elle avait exercées étaient attribuées à un Bureau consultalif où Bureau de correspondance du Commerce, dont la création fut provoquée par le maire et les officiers municipaux sur l’invitation que leur en avait faite le Bureau de Commerce récemment établi près le Comité de Salut public. Les négociants et manufacturiers désignèrent huit d'entre eux pour faire | partie de ce bureau qui, dès le mois de floréal de lan IE, entra en relation avec le Bureau de Commerce de Paris, et avec les diverses administrations.
«… Nous donnerons l'exemple du courage aux négociants et manufacturiers de notre place, frappés dans leurs
personnes et dans leurs propriétés par de longs et cruels”
désastres qui leur laissent à peine l'espérance d’une restauration difficile à croire, encore plus difficile à exécuter. Nous aimons néanmoins à nous persuader que le Commerce quiavait développé tous les germes de notre prospérité a la puissance créatrice de les revivifier, et d'en produire même de nouveaux sous les auspices de la paix et de la liberté. » C’est ainsi que s’exprimaient les membres du Bureau dans leur première communication au Bureau de Commerce (1). Ce dernier leur demanda, en premier lieu, de procéder à une enquête « sur l’élat du Commerce avant la Révolution, son état actuel et les moyens de le faire refleurir, » — et après avoir longuement indiqué les moyens à employer pour répondre à ses vues, il concluait : «Tous ces renseignements nous mettront dans la possibilité de présenter au Comité de Salut public les mesures à prendre pour opérer le rétablissement du Commerce et remplir les intentions de la Convention Nationale en travaillant tous de concert à fonder sur des bases inébranlables une des branches de la prospérité publique. » (2).
Le Commerce de Nantes ne pouvait que partager ces espéranceseten souhaiter la prompte réalisation. Il se mit donc à l'œuvre immédiatement, et après avoir recueilli des informalions très précises auprès d'un certain nombre négociants et d'industriels, le Bureau consultatif adressa, le 8 prairial, un mémoire au Bureau de Commerce, en réponse
aux questions que celui-ci lui avait posées.
(1) Z 20 bis, — 6 floréal an III.
(2) Z 19, — 12 foréal an III.
Nous avons déjà utilisé au chapitre 1% quelques-uns des renseignements fournis par ce mémoire sur la situation du Commerce avant la Révolution. Nous analyserons ici succinctement la partie de ce document qui concerne la situation en l’an INT, en complétant ses données sur certains points à l’aide des renseignements fournis par les négociants. Nous ferons ensuile connaître les principaux travaux du Bureau consultatif sur les sujets à l’ordre du jour
dans la même année.
i Le Commerce en l'an III (1)
La situation du Commerce est extrêmement pénible. Unetriple question se pose tout d’abord : Avec quoi, avec qui, comment faire le commerce en France? Il n’y a rien à exporter, et les approvisionnements du pays même sont très difficiles à assurer. Les colonies sont fermées, les navires sont inutilisés, la République est en guerre avec les nations qui entretenaient les relations les plus utiles avec Nantes. « Il faut en excepter la Flandre et la Hollande, mais sait-on quelle influence aura la conquête de la Hollande sur la fortune publique de l'Europe ? » Les capitaux
sont déplacés, dispersés, ou au contraire accumulés sur
certains points audétriment de la circulation.
Veut-on un exemple de la difficulté des relations avec
(1) Le titre complet du Mémoire du 8 prairial estle suivant : « Mémoire sur ce qu'était le Commerce de Nantes avant la Révolution, son état actuel dans ses rapports intérieurs et extérieurs, et les moyens de l’améliorer, »
, l'étranger ? On demande plus de 500 livres par tonneau sur navires neutres pour Dunkerque ; les assurances pour compte français ne se peuvent faire à aucun prix.
Quant au commerce intérieur, 1l est entravé par des causes multiples, et en particulier par la difficullé des communications. Le petit cabotage entre les côtes du Sud et du Nord de l'Océan se faisait autrefois par de très petits bâtiments : on y emploie maintenant des grands navires, dont on ne peut faire autre ‘chose. Les frets sont excessifs, et augmentent dans des proportions fabuleuses les prix des marchandises : ainsi la résine, qui valait ilya quelques années 40 livres les 100 1b. (soit 8 sous la Ib.) est à 40 sous la livre.
L'agriculture et l’industrie souffrent du départ aux armées des cultivateurs et des ouvriers. « La population a fait une perte immense dans toutes les classes. La race des bestiaux est presque éteinte ».
Le crédit a disparu. Les étrangers ne veulent plus vendre à terme ; à l’intérieur on ne vend également plus qu'au comptant. La pléthore du papier-monnaie est effrayante, si on la compare surtout à la pénurie des denrées et des marchandises. La spéculation est effrénée : « les marchandises ne sont presque plus aux mains des négociants. » lit-on dans le Mémoire.
À Ja vérilé, un certain nombre d'industries ont poursuivi leurs travaux : Ce sont principalement celles qui travaillent pour les troupes : fonderies de canons, fabriques d’étoffes de coton, etc... Mais beaucoup d’autres ont disparu. Les fabriques de Cholet et de Clisson ont été
incendiées pendant la guerre civile. Sur trois verreries,
l’une a été détruite lors des travaux de défense de la ville ; l’auire, aux environs de Châteaubriant, a été abandonnée, l'entrepreneur, son fils et son contremaître ayant été € assassinés par les Chouans ».
