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CHAPITRE PREMIER La (( médina » ou quarlier commerçant

Le véritable quartier commerçant ou médina^ à Fez, se trouve à Fas-el-Bali, ou « vieux Fez ». Il entoure la mosquée de Mouley-Idris, sanctuaire inviolable et sacré, dont les non-musulmans ne peuvent approcher ; de sorte que certaines rues adjacentes, remplies de boutiques, ne peuvent être parcourues par les Européens. Si ces derniers veulent s'entretenir avec les marchands de ces artères interdites, ou avoir avec eux des rapports commerciaux, ils doivent les faire appeler par un indigène musulman, et la conversation ne peut avoir lieu que sur la limite du territoire sacrilège.

En fait, chaque quartier de Fez possède des souks ou ruelles marchandes où les ménagères peuvent s'approvisionner au jour le jour de denrées alimentaires (épicerie et comestibles) ; mais la véritable cité commerçante, le cœur actif de Fez, où se concentrent, en gros et en détail, les marchandises de fabrication locale et de provenance européenne, se trouve dans la partie nord-est de

Fas-el'Bali, appelée El-Andalouç, et comprend les quartiers de Sara, de Qettaniin, de Qaraouïn et de Blida.

Cette agglomération d'affaires peut se situer entre le quartier de Fondaq-el-Ihoud au nord, le pont de Baïn-el-Medoun à Test, le quartier de Qettaniin au sud, et celui d'Aïn-el-Khil à Touest.La superficie comprise forme un trapèze d'environ 20 hectares. Les produits les plus divers se trouvent agglomérés dans cette partie de la ville.

De même que dans toutes les villes musulmanes, chaque industrie, chaque commerce a sa rue spéciale, étroite et tortueuse, où s'alignent des échoppes uniformes, élevées d'un mètre à un mètre cinquante au-dessus du sol. Accroupi sur un petit tapis ou sur une peau de mouton, le marchand ou l'industriel se livre sans mot dire à son petit métier, ou bien attend nonchalamment le client. Jamais l'acheteur ne pénètre dans ces réduits qui tiennent lieu de « magasins ». Il reste devant, dans la rue, et parlemente, arrêté par le bas-côté de la boutique, avec le marchand. En cas de pluie ou de soleil ardent, le client, comme on le voit, est le moins bien partagé. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez amusante à Fez :

« Un jour, un djebali (paysan de la montagne), « se présenta devant la boutique d'un épicier fasi « (de Fez), et lui demanda de la cannelle. L'épi- <( cier, dont la provision de cannelle était épuisée, « fit semblant d'en chercher, et cela pour jouer un « bon tour au djébali, car il conimençait à pleu- « voir. Ce fut bien vite une véritable averse qui (( inonda les épaules du paysan, tandis que le (( vieux Fasi, en riant dans sa barbe, continuait à <( fureter dans ses petits tiroirs à la recherche d'une « épice introuvable. Le djébali comprit bien vite <( et, pour se venger, passa son long bâton dans « l'encolure de sa djellaba, et fit coïncider l'extré- « mité supérieure du gourdin avec la gouttière

<( extérieure de Téchoppe, tandis qu'il plongeait le « bout inférieur dans un sac de poivre rouge. <( L'eau dégoutta le long du bâton et coula dans la (( rue à travers le sac, rougie par le poivre rouge •(( qu'elle désagrégea, et dont elle fit une bouillie. <( — Regarde donc, dit le djebali au Fasi, en lui <( désignant la coulée rougeâtre qui serpentait sur « le pavé de la rue, la pluie a été si forte qu'elle ({ m'a blessé au dos et que le sang a jailli de mes « épaules. » Le Fasi comprit d'un coup d'œil et iie ■« dit mot ; il congédia son client d'un geste et se (( promit bien de ne plus se moquer d'un djebali. »

Certaines ruelles sont abritées par des voûtes ou des demi-voûtes, ou encore par des toits en plan- •ches. Mais ce confortable n'existe qu'à la Qaiçaria, dont nous aurons à nous occuper plus loin.

Ailleurs, elles sont quelquefois recouvertes par un "toit de roseaux disjoints : ce qui n'abrite qu'imparfaitement les passants contre la pluie ou le soleil.

