XLIV
Lettre de M, de Sartine du 25 septembre il 68.
Vous devez avoir reçu des ordres. M., pour faire approvisionner vos marchés ; je l'ai demandé avec instance, parce que je suis intimement convaincu que cette précaution n'est pas incompatible avec la liberté raisonnable du commerce des grains, et, de plus, qu'elle est absolument nécessaire pour empêcher la cherté excessive que nous éprouvons depuis quelque temps. Nous vous avons envoyé des secours qui vous seront sans doute ari-ivés à propos, je le désire. Voudriez-vous bien me faire le plaisir de me mander ce
que produironl les inviLali-.ins que vous aurez fait faire aux marchands et laboureurs de garnir les ijiarchés, et si vous croyez, comme on le dit, des compagnies (1) qui enlèvent les blés et qui mettent le feu dans les marchés par leur empressement ridicule? Je vous offre tous les services qui peuvent dépendre de moi. J'ai l'honneur d'être, etc.
[XLX]
Réponse de M. de Cy pierre à M. de Sartine, du 21 septembre il 68.
il y a déjà longtemps, M., que j'ai prévenu M. le Contrôleur Général de la cherté excessive du blé que nous éprouvons aujourd'hui et qui ne fera qu'augmenter, si le gouvernement ne prend pas de mesure précise assez prompte pour remédier aux abus qui l'occasionnent plus que la rareté de l'espèce. Je suis très-flatté, M., de voir que ma faconde penser sur la liberté du commerce des grains se rencontre avec la vôtre. En effet, je n'ai cessé et ne cesse encore de répéter à M. le Contrôleur Général que je regarde cette liberté comme très-avantageuse, notamment à ma province qui recueille chaque année commune beaucoup plus de blé qu'il ne lui en faut pour la consommation des habitants. Mais j'ajoute que c'est assurer et soutenir cette même liberté, loin de la gêner, que de tenir la main à l'exécution des règlements faits pour l'approvisionnement des marchés. Car il ne me parait pas près d'établir pour la vente du blé et du pain la même liberté que pour les autres denrées ; il faut nécessairement des lieux et des jours fixés pour l'approvisionnement du peuple, et ce peuple n'est pas à beaucoup près aussi effrayé du prix du pain que de la disette du blé dans les marchés. Or cette disette aura lieu tant qu'il sera permis d'acheter et de vendre les grains dans les greniers, dans les granges, et même sur pied, comme cela est arrivé cette année ; elle augmentera encore lorsque, sous prétexte de la liberté du commerce des grains, on tolérera que les boulangers et marchands aillent sur les chemins au-devant des voitures qui amènent du blé au marché pour les acheter et en faire conduire au marché une partie dont ils font un nouvel achat simulé à un prix beaucoup plus considérable, afin de forcer les officiers
(1) Textuel; probablement pour : et si vous croyez (qu'il existe) des compagnies.
— gode police a augmenter la taxe du pain et de gagner davantage sur le blé qu'ils ont en grenier.-
Ces manœuvres se sont tellement multipliées à Orléans, que, le mardi 24 août dernier, jour de marché, il n'a pas été exposé en vente un seul sac de blé ; le 7 du présent mois, à l'ouverture du marché, il n'y en avait que 40 sacs formant environ 8 setiers de Paris. Jugez, M., de la sensation que peut produire une pareille disette dans une ville où plus de 60,000 habitants viennent s'approvisionner et qui, par la proximité de la Beauce, a toujours servi, pour ainsi dire, de grenier d'abondance pour les provinces qui l'avoisinent. Je ne me suis point lassé de retracer notre situation critique et de dénoncer les monopoles qui l'occasionnaient, en observant que la loi qui favorisait l'exportation des grains me paraissait n'avoir eu pour objet que l'excédent de la subsistance d'une province pour le faire passer dans une autre qui en manquait, soit par la nature du sol ou par la perte de sa récolte.
L'esprit de cette loi se trouverait rempli en obligeant les laboureurs à vendre dans les marchés et en fixant dans ces marchés des heures, premièrement pour laisser approvisionner le peuple, et ensuite pour les boulangers : après ces deux époques, les marchands pourraient faire leurs achats, et l'exportation serait absolument libre de la part de toutes personnes, à l'exception des laboureurs qui seraient tenus de vendre dans tels marchés qu'ils voudraient.
J'ai l'honneur de vous envoyer la copie d'une lettre du 24 de ce mois, que je viens de recevoir de mon subdélégué à Dourdan ; vous y verrez, M., l'inconvénient qui résulte de la faculté qu'ont les laboureurs de faire le commerce du blé. J"ai effectivement reçu ces jours-ci une lettre de M. le Comte de Saint-Florentin, en vertu de laquelle j'ai écrit aux officiers de police des principales villes de la généralité d'Orléans la lettre dont je joins une copie. L'exécution des ordres du Roi sur cet objet pourra diminuer les monopoles dans les marchés, mais ne remédiera pas à l'inconvénient détaillé dans la lettre de mon subdélégué de Dourdan. M. le Comte de Saint-Florentin me charge bien de faire connaître aux laboureurs qu'ils doivent porter aux marchés des quantités de blé proportionnées à leurs exploitations, mais je ne puis faire cette injonction aux laboureurs que par une ordonnance que je ne ferais sûrement expédier qu'après en avoir fait approuver le projet au Conseil ; j'ai répondu en conséquence à M. le Comte de Saint-Florentin.
Il est constant qu'il existait une Compagnie qui a fait acheter tous les blés vieux, jusqu'au moment de la récolte, dans toute la Beauce, le Perche et le Gàtinais : aussi le pain vaut-il dans ces différents pays jusqu'à 3 s. 6 d. la livre. Mais ces achats se faisaient par des commissionnaires qu'il n'était pas même permis de questionner sans paraître gêner la liberté ; de sorte qu'il n'est pas possible de nommer avec certitude physique les membres de cette Compagnie. Au reste, son existence ne ferait aucune sensation, si ses émissaires ne pouvaient acheter que dans les marchés et aux heures fixées pour la vente de l'excédent de la subsistance.
D'après la confiance que vous voulez bien. M., me témoigner par votre lettre du 23 de ce mois, j'ai cru pouvoir, même devoir entrer dans ce détail vis-à-vis de vous, afin de vous dévoiler mes principes ; je serai comblé s'ils peuvent être conformes aux vôtres, connaissant votre amour patriotique et votre zèle pour le bien de l'humanité. .le suis, etc.
Nota. — La copie de la lettre du subdélégué est à la suite d'une lettre à M. de Montigny, du 27 septerabre]4768.