Les salaires ont subi une augmentation qui n’a été nullement profitable aux ouvriers. Telle filature de coton, qui, en 1789, occupait 250 à 300 femmes, n’en compte plus que 50 : leur salaire qui était d'environ 20 sous par jour est monté à 4et7 livres, «et elles ne peuvent vivre », dit le chef de l'établissement. Dans une fabrique de bouches
à feu en bronze, les mêmes ouvriers qui gagnaient de 3 livres à 4 livres 10 sous par jour touchent de 10 livres à 12 livres : les manœuvres reçoivent de 4 livres 10 sous à 6 livres au lieu de 25 à 30 sous, etc... Les exemples de ce genre abondent, et les constatations sont identiques en ce qui concerne les prix des marchandises.
Lorsque le Bureau consultatif en vient enfin aux moyens d'améliorer le commerce, il déclare qu’il faut abandonner «l'illusion de l'égalité »,— qu’ilestnécessaire de faire la paix; —--qu'ilesturgent de rétablir l’ordre dans les colonies d’Amérique. Ilpense qu’il faudratirer de notre sol et denotreindustrie ce que nous demandions aux autres pays. Ses derniers mots expriment la foi en la science: «Il faut que la chimie crée des procédés inconnus jusqu’à nous pour simplifier les opérations des arts et en abréger la durée, et que la mécanique invente de nouvelles machines pour suppléer les bras que nous n'avons plus ». Ne dirait-on pas que ces hommes ont pressenti les progrès prodigieux de l’industrie au XIX° siècle ? ;
Nous trouvons, dans quelques, autres travaux du Bureau
de correspondance, divers renseignements sur l’activité très restreinte du commerce, et sur les questions dont il se préoccupaït : armements en course, libre navigation de l'Escaut, projet de traité de commerce avec l'Espagne, loi
des patentes.
Les armements en course. — La loi du 23 thermidor an IIT permit à tous les citoyens français d’armer en course pour courir sus aux bâtiments ennemis, et accorda une amnistie aux marins de la République qui avaient déserté. Un arrêté pris le 14 du même mois par le Comité de Salut public avait déjà levé la réquisition portée sur tous les navires de commerce, en vertu de la loi du 4 octobre 1793 et de l'arrêté du 19 vendémiaire an III. Avant même que ces mesures n’eussent été prises, la Commission de la Marine et des Colonies encourageait les armements de corsaires : le 26 messidor, elle écrivait en effet aux Membres du Tribunal de Commerce de Nantes, que le Comité de Salut public, voyant « avec peine la stagnation du commerce dans tous les ports, dans toutes les places maritimes de la République », est partisan de la reprise de la course (1).
Comme on le pense, ces décisions furent accueillies à
Nantes avec une grande satisfaction :
«Cest un hommage au principe du droit dé propriété qui ne peut qu'inspirer la confiance dans les promesses et les opérations des Comités de la Convention nationale,
et influer d’une manière avantageuse sur les armements
en course. » (Lettre du Bureau de correspondance à l'Iuspecteur civil de la Marine, 2 fructidor). Mais les armateurs font des réclamations sur différents objets : ils demandent que le Gouvernement fournisse, outre la poudre qu’il promet, l'artillerie et les armes blanches ; que les corsaires ne soient pas tenus d’être armés de 20 canons au moins; que les anciennes lois de police et de discipline soient maintenues, et que le partage des prises soit déterminé dans la proportion de un tiers pour l’équipage et deux tiers pour l’armateur : il paraissait prudent de préciser ce point, en raison de l'esprit d’insubordination qui régnait dans la marine. Plusieurs équipages des armements faits aux Etats-Unis avaient exigé la moitié du produit des prises.
Les armements ne recommencèrent néanmoins pas immédiatement. Diverses causes les rendaient difficiles. Nous savons, par exemple, par une lettre du Bureau du Commerce à 13 Commission de Marine et des Colonies, que le citoyen Cossin demandait la restitution de deux corsaires qu'il avait gratuitement prêtés à la République et qui, pendant la guerre de Vendée, avaient contribué efficacement au succès de la prise de l’île de Noirmoutier. On appuie sa réclamation dans les termes suivants :
« Le citoyen Cossin a armé plusieurs corsaires de notre port au commencement de cette guerre, ils ont eu de brillants succès contre les ennemis du dehors et contre ceux de l’intérieur... »; il se dispose à entreprendre d'autres armements en course, en présence des encouragements qui viennent d’être promis. La mesure qu’il solli-
cite ne peut qu'être profitable, étant donnée « la confiance
LAyDE
qu'ont en lui les actionnaires des armements qu'il a faits jusqu’à présent en plus grand nombre qu'aucun autre
négociant de notre place » (1).
Il faut mentionner une demande du même armateur, également appuyée par le Bureau consultatif, tendant à obtenir des Comités de Gouvernement de la Convention nationale l’autorisation de donner suite à un projet de création d’une Compagnie qui entreprendrait, sous pavillon neutre, des armements destinés à assurer les relations entre la France et les Etats-Unis (2). Nous ignorons l'accueil que reçut cette demande, parvenue à Paris au moment de l’organisation du nouveau Gouvernement, et nous ne savons pas davantage si le projet de Cossin put se
réaliser.
La question de la libre navigation de l'Escaut. — Le 23 messidor, les officiers municipaux transmirent au Bureau du (ommerce une lettre du représentant du peuple J. Lefebvre (de Nantes), en mission en Belgique, deman-
dant des renseignements sur les effets que la libre naviga-
(1) Z 20 bis, 9 fructidor an III.
