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CHAPITRE VIII

Coup d'oeil d'ensemble. — Gonolnsion

Comme nous avons pu le voir, on ne peut déterminer que par des chiffres très approximatifs la valeur des importations et des exportations de Fez. Il n'existe, en effet, à Fez, aucun moyen de contrôle officiel, puisqu'il n'y a pas de douanes organisées comme dans les ports de la côte et que certains droits perçus dans la ville, ainsi que nous le verrons plus loin, ne font pas l'objet d'une statistique communiquée au public, ou tout au moins aux consuls.

Un moyen intéressant de se renseigner eût été d'enregistrer minutieusement les entrées et les sorties par le port de Larache pendant la période de dix-huit mois qui vient de s'écouler et où toutes communications commerciales entre Fez et Tanger étaient interrompues. En défalquant la

consommation locale de Larache, chose aisée à déterminer; étant donné le peu d'importance de cette ville; en défalquant en outre les marchandises d'importation dirigées sur El-Ksar et &ut Ouezzan, évaluation que M. Michaux-Bellaire, agent consulaire d'El-Ksar, très obligeant et très compétent, aurait pu établir avec beaucoup d'exactitude, on aurait pu avoir des données très sérieuses sur les entrées et les sorties de Fez, qui passaient toutes alors par le port de Larache. 11 ne s'est pas trouvé d'homme ou d'organisation pour le faire et pour profiter de cette période si spéciale ; on ne peut que le regretter.

Actuellement, la route de Fez à Tanger par El-Ksar est libre, de sorte que les marchandises prennent la roule de terre indistinctement «par Larache ou par Tanger. Une évaluation du genre de celle que je viens d'indiquer est plus compliquée dans ces conditions. Elle est possible tout de même, en surveillant scrupuleusement le mouvement commercial des ports de Larache et de Tanger et en déterminant très exactement ce qui vient de Fez et ce qui y va ; au bout d'une année on aurait de la sorte d'utiles renseignements. Pour l'instant, en est obligé de suppléer à ce manque de statistique organisée par les indications des gros négociants de Fez, indications qu'il faut faire contrôler les uns par les autres.

En ce qui concerne le commerce en général, rinsurreclion de Bou-llamaia n'a pas produit de changement appréciable dans le courant commercial établi entre Fez et les ports de mer. Elle a, au contraire, beaucoup influé sur le commerce avec l'Algérie par la voie de terre : à tel point qu'elle l'a supprimé complètement. La sécurité de ces régions seule rétablira le courant interrompu, et cette sécurité dépend des mesures de police que le Makhzen devra se décider à prendre, avec ou sans collaboration, pour mettre fin

à une situation qui lèse beaucoup les intérêts algériens.

Les quelques tableaux statistiques que nous avons pu voir au chapitre des exportations nous ont clairement montré que la France ou ses colonies sont le plus important débouché du commerce d'exportation de Fez. Si, outre cela, le commerce de bœufs entre la région de Fez et l'Algérie, qui a été si considérable en sou temps, reprenait sa vigueur première, TAlgérie à elle seule pourrait être considérée comme le déversoir principal de la capitale du Maroc septentrional et de ses campagnes. La sécurité des pistes permettrait d'autre part à TAlgérie d'exporter directement sur Fez et les environs des produits locaux ou de manufacture locale encore très prisés au Maroc.

Les situations respectives des différentes nations à Fez, au point de vue du commerce d'importation, ne se modifient pas sensiblement d'an née en année. Elles subissent malgré tout quelques changements avec le temps. Tout bien considéré, le commerce français est en voie de progression. Nos produits sont toujours les plus appréciés, quant à la qualité. Nos négociants pourraient, s'ils le voulaient, faire de nouveaux progrès. Ils devraient faire plus souvent visiter Fez par des voyageurs de commerce compétents qui prendraient contact avec les négociants ;jus- •qu'ici, seules les fournitures à faire au Sultan et au Makhzen ont attiré quelques-uns de nos compatriotes. Outre que ce genre d'affaires est assez limité, surtout en ce moment où la situation financière du monde ofliciel est embarrassée, quelques maisons bien placées et très au courant de ces sortes d'opérations sont difficiles à concurrencer.

Il y aurait intérêt à rappeler aux commerçants français que Fez n'est pas seulement un centre

d'approvisionnement régional, mais aussi le point de rencontre de toutes les grandes voies de communication du nord du Maroc: la route de Melilla au Rarb par le Rif, celle du Talilelt et des Beraber (très suivie au moyen âge) avec le Nord, enlia et surtout la vallée de Toued Innaouen, qui fait communiquer le Cherg et par conséquent l'Algérie avec lOuest et le Sud marocain. De sorte que, lorsque des réformes nécessaires auront rendu aux routes de parcours la sécurité indispensable, le commerce de Fez, déjà significatif, prendra l'importance que lui assure la position unique de cette ville au Maroc.