Le petit négociant n'habite pas dans l'immeuble où se trouve sa boutique, simple case cubique et exiguë où il reste le jour au milieu de ses marchandises entassées. Le matin, il y arrive vers 8 ou "9 heures, ouvre la porte, qui se rabat de haut en bas, et s'asseoit là en attendant la clientèle. Souvent, aux heures de prières et surtout à Yâcer (prière de 3 heures après midi), il ferme boutique pour se rendre à la mosquée. Le soir, il quitte ce réduit au coucher du soleil. Seuls, les marchands de denrées comestibles restent ouverts jusque vers 9 heures, et disposent dans leurs petits magasins des lanternes à bougies qui- éclairent d'une façon assez pittoresque les ruelles étroites.

Les boutiques des souks sont en général biens habous. Quelques-unes seulement appartiennent à des particuliers. Elles ont en général des dimensions uniformes : 1 m. 50 de large, 1 m. 50 de profondeur, 2 mètres de hauteur (du plafond au parquet, qui est lui-même surélevé à plus d'un

mètre au-dessus âe la rue). La porte est composée de deux battants en bois massif qui se rabattent de haut en bas et de bas en haut. Celui du bas .-e rabat sur le mur, entre le sol de la rue et celui de la boutique. Celui du haut se relève en auvent, maintenu dans sa position inclinée par un étai en bois. Si le marchand s'absente seulement pour quelques instants, il se borne à relever le panneau du bas. La fermeture consiste en un verrou massif d'acier, maintenu par un énorme cadenas.

Les négociai] ts en gros sont établis dans des entrepôts ou fondak, grandes cours pleines de marchandises autour desquelles s'ouvrent des chambres au rez-de-chaussée et au premier étage. Quant à la classe des petits boutiquiers, elle est fort nombreuse à Fez. La difficulté des communications avec Tanger et les autres villes de la côte, ainsi que le prix des transports, lui ont conservé toutes les industries locales que les importations européennes ont diminuées ou détruites dans les différents ports.

La vie commerciale intense est concentrée tout entière dans les rues avoisinant le sanctuaire de Mouley-Idris et la mosquée de Qaraouïn. Chaque souk ou rue marchande porte le nom de la marchandise qui s'y débite. Certains endroits de la cité commerçante sont occupés par le bric-à-brac (comme les savetiers, par exemple) . Le centre des affaires, appelé oust el médina^ qui se trouve autour des deux grandes mosquées de Fas-el-Bali, est plus spécialement affecté aux marchandises d'origine européenne. Les trois principaux points d'attraction sont : la Qdiçaria où on trouve les tissus, VAttarin où on se procure les épices, les parfums, la bimbeloterie de bazar, et Bab-Mouley-ldris, où se vendent les verres et cristaux, la quincaillerie et les articles de ménage émaillés. La Qaïçaria comporte un certain nombre de ruelles enchevêtrées qui débouchent sur une longue artère, droite et

relativement large : le Souk-el-Attarin. Elle est située au N.-O. du sanctuaire de Mouley-Idris, qu'elle touche par un côté. Elle se compose de couloirs silencieux où les boutiques s'alignent abritéas du soleil par une toiture en bois qui recouvre ces couloirs. Seuls, les piétons ont accès dans ces artères. D'énormes barres en bois transversales ferment à mi-hauteur tous ces couloirs sur le Souk-el- Attarin, pour empêcher les cavaliers et les bêtes de somme de pénétrer dans la Qaïçaria. Les piétons doivent se baisser pour passer sous ces barres en bois. Toutes ces ouvertures sur l'extérieur se ferment, le soir et les jours de grandes fêtes, par des portes massives. Les boutiques sont toujours ouvertes, sauf les trois grands jours fériés de l'année.