(2) Cossin était depuis peu de temps de retour des Etats-Unis où il avait été établir une maison de commerce. Le Bureau ‘consultatif fait valoir que cet armateur a déjà expédié plusieurs navires pour la France, avec des cargaisons composées de subsistances pour la plus grande partie. « Ces premières expéditions lui ont donné lieu de former des liaisons entre plusieurs maisons de commerce de France et des Etats- Unis... Le sienr Cossin a aussi sans doute le dessein d'importer directement les denrées de nos colonies que ses navires vont y charger, et qui ne nous parviennent qu'après avoir payé aux puissances neutres qui en font le commerce des bénéfices qui sont à notre détriment. » (Z 20 bis, 33 fructidor).
tion de l’Escaut pourrait avoir sur le Commerce en général. La question fut aussitôt mise à l'étude par le Bureau, qui chargea l’un de ses membres, celui qui remplissait les fonctions de secrétaire, Pierre Athénas, d'en faire le rapport. Le mémoire que celui-ci présenta fut adressé le 5 thermidor à la municipalité et communiqué aussi au Bureau de Commerce de Paris. C’est une étude très bien faite, qui offre un grand intérêt, et dont l’auteur utilisa la majeure partie lorsqu'il rédigea, peu après, le mémoire qui obtint le second prix au concours institué ; ar Hofmann sur ce sujet : & Est-il de l’intérét de la République française de reculer ses limites jusqu'aux bords duRhin»(1)? Athénas, lorsqu'il fit imprimer ce dernier document, placa en tête l'avis suivant : |
€ Quoiqu’au premier aperçu ce mémoire ne paraisse pas devoir intéresser le Commerce, il a cependant un rapport immédiat avec celui de Nantes, parce que l’auteur y a traité particulièrement des désavantages qu'entrainerait, pour les places maritimes de France, la concurrence des ports de la Belgique dans le Commerce de l’Inde et de nos Colonies de l'Amérique ».
Il importe de bien retenir celte considération : nous la
retrouverons au nombre des préoccupations capitales du
(1) Albert Sorel a lumineusement démontré que le Comité de Salu public de l'an LI «eut son dessein qu'il emprunta au recueil des grands desseins royaux : la limite du Rhin ». Or, le concours de Hofmann « avait popularisé en quelque sorte tous les arguments du débat », Iorsque le Comité provoqua, sur les instances de Rewbell, la délibération publique sur les limites. V. L'Europe et la Révolution, t. IV, — et Revue Historique, t. XVI, p. 314. t
Commerce de Nantes, sept ans plus tard. Et d’ailleurs, elle n’était pas nouvelle : à la séance de la Société d’Agriculture et de Commerce du 9 janvier 1793, un membre (qui n’est pas autrement désigné au procès-verbal) avait présenté des « réflexions sur les avantages et les inconvénients du maintien de la libre navigation de l'Escaut, qui ne serail d'aucune ulilité à la République » (1).
En l'an IIL, on était moins intransigeant, et l’on admettait la libre navigation de l’Escaut, mais avec des correctifs. Résumons brièvement l'argumentation et les conclusions de Pierre Athénas,que le Commerce nantais fit siennes (2).
Après un exposé historique assez complet du rôle com- ‘mercial d'Anvers dans le passé, à l’époque où la navigation de l'Escaut lui était ouverte, de sa prépondérance dans la Ligue hanséatique, de la formation des Provinces-Unies, de la création d’Ostende à la suite de la ruine d'Anvers, l'auteur examine l'ouverture de l’'Escaut au triple point de vue du Commerce de la Belgique dans les Indes orientales, en Amérique et en Europe. Puis il pose deux questions
préliminaires :
. (1) La liberté de navigation et des transports sur la Meuse et sur l’Escaut avait été proclamée par un arrêté du Conseil exécutif provisoire le 20 novembre 1792.
(2) Les avis du Commerce nantais, il est intéressant de le constater, ne furent pas négligés. Lorsque Lefebvre, Député de la Loire-Inférieure à la Convention, fut de retour de sa mission en Belgique, où il avait notammeat inauguré, le 30 thermidor, la navigation de l'Escaut, il fit à la séance de la Convention du 9 vendémiaire un long discours pour expliquer son vote favorable à la réunion de la Belgique. I fit connaître à cette occasion que l'opinion de ses concitoyens était conforme aux intentions du Comité de Salut public: empêcher par les règlements le tort que le Commerce d'Anvers pourrait faire à celui de France. (Moniteur, 13 fructidor an If, et 14 vendémiaire an IV),
«1° La France conservera-t-elle ses établissements dans l'Inde et ses îles à sucre de l'Amérique? Dans quel état sera la culture et le produit de ces îles, et quels rapports politiques et commerciaux auront-elles avec la mère-patrie ?
€ 2° La Belgique formera-t-elle une République à part, sous la protection de la France, ou bien lui sera-t-elle réunie » ? ;
Et comme la solution de ces questions « est encore le secret du Gouvernement », l’auteur envisage successivement les diverses hypothèses que l’on peut émettre à ce sujet. Puis il montre que« la Belgique, riche de ses propres manufactures et de toutes celies de lPAllemagne, qu’elle a derrière elle », donnera à Ostende et aux autres ports du pays un avantage marqué pour les exportations de produits manufacturés en Amérique ; il faitici un Abu très détaillé de ce que pourrait exporter pour l'Amérique chaque port de France, comparativement avec les ports des Pays-Bas ; il fait ressortir que Nantes, en particulier, ne conserveraitguère que les toiles de Bretagne et de Laval, les matériaux de construction, les merrains, les feuillards et l’osier.
