‹ Le commerce des grains dans la généralité d'Orléans: d'après la correspondance inédite de l'intendant CypierreChapitre 49 sur 74 · LXVI · texte numérisé non relu

LXVI

Lettre à M. le Contrôleur Général, du 9 octobre il 68.

M. — Le marché tenu hier à Orléans a été médiocrement garni ; il n'y a cependant pas eu d'augmentation sur le prix du beau blé qui, comme j'ai eu l'honneur de vous le marquer le 6 de ce mois, avait été vendu la veille jusqu'à 7 1. 15 s. la mesure d'Orléans pesant 50 livres, ce qui fait 36 1. 8 s. le selier de Paris ; il y a seulement eu de l'augmentation sur le prix de la commune (2), et le pain est resté à la même taxe que la semaine dernière, c'est-à-dire 2 s. 8 d. la livre de pain bis, à 3 s. 11 d. celle du pain commun et à 4 s. 6 d. celle du beau pain. Mais les officiers de police m'ont prévenu que, pour peu qu'il y eût de l'augmentation sur le blé la semaine prochaine, ils ne pourraient refuser aux boulangers d'augmenter la taxe du pain ; de sorte que je regarde cette augmentation comme certaine, les marchés recommençant à se dégarnir, effets

(1) Comme faisant partie de la seigneurie et baronie de Chevilly.

(2) C'est-à-dire de la qualité commune.

naturels des arrhements faits dans les greniers, dans les granges, et de la continuation des manœuvres qui se pratiquent par les boulangers et les marchands de blé, et même par quelques riches laboureurs. J"en acquiers à chaque instant de nouvelles preuves, et je ne puis vous dissimuler, M., que le murmure du peuple devient de jour en jour plus sensible, parce qu'il semble perdre l'espoir de voir adoucir ses maux, qui le font gémir depuis le mois de juillet, et dont il croit ne rencontrer les motifs que dans l'exécution trop étendue d'une loi qui lui a été annoncée comme devant assurer sa subsistance et son bien-être. Je présume toujours, et l'expérience paraît le démontrer, que des modifications et des précautions prises à propos nous rendraient le calme et l'abondance, si on interdisait le commerce des grains aux laboureurs seulement, si les ventes et achats ne pouvaient se faire que dans les marchés et si l'on tenait la main à Texécution des règlements de police faits pour entretenir l'abondance et la tranquillité dans ces mêmes marchés. Des ordres particuliers aux officiers de police ne peuvent opérer qu'un bien insuffisant. Comment contrarier une loi qui subsiste par des ordres particuliers, qui peuvent compromettre, et que les circonstances rendront néanmoins nécessaires jusqu'à ce qu'il y ait été pourvu par le Conseil? Il faut une loi aussi généralement connue que l'édit de 1764, et je suis convaincu que celle loi interprétative, loin de nuire à [la] liberté du commerce des grains, ne servirait au contraire qu'à la soutenir et à en faire retirer tout l'avantage que l'on avait lieu d'en attendre, si l'édit eût prévu les abus qui se sont introduits à l'ombre de la liberté indéfinie qu'il accorde.

Vous jugerez. M., de la réalité do ces abus par la déclaration cijointe, dont le préambule vous fera connaître les ménagements que j'ai pris pour me la procurer sans faire soupçonner mon véritable objet. Cette déclaration, jointe aux précédentes, me paraît prouver sans réplique le monopole, les arrhements faits dans les granges, la cupidité des marchands, qui courent la campagne pour acheter les récolles des fermiers en bloc et avant que les blés soient battus, l'intelligence et l'accord de la plupart des commissionnaires pour partager entre eux le bénéfice de leurs manœuvres et se revendre l'un à l'autre plusieurs fois dans le même marché le peu de blé qu'ils y font paraître pour en hausser rapidement le prix et tirer ensuite meilleur parti de ceux qu'ils ont, soit dans leurs greniers, soit dans des granges, ou qu'ils réservent à des destinations étrangères.