Parmi les boutiquiers (k'ouanti), les uns sont simplement marchands au détail (qechchar), et d'autres, en même temps, commerçants en gros (mesoueq), et possèdent des dépôts de marchandises dans les fondaks. La clientèle de la Qaïçaria est surtout féminine, car on y vend seulement des tissus d'importation européenne. Les détaillants débitent les coupons par qala, sorte de règle en bois qui a environ m. 54. Inutile de dire que le prix fixe n'existe nulle part et que le marchandage, entre commerçant et client, est de règle. Les étoffes et tissus qui sont en vente à la Qaïçaria ont été énumérés au chapitre de Timportation, dans la première partie de ce rapport. Les soieries, les draps et les cotonnades imprimées ne se vendent que là. Tous ces articles, quand ils sont neufs, se vendent dans la boutique, au détail, et jamais à l'encan.

La Qaïçaria a un certain nombre d'annexés ou uu moins de petits marchés spéciaux qui y sont enclavés. Tel est par exemple le Souk-el-Marqtan, ou (( marché aux fripiers ». Il se compose de deux ruelles à angle droit où les boutiquiers ne vendent que des étoffes usagées. Le matin, l'aspect de ce souk ne manque pas de piquant. Sur une petite

place exiguë, à partir de 9 heures, des femmes de condition modeste viennent s'accroupir en rangs d'oignons et tiennent sur leurs genoux des paquets, de hardes que la clientèle examine et marchande. A 11 heures, la vente à l'encan commence ; les crieurs aux enchères circulent dans la foule en vociférant et offrent les étoffes que leur ont confiées les boutiquiers et les femmes venues isolément. A midi, la vente à la criée cesse. C'est dans ce marché que les Européens de passage arrivent à découvrir de vieilles étoffes et de vieilles broderies qui ont quelquefois une réelle valeur.

Le Sou/c-en-Nokra (marché de l'argent), où se tiennent les bijoutiers et orfèvres, est également enclavé dans la Qaïçaria. Là, les boutiquiers (tous musulmans, naturellement, comme tous les commerçants de la médina), tiennent en réserve un certain nombre de bijoux déjà portés, qui leur sont confiés par leurs propriétaires. Les quelques bijoux neufs proviennent du Mellah, où ils ont été fabriqués par des orfèvres juifs. Le ciaf (bijoutier) du Souk-en-Nokra ne fabrique pas lui-même. Les bijoux sont vendus dans la foule par les crieurs aux enchères. Il n'y a guère que les Européens qui viennent acheter directement au boutiquier. Chaque marchand joaillier détient une petite balance et des poids qui lui servent à fixer la valeur des perles, des pierres précieuses et des bijoux d'or et d'argent.

Un certain nombre d'autres souks sont contigus à la Qaïçaria et forment corps avec ce quartier si original. Chaque souk prend le nom de la corporation qui y est établie. Le Souk-eL-Haïk (marché des haïks) est attenant à la Qaïçaria. C'est une sorte de place couverte entourée de boutiques. On n'y pénètre qu'à pied ; l'ombre et le silence y régnent. Les marchands y vendent toutes les étoffes de laines tissées sur place par les derraza (tisserands) > par l'intermédiaire des déliai (vendeurs à l'encan).

Les enchères ont lieu de midi à trois heures, entre celles du Souk-el-Marqtan et celles du Souk-es- Sobat. En dehors de ce moment spécial, les clients achètent directement aux boutiques. Ils y trouvent aussi des cotonnades blanches originaires d'Angleterre et des lainages blancs d'Algérie, qui sont censés être de fabrication locale. Là, les tissus ne se vendent plus à la qala (coudée), mais à la pièce ou haïk.

Le Souk-eS'Sobat (marché de la cordonnerie) se trouve à proximité. Là, le petit client vient acheter isolément aux boutiques, pendant les heures de calme, la paire de belfa (chaussure indigène) qui lui convient. Mais tous les jours entre 3 et 4 heures, la vente aux enchères a lieu pour les acheteurs en gros, qui exportent dans tout le Maroc et dans les pays musulmans voisins. Les crieurs mettent aux enchères des lots de 4, 6, 8 et 10 paires que leur confient les cordonniers. Ceux-ci ont des boutiques dans le Souk, mais ne fabriquent pas sur place ; leurs ouvriers en cordonnerie sont disséminés dans la ville, dans des ateliers attenant aux différents fondaks. Les déliai (vendeurs à Tencan) distinguent les lots de belr'a ben nâl (chaussures à deux semelles) des lots de belr'a bi nâl ouahed (avec une seule semelle).