Donc, il faudra, soit traiter la Belgique dans ses liaisons de commerce avec nous, si elle forme une République sous la protection de la France, comme la nation la plus favorisée ; soit, si elle est réunie, l’exclure du commerce français de l'Inde et du Sénégal. « La justice même l'exige... » Ce sont les ports de France qui ont fait à ces colonies des avances évaluées à un milliard et demi. Et le mémoire prévoit l’objection tirée du « système d'égalité et
de fraternité entre tous les peuples », en faisant remarquer
que «ces hautes vérités spéculatives ne sont pas applicables, au moins pour le temps présent, au gouvernement de l'Europe... Tant que les différents peuples se retràn- ‘cheront derrière des systèmes de prohibitions et de monopole, celui qui en ferait seul le sacrifice serait, comme on l’a déjà dit, aussi insensé qu'un homme qui acquitterait ses débiteurs, dans le fol espoir que ses créanciers, frappés
de son exemple, lui feraient les mêmes remises » (1).
(1) Sous les mêmes réserves, Athénas conclut, dans son mémoire sur la frontière du Rhin, «qu'il est de l'intérêt de la République française de reculer ses limites jusqu'aux bords du Rhin, pour avoir une barrière entre elle et l'Allemagne, et mettre un terme à l’effusion du sang humain entre les deux nations... » etc... — Aux arguments que nous avons résumés ci-dessus, il en avait ajouté d’autres, d’ordre politique. Nous n’avons pas à en parler ici : nous voulons seulement dire qu’ils révèlent une incontestable profondeur de vues. Citons ces phrases qui ne peuvent manquer de paraître prophétiques, quand on songe qu’elles ontété écrites dans l'été de 1795 : « .… Seul contre tous, et victorieux de tous, le peuple français, tout entier devenu soldat, rapportera dans ses foyers l’esprit inquiet et le souvenir agitateur de ses triomphes, qu’accroitra encore le sentiment habituel de sa liberté. 11 est à craindre que l'esprit de conquête ne devienne l'esprit dominant de la nation, et que nous n’ayons le sort des peuples libres, qui se sont détruits par l'étendue de leurs propres victoires ».
ÂTHÉNAS mériterait mieux, d’ailleurs, qu’une brève mention. C’est l'un des hommes qui ont tenu à Nantes, pendant la Révolution, un rôle considérable dans l’administration du commerce, nous pourrions dire le premier rôle. C’est une des personnalités les plus attachantes, et aussi l’une des moins connues de ses concitoyens. Nous n'avons pas trouvé une seule notice biographique qui fût complète ou exacte à son égard. Né en 1752, à Paris (ou à Nancy, d'après M. Kerviler), il vint à Nantes en 1786, y créa une fabrique d'acide sulfurique — que nous avons signalée ci-dessus (Ch. I). Le Moniteur Universel du 1 vendémiaire an IV, qui donne les résultats du Concours Hofmann, le qualifie de « fabricant de sels et acides minéraux et Secrétaire du Bureaü de Correspondance de Nantes », — Il fit partie de la Commune en qualité de Notable, en 1791-92, puis de l'Administration du District ; fut l'un des fondateurs de la Société d'Agriculture, dont il fut nommé, le 27 février 93, commis-
— 197: — On le voit, le Commerce, toujours en éveil, ne s’attarnl
n'hésitait pas à soulever des problèmes de politique étran-
dait pas aux questions politiques d'ordre intérieur
gère. Après avoir donné son avis sur la question de l’'Escaut, il eut à fournir au Bureau de Commerce établi près le Comité de Salut public des observations sur les articles qu'il serait avantageux d'insérer dans le’ nouveau traité de commerce avec l'Espagne. Dans un long mémoire sur cet objet (10 fructidor) il propose, en résumé, de
demander à l'Espagne :
1° Un convenio, ou fixation de la valeur de nos marchan-
dises, à leur entrée dans ce pays, à un taux inférieur à leur
saire annuel, faisant fonctions de secrétaire, avec 2.000 livres d'honoraires. Îl prenait en même temps une part active aux séances du Club de la Halle (Cf. Guépin, ouvr. cité). Sous le Directoire, il devint directeur de la Monnaie, poste qu'il occupait encore en 1802 ; il fut Conseiller général, fit partie du Conseil Consultatif du Commerce, des Arts et Manufactures établi auprès de la Préfecture, de l'an IX à l'an XI, et présida cette Assemblée, en qualité de vice président, lorsque le Préfet n’y était pas. En l'an XL, il fut élu membre de la Chambre de Commerce, lors de l'institution de cette compagnie, et y éxerca pendant longtemps les fonctions de secrétaire, à titre gratuit. Plus tard, ayant Subi sans doute des revers de fortune, il se démit de ses fonctions de membre élu, mais resta à la Chambre de Commerce en qualité de secrétaire, avec de modestes émoluments. Il occupait encore ces fonctions lors de sa mort, en mars 1829. La Chambre de Commerce accorda à sa veuve, sur la demande de celle-ci, une pension de 900 francs. Très érudit, Athénas s’oceupa beaucoup de chimie, d'archéologie, de minéralogie, et communiqua sur ces sujets de nombreux travaux à la Société Académique de la Loire-Inférieure. L'Académie des Sciences lui avait accordé en 1824 une médaille d’or pour l'invention d'une charrue de défrichement, [Cf. la notice nécrologique dans les Annales de la Société Académique, 4er volume, 1830. — Dictionnaire d'Histoire de Grégoire, 1881. — Kerviler, Bio-bibliographie bretonne. — On trouvera aussi un article dans la Grande Encyclopédie, mais il renferme des inexactitudes].
valeur réelle, en vue de la perception des droits ad valorem (1) ;
2e La restitution du droit que nos navires avaient jadis de ne pas être visités dans les ports d'Espagne, pour leur permettre le commerce « interlope » des piastres, dont l’exportation était interdite en Espagne, mais qui se faisait en fraude par les navires français jusqu’en 1762 ;
3° La coupe du bois de campêche dans la baie du Hon-
duras en concurrence avec les Anglais.