Pour les importations en général, la France tient le deuxième rang (après l'Angleterre, qui tient le premier). Plus des trois quarts du sucre importé à Fez est français. Le reste est belge. Depuis 1900, le sucre autrichien a fait son apparition sur le marché, à la suite de la création d'une ligne de paquebots entre Fiume-Trieste et les ports de la côte marocaine. Il appartient à nos importateurs de sucre de redoubler d'activité pour conserver la prépondérance sur le marché de Fez.

Tous les draps bon marché sont allemands, de sorte que l'Allemagne est le principal fournisseur de draps à Fez. Si nos négociants doivent renoncer à la lutte contre les cotonnades anglaises, il n'en est pas de même à l'égard des draps allemands. Il y a encore quelques années nous occupions la première place, pour cet article ; depuis, les draps anglais, mais surtout les draps allemands et suisses nous font une rude concurrence. Nos fabricants pourraient regagner le terrain perdu en important des draps moins bons et meilleur marché^ légers comme de la flanelle de mauvaise qualité, mais très prisés par ia petite bourgeoisie de Fez : ce qui ne les empêcherait pas de continuer à livrer leurs draps

de bonne qualité, estimés par la clientèle aisée.

Actuellement encore, l'Angleterre seule fournit des bougies à Fez (environ 1 million de francs par an). Cet article est de qualité inférieure, en paraffine translucide et molle, qui le rend à peu prés inutilisable. en été lorsque la température dépasse 40^ Les Marocains connaissent ces défectuosités et savent qu'il y a des produits courants de fabrication meilleure, en France notamment ; ils seraient heureux de trouver sur leur marché des bougies françaises dans les mêmes conditions. Mais le marché marocain reste fermé aux bougies françaises parce que nos fabricants n'ont pas voulu modifier leurs calibres pour satisfaire la clientèle du pays.

A Fez, comme ailleurs, nos produits sont appréciés et recherchés. On leur reproche de ne pas se conformer suffisamment aux goûts spéciaux et traditionnels des habitants de la ville et des environs et de coûter trop cher. Pour éviter ce reproche, il suffit de se renseigner et de créer, dans les grandes fabriques, un rayon spécial dit a rayon marocain ».

Dans les débuts de leurs opérations à Fez, les négociants allemands ont été beaucoup plus accommodants que les nôtres en matière de paiement et de crédit; ils ont dû, par suite des nombreuses difficultés que soulève la question des paiements, faire un pas en arrière et se montrer aussi exigeants que les fournisseurs français et anglais. 11 ne semble donc pas que nos maisons de commerce aient, sous ce rapport, à modifier sensiblement leurs habitudes. Mais, elles devraient surtout, — et je me répète intentionnellement — faire visiter plus souvent Fez par des agents consciencieux qui pourraient nouer des relations commerciales et se rendre compte sur place des goûts et des habitudes de la clientèle indigène.

Encore une fois, il est indispensable que nos industriels et commerçants se procurent de nombreux échantillons de Tindustrie indigène et des échantillons de Pindustrie européenne dont usent les Marocains de Fez (musulmans et juifs). Ils n*auront alors qu'à imiter l'industrie allemande qui approprie constamment les articles qu'elle confectionne aux exigences et aux goûts plus ou moins esthétiques de la population Fasi contemporaine. Cette population, comme toutes celles du Maroc, n'admet pas qu'on lui impose eœ abrupto des modes et des goûts européens.

Aussi les fabricants doivent-ils s'en tenir aux produits-types de confection et de manufacture admis par la clientèle locale.

Néanmoins, des essais d'innovation et d'introduction d'articles nouveaux et jusque-là inemployés, pourraient être tentés, prudemment il est vrai, et avec sagacité. Mais une fois qu'un article a obtenu du succès auprès des Marocains, il est utile de ne plus l'altérer ensuite, car la moindre altération alarme le commerçant Fasi, traditionnaliste et paresseux d'esprit, inhabitué àjuger les choses dans leurs grandes lignes, accoutumé au contraire à examiner les objets dans la minutie de leurs détails et non dans leur valeur propre.

Nombre d'articles sont de provenance européenne (et allemande particulièrement), que les petits commerçants au détail et leurs clients croient être de provenance locale ou tout au moins marocaine, tant ils sont imités avec perfection par les fabricants et tant le type original est maintenu. C'est là le meilleur moyen d'acquérir, sur le marché de Fez, une place prépon^ dérante.

Les mêmes prohibitions d'importation qui frappent les ports frappent,il va sans dire, les villes de l'intérieur du Maroc, Fez y compris. Peuvent s'importer tous les articles européens, exception

faitndes suivants, quisontcoiisidérés comme articles de contrebande de guerre :poudredechasseet de guerre, salpêtre, soufre, plomb, munitions de guerre, armes de tout calibre. Il va sans dire que lorsque ces différents objets ont réussi, par des procédés plus ou moins insolites, à abandonner les cales des navires pour la terre ferme, plus rien ne s'oppose à leur transport par caravanes et à leur introduction dans les différentes villes, puisqu'il n'y a aucun contrôle pour prohiber la circulation de marchandises entrées en contrebande.