Le Souk-el-HerraTîn (les marchands de soie) est une ruelle où la soie venue d'Europe se vend en ■écheveaux. Les particuliers, mais surtout les tisserands et les brodeuses, s'y approvisionnent. Les soies ne sont pas teintes. On les teint sur place chez les cebbafin (teinturiers).

Nous avons vu que la Qaïçaria et les Souks adjacents débouchent tous sur le Souk el-Atlarin^ longue rue couverte, qui ne manque pas de pittoresque grâce à la variété des marchandises entassées dans les boutiques. Cette longue rue est très mouvementée, parce que les cavaliers et les bêtes de

somme y peuvent circuler. Le Souk-el-Attarin n'est pas, comme celui de Tunis, uniquement réservé à la vente des parfums. En fait, les A ttarin, dont le nom signifie littéralement « parfumeurs », sont plutôt des épiciers, — des épiciers qui ne débitent ni beurre, ni huile, ni miel, ni savon (marchandises monopolisées par les beqqalin), — mais qui vendent en dehors de cela tout ce qu'on doit trouver chez les épiciers, et bien d'autres choses encore (objets de bazar, papeterie, parfums, etc.). Les âttann sont de petits bourgeois qui tiennent euxmêmes leurs boutiques, sans employés. Ils sont exempts du nekas (i).

A proximité de Mouley-Idris et contiguës à la fois à la Qaiçaria et au Souk-el-Attarin, se trouvent des ruelles commerçantes comme El-Fekhkharin lies potiers), où on vend de grandes variétés de poteries vernissées, produit de l'industrie locale ; Fondak-en-Nejjarin (fondak des menuisiers), qui consiste en une placette sur laquelle débouche une sorte de hall allongé où travaillent les menuisiers et les charpentiers ; Bab-Motdey-ldris^ ruelle qui part de Fondak-en-Nejjarin et qui aboutit à la mosquée sacrée. Les Juifs et les Européens ne peuvent franchir que la première moitié de cette artère ; au delà commence la zone inviolable où seuls des musulmans peuvent pénétrer. Cette zone est d'ailleurs assez élastique. Alors qu'il y a quelques années, il était à peu près interdit à un Européen de circuler dans Fas-el-Bali, réputée ville sacrée, peu à peu des accommodements ont diminué de plus en plus le coin de terre qui, autour de Mouley- Idris, ne doit pas être foulé par des profanes. A Bab-Mouley-Idris se vendent les articles de ménage et la quincaillerie (batterie de cuisine, verres, cristaux, etc.).

Dans la même zone se trouvent un certain nom-

(1) Voir plus loin le chapitre des ** Impots de commerce).

bre d'autres marchés. Un peu au nord de la Qaïçaria, le quartier de Sara concentre tous les matins les poules, les œufs, les lapins, le gibier, destinés à cette partie de Fas-el-Bali. On y vend aussi la farine et la semoule. Près de la mosquée de Qaraouïn, au milieu de vastes immeubles où s'accumulent les fondaks et les dar es selâa (entrepôts de négociants en gros), on rencontre les libraires (biaïn el ketoub)^ les relieurs (seffarin), le Souk- Chemâln^ où de nombreux boutiquiers débitent des fruits frais et secs. A l'est de Qaraouïn, dans la direction du pont de Bèïn-el-Medoun, se trouvent les ceffarin (chaudronniers et ouvriers en cuivres). Près de là se trouve le Souk-el-Pekem (marché au charbon), qui se tient dans un fondak. Les braddin (fabricants de selles, bâts et brides) travaillent dans une rue du même quartier ; ce sont des gens originaires du Tafilelt.

Il y a aussi le Souq-es-Seqatin (rue des brodeurs de harnais), les trois rues des Heddadin (forgerons), qui se trouvent entre Qaraouïn et l'Oued-el- Kebir. Dans une ruelle adjacente, on rencontre les zenaïdia (armuriers), auprès d'une voûte obscure appelée Bab-Sensela. Non loin du Souk-el-Fehem, sur une petite place appelée Rahbat-ez-Zebib, on vend du bois de chauffage et de construction.