4° La rétrocession de la partie de la Louisiane située sur la rive gauche du Mississipi, qui ne paraît pas incompatible avec la cession de la partie espagnole de Saint- Domingue, obtenue au traité de Bâle, et qui permettrait « de donner un emploi aux soldats qui seront licenciés à la paix, et aux hommes qui ont souffert de la Révolution, et qui en grand nombre tournent leurs regards vers les Etats-Unis... » Les succès prodigieux de cette dernière puissance « ne doivent pas nous laisser plus longtemps indifférents sur la concurrence qu’elle a établie dans le commerce des Antilles : cette puissance va prendre un ascendant redoutable sur toutes les puissances de l’Eu- TOpE.s.e » Le développement de cette idée serait à citer dans son entier ; en voici du moins la conclusion : « Il serait donc d’une politique bien entendue de la part de l'Espagne de nous céder ce pays pour mettre une bar-
rière entre elle et les Etats-Unis. »
(1) Ce système, autrefois en vigueur, avait été aboli à la suite du Pacte de famille.
Loi sur les patentes. — La loi du 4 thermidor an III avait rétabli l'impôt des patentes. Le Commerce, dans une pétition qui fut couverte de signatures, adressa des observations à la Convention contre les dispositions de cette loi : il reprocha à l'impôt d'être réparti d’une manière inégale, d'être immoral, en raison des visites (domicilaires, de l’espionnage et de la délation dans le sein des familles », d'appliquer à toute la République des mesures générales « que l’on reconnaîi! facilement n'avoir été cal-
quées que sur celles qui conviennent à la police de quelques villes, et surtout de celle de Paris et de ses environs. » Suivait un examen détaillé d'un grand nombre d'articles
de la loi.
Vers la même époque, nous voyons.les commerçants poursuivre leurs démarches en vue de l’achèvement de la Bourse « qui est dans le plus grand état de dépérissement »; (1) plusieurs années devaient encore s'écouler avant l’achèvement de cet édifice dont la construction, commencée sous l’ancien régime, ne cessa de préoccuper le Commerce, désireux d’être enfin chez lui. — Soucieux de sauvegarder ses droits à la propriété des Archives du Consulat, le bureau de correspondance, héritier des traditions et des travaux des Corps qui l'ont précédé, refuse de se dessaisir de « tous les meilleurs mémoires » qu’il possède sur les manufactures et le commerce », comme le lui avait demandé le garde des Archives du Bureau du
Commerce de Paris, le 14 thermidor an II (2).
(4) Le Commerce obtint de la Ville, en lan IV, d’ dOÉCHRES proyvisoirement une partie de la Halle. (Z. 19).
(2) Z. 19, 20 bis. — Cf, A. Foulon, ouvr. cité, p. 109.
Ce Bureau du Commerce, d’ailleurs, disparut avec le Comité de Salut public, ou, plus exactement, il fut rattaché à la 4ve division du Ministère de l'Intérieur, et le ministre invita le Bureau de Nantes à continuer de correspondre avec lui (1). Mais, à partir de ce moment, son activité se ralentit, et les réunions des commissaires cessent presque complètement. Le désordre du Directoire ne les incitait guère à faire passer des vœux et des avis à Paris.
Cependant, dans les derniers mois de l’année 1796, le ministre de l'Intérieur prit une initiative intéressante. Il invita, par l'intermédiaire des municipalités, les commerçants des principales villes de commerce à déléguer l’un des leurs auprès de lui « pour s'occuper des moyens de rétablir le crédit public, les manufactures et le commerce ». (Brumaire an V).
Ce fut Millet qui, une fois de plus, fut investi de la confiance de ses concitoyens, et chargé de les représenter à Paris. Ces conférences prirent le caractère de ce que nous appellerions aujourd'hui un véritable Congrès. On y traita des questions d'intérêt général comme : les causes de la hausse de l'intérêt de l'argent (2), le système monétaire, les banques, l'organisation et la police des bourses, etc... (3).
Le député Millet rendit fidèlement compte à ses com-
(1) Z. 19. — 2 nivôse, an IV.
(2) I fut reconnu que les principales de ces causes tenaient à l'émission des assignats et mandats, à l'abolition de la contrainte par Corps, à l'insuffisance de la cireulation du numéraire métallique, occasionnée par l'inactivité de la fabrication des monnaies.
@) Millet envoya des copies des mémoires sur ces différentes questions, en y joignant ses réflexions (2 19).
mettants de sa mission, qui ne fut pas toujours agréable, si on l’en croit. Le 14 nivôse, il écrit :
«Nous sommes en butte aux traits de la plaisanterie, de la méchanceté, de la jalousie, de l'envie, des noirs desseins de nous rendre suspects au Corps législatif. Rien n'arrête et rien n’arrêtera notre zèle. Tenez-vous, citoyens, en défiance contre tous les fagots des feuillistes qui nous prêtent ce que nous ne faisons pas... » [l note, avec une satisfaction évidente, la chaleur avec laquelle & on traite les intérêts des colonies, ce qu’on ne se fût pas permis il y a deux mois ».
En attendant la paix, et la restitution de celles de nos colonies que les Anglais occupaient, le Commerce s’adonna
presque exclusivement à la course.