De nombreux articles d'importation européenne sont l'objet à Fez de transformations ou bien sont employés comme matière première dans l'industrie indigène. Ces transformations s'opèrent au moyen d'une industrie très rudimentaire et exclusivement manuelle. Or, actuellement, la main-d'œuvre a beaucoup enchéri; certains ouvriers i^asi sont payés comme des ouvriers européens, de sorte que tous les articles de fabrication indigène ont doublé de valeur. L'industrie française peut en profiter dans une certaine mesure. Jusqu'ici, seule l'industrie allemande en a profité. Des agents industriels et commerciaux fixés sur place, représentant soit des maisons privées soit une association coloniale ou économique, peuvent renseigner très utilement les commerçants français sur cette question.

Il est d'ailleurs préférable, pour les maisons de commerce, di'nstaller à Fez des agences de commission, avec dépôts des échantillons, plutôt que d'établir des entrepôts où les marchandises se défraîchissent en attendant la clientèle, — quand elles ne restent pas pour compte. Les commerçants Fasiy en effet, sont très roués : s'ils s'aperçoivent qu'il existe un gros arrivage entreposé d'un certain article, ils s'entendent entre eux pour ne pas en user, de façon à obliger au bout

d'un r.erUin temps le dépositaire à baisser ses prix. Mieux vaut pour l'agent se borner à servir d'intermédiaire et à faire les commandes. Les marchandises arrivent ensuite directement aux destinataires, sans qu'il ait à s'occuper de leur écoulement.

Autre chose serait d'un bazar où la vente se ferait au détail et où les clients abonderaient si les vendeurs étaient musulmans. La plupart des articles européens se vendent, en effet, au détail à un prix ridiculement exagéré. Il n'y a pas de prix fixe. Ce sont toujours des marchandages sans fin entre le débitant et l'acheteur. Si un magasin à prix fixe et raisonnable s'installait pour l'écoulement de toute la pacotille, quincaillerie, verrerie et porcelainerie qui constitue la partie essentielle des ventes courantes, il obtiendrait un rapide succès. Déplus, en obligeant les petits boutiquiers à baisser leurs prix, il assurerait à ces sortes d'articles des achats plus fréquents, et par suite un débouché plus grand.

Nous avons vu ci-dessus une liste assez nombreuse de gros commerçants de Fez. Parmi eux il en est plusieurs qui sont soit Tlemcéniens d'origine, soit protégés ou même naturalisés français. C'est de préférence à ces trois catégories de négociants que les Français devront s'adresser ; ils trouveront avec eux plus d'accommodements et un accueil plus cordial qu'auprès des Fasi purs. Les plus importantes familles commerçantes de Tlemsani (Tlemcéniens) sont les suivantes:

Oulad el Baroodi; Oulad Mokri ; Oulad Zenaguî; Oulad Mehjoub; Oalad Medelsi ; Oulad ÂDgoad ; Oalad ei Qaïci ; Oalad ben Olbman,

Oulad ben Qebil ; Oalad beo A'iai.

Les principaux Marocains (musulmans) sujets français sont les suivants :

Si Mohammed ben Thabet (de Tlemcen) ;

Si Hammadi el Oujdi ;

El Hadj Brabim Sousi (citoyen français, non algérien) ;

Mohammed ben Nounich (Mostaganémois) ;

Si Mohammed Sbaïhl (d'Alger).

On pourra (^'ailleurs, en s'adressant au consulat de France à Fez, obtenir la liste des protégés français de cette ville (musulmans et juifs), avec des indications sur leurs attributions spéciales.

J'ai recueilli d'utiles renseignement sur le commerce qui se faisait entre Fez et l'Algérie par la voie de terre en 1901 et surtout sous le régne de Moulay Hassan. Pour éviter les répétitions, je renvoie sur ce sujet à l'intéressant rapport de M. Augustin Bernard publié par le Comité du Maroc (p. 117 à 122). D'ailleurs, il ne sera intéressant de revenir là dessus que lorsque la sécurité sera rétablie.

Somme toute, l'extension du commerce extérieur à Fez, comme dans le reste du Maroc, est assujettie aux plus ou moins grandes facilités locales qui entourent ce commerce, et dépend aussi des efforts individuels qui seront faits par les maison européennes (nous espérons des maisons françaises) pourfavoriserune pareille extension. Ces efforts représentent peut-être dessacrilicespréalahles; mais dans un pays tel que le Maroc, une certaine hardiesse est de mise ,si on veut améliorer, c'est-à-dire transformer le régime commercial et économique.

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