A proximité du quartier de Sara, à Rahbat-el- Qis^ on trouve des légumes frais, du sucre, des œufs et des pigeons vivants (dont les habitants de Fez font une assez grande consommation). A Qebib-en-Noqeç, dans le voisinage, on débite aussi du sucre, du thé et des légumes ; à Gouthia, on vend du sel, de l'huile et du poisson. C'est dans ces marchés à comestibles que se trouvent disséminés les beqqalin. Le beqqal est un épicier d'une catégorie un peu spéciale, toujours originaire du Sous, qui ne vend que du savon mou, du miel, de l'huile et de la graisse. Il y en a cependant qui se sont fait une spécialité de légumes, sucre et thé.

Ces deux catégories de marchands se retrouvent partout et dans tous les quartiers de Fez. Il y en a à Sidi-Moussa, à Ras-Cherratin, à Bab-Sensela, à Nekhkhalin, à Talâ (extrémité ouest de Fas-el- Bali), à Cherabliin (entre Talâ et le quartier d'Aïnel-Khil), à Qentrat'hou-Arous, Dans le quartier de Kettaniin, nombreux sont les marchands de légumes, sucre et thé, et les bouchers (guezzann) ; il en est de même près du pont de Récif (sur TOued-el- Kebir). A Ceffah\on vend les mêmes denrées et, en outre, du pain et des beignets. {Ceffah' se trouve près de la mosquée El-Andalbuç.) Toutes ces ruelles marchandes sont très mouvementées, surtout aux heures de repas ; on y trouve des quantités de négresses qui viennent y faire des provisions pour les maîtresses de maisons.

A Aïn-Alou, continuation à Touest de la rue des Attarin, on vend, dans les mêmes boutiques, des zâboulat (sacoches en cuir rouge) et des koumiat (poignards) ; un peu plus loin se trouvent les échopes des guetarnin, qui tiennent à la fois du goudron et des chaînes. Les semmarin (marechaux-ferrants) sont disséminés. Les boulangers (khabbazin), qui tiennent boutique, vendent de la farine et du pain. Ils sont également éparpillés dans les différents quartiers. On trouve aussi des Attarin (épicerie et articles de bazar) disséminés : on les appelle Attarin me ferreqin (dispersés), pour les distinguer du Souk-el-Attarin-el-Kebira,

Les terrafin (savetiers), originaires du Tafilelt^ occupent sur TOued-el-Kebir, le pont des Terrafm et une ruelle dans le quartier de Cherabliin- Le quartier de Qettaniin est très commerçant, mais on y trouve surtout des entrepôts de marchandises. Les cebbafin (teinturiers) occupent une rue qui se trouve à proximité du Souk-eç-Cefarin. A Ras- Ciarin, tout près du quartier de Cherabliin, travaillent les ciarin, fabricants de rerabil (tamis en soie).

Les commerçants de Fas el Bali sont des gens d'affaires très entendus. Le négoce est, d'ailleurs, très en honneur â Fez dans ces milieux marchands. Les musulmans et les maures en particulier (les Fasi, dans le propre terme du mot), y ont acquis une grande habileté pratique. Leur liberté commerciale que rien n'entrave, ou à peu près, leur donne sur ce point une grande supériorité sur les juifs du Mellah.

Certes, les importations européennes jouent dans le commerce local un rôle qui devient de jour en jour plus prépondérant ; mais, dans le vieux Fez, ce commerce local est resté jusqu'à aujourd'hui entre les mains des indigènes musulmans. La vente au détail de Fas el Bali est le monopole des Marocains, et ils ne souffriraient pas qu'un juif ou un Européen vienne s'installer au milieu d'eux pour les concurrencer. Les israélites sont loin, d'ailleurs, d'occuper à Fez, dans leur Mellah, la place qu'ils occupent dans les villes de la côte et à Merrakech. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet à propos du Mellah. Les citadins de Fez sont beaucoup plus prévoyants et habiles que les bédouins de Merrakech, par exemple. Ils aiment le commerce et y font preuve de remarquables aptitudes. En réalité, ils composent l'aristocratie et la véritable classe dirigeante de la ville. Ils s'introduisent sans difficulté dans le Makhzen, où ils jouent un rôle important comme oumana des douanes : ce qui ne les empêche pas de continuer leur commerce et d'y prospérer.