Les principes de centralisation et d’élargissement du pouvoir exécutif, qui formaient la base de la Constitution de l’an VIIL, reçurent leur application même en matière de commerce. Le Gouvernement institua des Conseils de Commerce «dans les principales villes commerciales ou manufacturières de la République. » Les membres de ces Conseils seraient pris « parmi les négociants les plus recommandables par leurs connaissances et leur moralité », désignés par le préfet, et nommés par le Ministre de l'Intérieur.
\ (Arrêté du 14 prairial). Le Conseil d'Agriculture, Arts, Manufactures et Commerce de Nantes fut formé le 17 prairial an IX par le préfet, qui en était le président-né.
Ses travaux commencèrent en l’an X, et furent inaugu rés par l’envoi d'une adresse au Premier Consul, lui expri-
mant la joie que le Commerce éprouvait des négociations
RO
entamées pour la paix avec l'Angleterre, et se terminant ainsi : (Depuis dix ansles malheurs de la guerre ont pesé sur nos contrées, jadis si florissantes. La prospérité de Saint-Domingue était en partie notre ouvrage; sa subversion à anéanti nos capitaux. Vous aiderez, citoyen Consul, les efforts renaissants de notre industrie, et vous la soutiendrez contre la concurrence des nouveaux ports que vos* conquêtes ouvrent dans la mer du Nord. Bientôt les nôtres se couvriront d’une population active et de vaisseaux qui, avec les produits de notre sol, porteront votre renommée aux extrémités du monde.» (1)
Ces sentiments et ces espérances furent soigneusement entretenus par le Gouvernentent. [1 s'agissait à la fois et de préparer les esprits à l'établissement définitif du pouvoir personnel, en consolidant la popularité du Premier Consul, en la justifiant devant l'opinion publique, et de liquider les questions économiques en suspens, en élablissant le bilan de la Révolution de concert avec les intéressés.
Aussi le ministre Chaptal ne se contente-t-il pas de faire auprès du Conseil de Commerce de véritables enquêtes sur les desiderata des négociants (demande de renseignements
sur les compagnies privilégiées, sur les relations avec les colonies d'Amérique, avec les pays du Nord de l'Europe, sur la marine marchande, les tarifs de douanes, etc...) (2) ; il appelle aussi auprès de lui « quelques-uns des négociants les plus éclairés de la République, afin de
mieux connaître les vœux du Commerce sur les grandes
(1) Z 22,2 brumaire an X.
(2) Z 21, 4e frimaire an X.
questions qui l'occupent en ce moment. » (16 ventôse).
Pour déférer à cette invitation, le Conseil de Nantes, de concert avec douze des plus anciens négociants, pris « parmi ceux qui ont de plus grands intérêts à Saint- Domingue, dans l’Inde, dans le commerce du Nord et celui de l’intérieur », et avec les membres du Tribunal de Commerce, désigna un député qui se rendit à Paris au mois de germinal an X.
Les principales demandes du Commerce de Nantes se
résumailent ainsi :
Rétablissement des relations avec Saint-Domingue, et de l’ordre dans la colonie ;
Exclusion d'Anvers du commerce avec les colonies ;
Plus de Compagnies privilégiées pour le commerce de l'Inde, du Sénégal, de la côte d'Afrique : c’est &... le fléau le plus terrible et le plus à craindre pour le commerce national », qui S'y opposera toujours, « parce que la liberté du commerce est la base la plus essentielle de sa prospérité » ;
Pas de traité de commerce avec l'Angleterre ;
[Institution d'un ministère du Commerce et d’une section de Commerce au Conseil d'Etat.
Le député de Nantes, Touchy (1), vit, dès son arrivée à Paris, le ministre de l'Intérieur qui lui apprit qu’il «n'avait appelé qu’un négociant de Marseille, un de Bordeaux et un
de Nantes ». Lés trois députés furent reçus ensemble le
(1) Touchy avait été plusieurs fois Juge, et, en 1800, Président du Tribunal de Commerce.
16 germinal par Chaptal, qui leur exposa les vues du général Bonaparte ; celui-ci leur accorda une audience d'une heure un quart le lendémain :
« Tout ce temps fut employé à parler commerce ; il nous questionna alternativement, et discuta plusieurs points avec une logique et une sagacité surprenantes. Il fut longtemps question du commerce du Levant et de la franchise du port de Marseille... » Le Premier Consul interrogea ensuite lé député de Bordeaux, enfin celui de Nantes : il lui demanda « si, depuis la paix, notre commerce avait repris un peu d'activité. — Je lui répondis que la signature des préliminaires ayant fait disparaître les obstacles qui paralysaient notre cabotage, notre ville redevenait l’'entrepôt des marchandises nécessaires pour la consommation de la Bretagne, et servait de transit à celles qu'on voulait faire passer dans l’intérieur en profitant de la navigation de la Loire : mais que ce mouvement momentané de marchandises ne servait qu’à renouveler de pénibles et douloureux souvenirs ; que nous avions toujours les yeux fixés sur les branches de commerce auxquelles nous devions, il ya douze ans, notre fortune el notre prospérité ; et que l’état d'incertitude sur ce que nous avions à craindre ou à espérer paralysait nécessairement notre courage, et le désir que nous avions de renouer nos anciennes liaisons.