On ne peut qu'élre louché, M., des réflexions que ces abus font naître, ainsi que des suites auxquelles ils peuvent donner lieu* Vous y apercevrez le petit laboureur, pressé par ses besoins, forcé de vendre ses grains à bas prix, tandis que les marchands qui les lui achètent se les revendent entre eux sur-le-champ plus d'un tiers au-dessus du prix de leur achat. Vous serez effrayé, M., de la cupidité et des vues odieuses qu'annoncent ces commissionnaires qui, dès le mois d'août, vont de grange en grange s'assurer des récoltes, offrant de l'argent d'avance, et se rendant mailres du prix en abusant de la situation du pauvre cultivateur que l'argent tente et qui l'accepte comme ressource du moment pour éloigner celui de la misère, car le besoin ne calcule j)as.

S'il est aisé de prouver les nouveaux abus que l'on découvre journellement se pratiquer à l'ombre de la liberté indéfinie, il est aussi constant que le murmure du peuple et la fermentation dans les esprits augmentent sensiblement. A Gien-sur-Loire, il y a eu dernièrement une espèce d'émotion populaire qui aurait eu des suites {suivre littéralement la lettre à M. VEoêque d'Orléans du 9 octobre). A Montargis, etc.. A Romorantin, etc., et le peuple s'est un peu calmé. Dans cet état de crise, peut-on se flatter, M., de voir régner l'abondance et la tranquillité dans les marchés sans une loi générale qui apporte quelque modification à cette liberté indéfinie en faisant revivre les règlements de police et prescrivant les précautions à prendre pour contenir les progrès du monopole? Vous voulez sûrement. M., le bonheur des sujets du Roi, et le gouvernement ne s'occupe que du bien général ; aussi j'ose me flatter que mes représentations seront efficaces ; j'en attends le fruit avec la plus grande confiance, car le peuple ne pourra sûrement soutenir cet hiver la cherté actuelle du pain. Je vois la misère de près dans les tournées que je fais pour l'assiette des impositions. Si, par état, je dois vous en exposer rétendue et les effets, l'humanité seule m'impose encore cette obligation. L'industrie cède aux circonstances et s'anéantit ; le nombre et la concurrence des mains oisives diminuent le prix des journées ; le salaire des ouvriers ne peut suffire à leur subsistance ; les chefs de maison s'épuisent par des travaux qui, quoique forcés, ne leur procurent pas pour nourrir leur famille ; les veuves se désolent, et les enfants s'arrachent le pain dans leurs chaumières; dans plusieurs endroits, les boulangers en altèrent la qualité, et les juges croient devoir le tolérer plutôt que d'en augmenter encore la taxe. On est assailli de pauvres domiciliés ; les mendiants vagabonds, que Ion com-

inençait à contenir, même à expulser, reparaissent, s'attroupent, volant et mettant le feu dans les fermes de ceux qui leur refusent ce qu'ils demandent, ne pouvant y suffire; plusieurs propriétaires de la généralité, même des environs d'Orléans, viennent d'en faire la triste expérience. Il n'y a. M., que la seule ville de Clamecy où le pain soit à bon marché, parce que les débouchés de cette élection sont impraticables.

Je vous supplie, M., d'observer que ce tableau que je vous trace et que la sensibilité m'arrache malgré moi n'est point une vaine déclamation, une assertion vague ; je cite les personnes, les lieux, les faits et les circonstances qui établissent la situation de mon déparlement. J'ai d'ailleurs la consolation de voir que, dans la ville de ma résidence où la misère est plus sensible qu'ailleurs par la cessation presque otale du commerce, qui en fait la plus grande ressource, il n'y a pas encore eu la moindre fermentation parmi le peuple, que je suis parvenu jusqu'à présent à contenir par la réserve de mes discours et le sang-froid qui m'a été recommandé et dont je sens la nécessité. Je suis, etc..

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