Les deux annexes les plus curieuses à visiter pour un Européen, dans ce quartier commerçant, sont sans contredit la Qdiçaria, dont les souks rappellent beaucoup ceux de Tunis, et le Souk-es- Sobat, partie réservée aux marchands de babouches. Comme je le disais plus haut, les boutiques appartiennent presque toutes à l'administration des habous. On les loue au mois. Cette location con-

siste à acheter la clef de la boutique au locataire occupant. On peut aussi les louer. Le boutiquier achète une clef de 5.000 à 25.000 pesetas, suivant rimportance du local, et aussi suivant sa situation favorable ; il peut louer, au tenancier de la clef, de 50 à 100 pesetas par mois. £n outre, il doit payer aux habous de 2 pes. 50 à 5 pesetas chaque mois. Les boutiques ou plutôt les mefatih (clefs) se louent et se vendent par Tintermédiaire des courtiers en immeubles (semsar).

Sauf les tisserands, dont bon nombre possèdent des boutiques dans la Qàiçaria et dans les souks annexes, les fabricants ne font pas eux-mêmes la vente de leurs produits. Ils se contentent de les livrer aux principaux marchands ou de faire vendre à la criée. Tout marchand tient ses comptes avec beaucoup de régularité et inscrit méthodiquement ses opérations sur ses livres, tant pour son usage personnel que pour avoir des preuves écrites à fournir en justice, s'il a une contestation commerciale. Les livres de commerce sont les suivants :

Konnach ded dakhel : livre des entrées.

Konnach del kharej : livre des sorties.

loumia : journal.

Konnack del ousekh [on teboïdha) : livre de brouillons, brouillard.

Konnach del qobia : copie de lettres.

Le petit boutiquier ne possède souvent pas la série complète ; mais le marchand en gros ou en demi-gros utilise toute cette série de registres.

Le négociant de Fez opère toujours de sang-froid et avec un calme imperturbable ; il attend stoïquement le client au fond de sa boutique et ne cherche pas à Tattirer par les moyens artificieux qu'emploient les commerçants d'Europe. Il semble se déranger à regret quand on vient lui acheter et n'essaie jamais de détourner un client de chez un

confrère ou chez un voisin. Si, dans la Qaïçaria, par exemple, un client vient trouver Mohammed, marchand de drap, et se heurte à la boutique fermée, le voisin, Abd-el-Kader, qui est aussi marchand de drap, lui fera prendre patience, lui indiquera où Mohammed est allé, à quelle heure il doit revenir, mais ne songera pas à offrir au client la marchandise dont il a besoin.

Ce sont des gens à mœurs douces qui évitent autant que possible les différends et les contestations, et qui se complaisent dans cette existence apathique des souks, où, en dehors des heures de criée aux enchères, les ruelles sont paisibles et silencieuses. C'est au milieu de l'après-midi, avant la prière de Vâcer^ que la Qaïçaria, le Souk-es- Sobat et le Souk-el-Haïk sont pittoresques et animés, au moment des ventes à la criée où les déliai, promenant leur marchandise qu'ils élèvent en Tair en criant les enchères, peuvent à peine circuler au milieu de la foule d'acheteurs et de curieux.

Plus tard, quand approche l'heure du Moghreb (6 heures du soir), chacun reprend le cheinain du logis. Les juifs se hâtent pour atteindre le Mellah avant la tombée de la nuit. Les musulmans, moins pressés, se dispersent dans les rues tortueuses de Fas el Bali. Leurs habitations sont parfois assez éloignées du quartier commerçant de la Médina. Ils aiment tenir leur existence privée à l'écart des yeux indiscrets, et ne traitent jamais leurs affaires dans la maison où ils habitent. Dès le coucher du soleil, à part les carrefours où se débitent les provisions de bouche, où les gargoltiers font cuire en plein vent leurs fritures acres, le quartier des affaires devient silencieux et désert, et les portiers ne tardent pas à fermer les portes massives de la Qaïçaria et du Souk-el-At tarin, qui ne se rouvriront que le lendemain, au lever du soleil.

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