«— Vous pouvez dire aux négociants de Nantes, m'’ajouta le général Bonaparte, que j'espère que nous recevrons sous peu des nouvelles satisfaisantes de Saint-Domingue, nous en avons de bonnes de la Martinique et de la Guadeloupe; ainsi ils pourront sous peu se livrer au même genre d’affaires qu'ils faisaient autrefois. — Je ne dois rien ajouter à
cette réponse ; mais je crois pouvoir vous assurer que le commerce de la traite aura lieu comme autrefois, et que l'opinion générale est fixée ici sur ce point... » (1).
Cette conversalion se passe de commentaires. Un mois et demi après, l'esclavage et la traite étaient rétablis. (30 floréal an X). |
Touchy participa pendant quelque temps aux travaux du Conseil général d'Agriculture, Arts et Commerce, établi auprès du ministre de l'Intérieur ; on y discuta nombre de questions intéressantes, entre autres celles de la franchise des ports et du commerce de l'Inde : la dernière fut résolue dans le sens de la liberté, mais il s'agissait d'amener à cette opinion le Premier Consul, qui « penchait en faveur
des Compagnies ». #1
Le 11 prairial, Bonaparte eut à la Malmaison une « conversation » — selon l'expression de Touchy — qui dura de midi à 7 heures 1/2. Etaient présents, avec les députés de Marseille, Bordeaux et Nantes, lé troisième Consul (Lebrun) et les ministres de la Guerre, de la Marine et de l'Intérieur. Il ne ful pas question que du commerce de l'Inde, Touchy exposa de nouveau à Bonaparte les desiderata de ses concitoyens. La lettre qu'il écrivit à ceux-ci pour leur raconter l’entrevue montre à quel point il fut séduit et conquis par la « haute conception » des idées du général, son aménité « et quelquefois la gaité dont il a accompagné ses réflexions : tout a concouru à nous faire
oublier les heures... »
(1) Lettre de Touchy au Conseil d'Agriculture, Ârts et Commerce, — 19 germinal an X. (Z 21).
Le Premier Consul retint les députés à diner, et ils ne se retirèrent qu’à dix heures du soir. Le Nantais termine sur
ces mots :
«On doit sans doute admirer le général Bonaparte, c’est un homme extraordinaire ; il a les conceptions les plus grandes et la connaissance des plus petits détails ; mais lorsque l’on a eu l’avantage de l’approcher, on est tellement frappé de son aménité, de sa bonté, de la cordialité avec laquelle il vous reçoit, qu'on ne peut se défendre de l'aimer. Nous avons tous éprouvé le même sentiment, et
nous ne pouvons nous lasser de parler de lui. »
Que l’on fasse dans cette lettre la part de l’exagération, et de l'inévitable satisfaction d’avoir approché « le vain- ‘ queur ». On n’en demeure pas moins confondu du pouvoir de fascination, de suggestion, grâce auquel celui-ci, en quelques heures, donna à ses auditeurs l'illusion que toutes les difficultés étaient aplanies, et qu'il n’était besoin à Nantes que de courage et de palience, pour trouver « les nouvelles sources de sa prospérité » dans l'exécution des
«grands projets » de Bonaparte.
Deux mois, jour pour jour, avant cette sensationnelle audience, la paix d'Amiens avait été proclamée dans la ville de Nantes. Le Conseil de Commerce avait envoyé ses félicitations enthousiastes au Premier Consul, exprimé
l'espoir que le commerce allait se relever définitivement :
€ C'est alors qu’il sera permis au peuple français de s’'applaudir d’une révolution, qui, à travers une longue suite d’orages, l’aura conduit au bonheur, en lui donnant
un héros si digne d’être à la tête du Gouvernement ».
Le 907. =
Le 22 prairial, on reçut à Paris et à la Malmaison, des nouvelles de Saint-Domingue: Toussaint Louverture et Dessalines s'étaient rendus à discrétion, avec 6.000 noirs armés.
& Voilà l'instant de travailler pour nous... » écrit Touchy, et il entrevoit déjà la reprise des affaires avec la colonie.
Double et décevant mirage ! La trève sera de courte durée. C’est avec Napoléon que l’Europe va reprendre la lutte qu’elle a entamée contre la Révolution. C’est le joug de leurs anciens maitres que les noirs vont, définitivement, secouer, et l'indépendance de la Perle des Antilles sera, pour le commerce de France, la rançon d’un passé de
ricnesses et d'erreurs.
CHA PER ESLE
Le Bilan de l'an X
Il ne nous reste qu’à exposer brièvement la situation en l'an X (1801-1802) au moment où s’accomplissent les derniers événements que nous avons relatés (1).
Le lonnage total du port de Nantes, de 259.739 tonneaux en 1792, est tombé à 80.887 tonneaux ; le petit cabotage est compris dans ce chiffre pour 43.915 tonneaux (au lieu de 119.680 tonneaux) : encore doit-on observer qu'on y fait rentrer les relations avec Ostende et Bruges, autrefois comptées avec le « grand cabotage », et qui représentent 6.219 tonneaux. La navigation d'Europe n’occupe plus que 136 bâtiments jaugeant 18.501 tonneaux (soit une diminution de 362 pour le nombre, et de 46.289 pour le tonnage).
La navigation & au long cours », c'est-à-dire avec les pays hors d'Europe, n’est représentée que par 104 navires, Jaugeant 18.471 tonneaux : dans ce total, le mouvement d'entrées et de sorties pour les Antilles n’est compté que pour 7.761 tonneaux, au lieu de plus de 80.000 en 1790. Les armements pour Saint-Domingue commencèrent dès que fut connue à Nantes la signature des préliminaires de la
paix, c’est-à-dire en vendémiaire an X (Huet, p. 226).
(1) Tous les chiffres de l'an X sont extraits de la statistique de Huet.
Huit navires, jaugeant 2.786 tonneaux, furent armés pour l'île de France: « de ce qu’en l’an X nous avons armé 5 vaisseaux de plus qu’en 1790 — dit Huet — il ne faudrait pas en conclure que le Commerce de notre place, repoussé des Antilles, se dirigeait et s’agrandissait aux colonies de l'Océan Indien. Nos corsaires, qui, pendant la dernière guerre, avaient couru les mers de l'Inde, avaient déposé leurs prises à l'Isle-de-France, et on armaït pour les en retirer ».
Les relations avec les Etats-Unis, loin d’avoir diminué, se sont notablement développées: en l’an X elles ont donné lieu à un mouvement de 32 navires et 6.750 tonneaux, se partageant à peu près par moitié à l'importation et à l'exportation. Huet, à ce propos, fait la remarque suivante:
« On voit, par la balance de notre commerce avec le continent d'Amérique, comment un peuple qu'on n’apercevait pas, ii y a vingt ans, s'élève, se fortifie, s’accroit des débris de l'Europe et s'enrichit de nos calamités ». Mais il s’empresse d'ajouter que, si nous n'avons exporté que pour 424.825 francs dans ce pays, qui a importé chez nous une valeur de 3.448.039 francs, le montant de ses ventes effectives (principalement en riz, tabacs et farines) ne s’est élevé qu'à 2.333.907 francs: le reste représente le commerce de transport, soit des marchandises achetées par les Etats-Unis eux-mêmes à l'étranger, soit des marchandises qu'ils ont introduites pour le compte d'autrui, ne conservant pour eux que les bénéfices du fret.
La valeur totale des échanges du port de Nantes avec l'étranger et les colonies, est évaluée à 21.000.982 francs
en l’an X (dont 4.240.732 francs pour le commerce direct et circuiteux des Antilles), au lieu de 99.903.498 livres (dont 49 millions pour les Antilles), avant la Révolution.
J’ai trouvé aux Archives du Commerce (Z 9) un aperçu des pertes éprouvées par le commerce de Nantes à Saint- Domingue. Ce document n’est ni daté, ni signé, mais il y a tout lieu de croire qu’il fut établi vers 1802. C’est une liste des maisons de Nantes qui faisaient des affaires directes avec Saint-Domingue, avec l'estimation des pertes qu'elles ont subies en créances sur la colonie et en biens-fonds provenant du fruit de leur négoce: les simples propriétaires de domaines à Saint-Domingue «non attachés au commerce » n’y seraient par conséquent pas compris.
L'auteur, après avoir fait toutes réserves quant à l’exactitude des chiffres qu’il pose, compte 82 maisons ayant perdu au total 78 millions, auxquels il ajoute 15 millions « à divers intéressés dans les bâtiments, pacotilleurs et capitaines », soit, en définitive, 93 millions de francs.
Privé des denrées çoloniales, le commerce extérieur de Nantes se réduisait pour ainsi dire à rien. Le total de ses exportations en Europe et aux Etats-Unis atteignit à peine 3 millions 1/2 de francs en l’an X, tandis que les importations se chiffraient par près de 11 millions. Les principaux clients de la place étaient le Portugal (pour 1.200.000 francs) et l'Espagne (pour 883.000 francs). Ses plus gros fournisseurs étaient les Etats-Unis (pour 3 millions 1/2), l’Allemagne etla Prusse (3 millions), le Portugal (1.800.000 francs) la Hollande (1 million), l'Espagne (882.000 francs), etc.
Quant aux manufactures, elles étaient naturellement
en pleine décadence. Le tableau que nous reproduisons plus loin, d’après ceux qui figurent dans un mémoire du Conseil du Commerce (1) (an X), accuse une diminution de près de 7.000 ouvriers et de plus de 8 millions 1/2 de francs de produits sur les chiffres de 1788.
Nous avons déjà indiqué, cependant, l’éclosion de diverses manufactures nouvelles, en pleine période révolutionnaire. En outre des fournitures pour la Défense nationale, il convient de citer les « mouchoirs à l'instar de ceux de Cholet » et les «siamoises jaspées » ainsi que les étoffes de laines dites « calmoucks ». « Ces nouveaux articles compensent la perte que les autres fabriques de Nantes ont éprouvée ; en sorte qu'on estime qu'il y a à Nantes autant et peut-être plus de métiers battants qu’en 1788. » (Mémoire précité). |
Les manufactures d’indiennes étaient réduites à quatre « qu'on ne peut plus dire en activité, mais luttant avec courage contre toutes les contrariétés pour soutenir une vieille réputation. » Les fabricants demandaient le retour à la prohibition des indiennes étrangères, que le tarif: des douanes de 1791 avait remplacée par un droit de 135 livres le cent pesant. (2)
Les raffineurs n’attendaient, pour rouvrir leurs usines, que le rétablissement des relations avec les colonies. Le mémoire de l’an X dit à ce sujet: «Ces manufactures prendront une grande extension, si le gouvernement,
fi frappé des inconvénients de l'introduction des sucres
(2) V. un mémoire de Louis Favre aîné, du 95 prairial an VII (Z. 19).
raffinés étrangers, se porte à les défendre, ainsi que le terrage dans les colonies. » L'opposition des Nantais à tout projet de traité de Commerce avec l’Angleterre tenait précisément aux craintes qu'ils éprouvaient relativement à l'entrée en France des sucres raffinés anglais ; cela eût été désasitreux, non seulement pour leurs raffineries, mais pour leur commerce de commission, qui avait la clientèle
des importantes raffineries d'Orléans.