Le commerce extérieur de la France
Pour donner une idée complète du commerce extérieur de la France, un cours d'une année suffirait à peine. Il ne saurait donc être question ici que d'un aperçu plus que sommaire, et je me bornerai à indiquer :
1° Les éléments qui constituent le commerce extérieur, non seulement de la France, mais d'un pays quelconque, et qu'il faut connaître, si on veut se rendre compte de l'importance, de la nature et des vicissitudes de ce commerce ;
2° Les documents à consulter;
3° Le tableau des principales variations qu'ont subies nos échanges depuis 1847.
Le commerce extérieur, dans son extension la plus large, comprend toutes les marchandises qui entrent en France venant de l'étranger ou des possessions françaises hors d'Europe (c'est ce qui constitue Y importation), et toutes celles qui en sortent à destination de l'étranger ou des possessions françaises (c'est ce- qui
constitue Y exportation). L'ensemble de ce mouvement d'entrée et de sortie, quelle que soit la provenance ou la destination des marchandises, est désigné dans les documents officiels sous le nom de commerce général.
Mais ce commerce général comprend des opérations de nature très diverse et d'intérêt très inégal, au point de vue des bénéfices qu'elles peuvent rapporter à la nation.
1° Parmi les marchandises qui entrent et qui sortent, un certain nombre ne font que traverser notre territoire sans y subir aucune transformation, sans y être l'objet d'aucune transaction commerciale, et sans que le pays en tire d'autre bénéfice que celui du transport. C'est ce qu'on appelle le transit. Ce qu'il importerait de connaître, c'est la somme que ces marchandises payent annuellement à nos compagnies de chemins de fer, à notre roulage, à notre batellerie et à notre marine marchande; c'est ce que n'indiquent pas les documents officiels, où ne figurent que leur nature, leur poids et leur valeur.
2° D'autres marchandises de provenance extérieure, après avoir séjourné plus ou moins longtemps en France, soit dans un entrepôt, soit dans les magasins d'un ou de plusieurs négociants, après avoir été peutêtre l'objet de transactions plus ou moins nombreuses, sont réexpédiées à l'étranger telles qu'elles sont entrées : c'est la réexportation, qu'il ne faut pas confondre avec le transit, car, outre les transports, ces marchandises ont pu donner lieu à des opérations de commerce que ne comportent pas les marchandises en transit, et le négociant qui les revend au dehors le fait d'ordinaire avec bénéfice. La réexportation mériterait d'avoir, dans nos documents officiels, un compte parfaitement distinct, qui ferait disparaître certaines anomalies dont j'aurai occasion de parler tout à l'heure.
3° Un certain nombre de produits étrangers soumis
aux droits de douane sont admis en franchise pour recevoir en France un complément de main-d'œuvre, à condition que l'importateur réexporte, dans un délai donné, le produit fabriqué, engagement garanti par un acquit-à-caution- C'est ce qu'on appelle les admissions temporaires. Elles occupent, dans les documents administratifs, une place particulière.
4° Enfin, la plus grande partie des marchandises importées sont destinées à être consommées ou manufacturées en France, et la majorité de nos exportations se compose des produits du sol ou de l'industrie nationale. C'est ce qu'on appelle le commerce spécial. C'est celui qu'il importe avant tout d'étudier, car ses oscillations peuvent servir jusqu'à un certain point à mesurer celles de la prospérité publique. Il est regrettable, toutefois, que la statistique officielle s'obstine à faire figurer au tableau du commerce spécial et parmi les marchandises de provenance française, certains produits très exotiques, mais qu'elle considère comme francisés par le payement des droits de douanes, ou par l'entrée en franchise : ni l'un ni l'autre ne sauraient pourtant, sans faire violence à la géographie et au sens commun, transformer en produits français le coton, par exemple, ou les plumes d'autruche, dont la francisation est faite pour étonner le lecteur peu familiarisé avec le langage administratif.
Pour se rendre compte du mouvement du commerce spécial, il est nécessaire de distinguer tout d'abord l'importation et l'exportation des espèces monnayées ou des lingots d'or et d'argent de celles des marchandises proprement dites; un tableau distinct est consacré à ce mouvement, qui, dans les tableaux officiels, ne figure pas dans le chiffre total du commerce spécial.
L'Administration des douanes a adopté, pour les diverses catégories de marchandises, une classification qui, si elle n'est pas rigoureusement scientifique, a du
moins l'avantage d'être simple et commode ; elle les divise en produits naturels et matières premières, — produits alimentaires, — et produits manufacturés.
Toutefois, une simple nomenclature, sans indication des quantités et des valeurs, ne constituerait qu'un renseignement très incomplet.
Toutes les marchandises, à l'entrée et à la sortie, devant passer sous les yeux: de l'Administration douanière, il est facile de déterminer les quantités, et cette détermination est le complément indispensable de celle des valeurs.
Si Ton se bornait à l'évaluation des marchandises, on s'exposerait, en effet, à de singulières erreurs. Ainsi, les cotons bruts importés en France en 1868, représentaient une valeur de 271 millions; en 1882, la valeur n'était que de 215 millions ; il semblerait donc que les quantités importées ont été moindres en 1882 qu'en 4 868 ; or, en 1868, la quantité du coton importé était de 121 millions de kilogrammes; en 1882. elle s'élevait à 141 millions de kilogrammes; le calcul fondé uniquement sur la valeur serait donc inexact.
D'autre part, la connaissance des valeurs donne de l'importance et des variations du commerce extérieur, une idée beaucoup plus nette que celle des quantités. Jusqu'en 1826, ces valeurs étaient calculées, sous l'ancien régime, d'après les renseignements fournis par les fermes générales, depuis 1792, d'après les déclarations des négociants et les prix courants publiés dans les principales villes de commerce. En 1826, Charles X institua une commission spéciale chargée de déterminer la valeur des différentes catégories de marchandises pour servir de base à l'évaluation en argent du commerce extérieur de la France. Le travail était terminé en 1827, et les valeurs officielles ainsi fixées figurèrent seules dans les tableaux du commerce extérieur depuis Tannée 1825 jusqu'en I8i7. Ces valeurs étaient deve-
nues parfaitement illusoires et ne correspondaient nullement, au bout de vingt ans, à la valeur réelle des marchandises. Aussi, en 1847, fut-il décidé qu'une commission permanente serait chargée d'établir, chaque année, le chiffre des valeurs actuelles, d'après les renseignements fournis parles Chambres de commerce et l'Administration des douanes. La commission ne fonctionna qu'en 1848, après la Révolution de février, et depuis cette époque jusqu'en 1865, les valeurs actuelles figurèrent sur les tableaux du commerce à côté des valeurs officielles, qui n'offraient plus qu'un intérêt de curiosité historique. Ces dernières ont disparu en 1865, et les valeurs réelles ou actuelles, déterminées annuellement par la commission, sont les seules que donne aujourd'hui la statistique commerciale. Elles ne représentent évidemment que des moyennes d'une exactitude approximative, mais elles suffisent pour permettre les comparaisons et pour donner de l'ensemble de nos échanges une idée relativement juste.
Il est à remarquer qu'elles sont calculées pour les marchandises importées d'après le prix moyen à l'arrivée dans les ports et les bureaux-frontières, y compris les frais de transport et déduction faite des droits de douanes, des tares, dons et escomptes en usage dans le commerce ; pour les articles exportés d'après le prix moyen au lieu de production augmenté des frais de transport jusqu'au port ou bureau d'expédition. Par conséquent, l'importation et l'exportation sont appréciées d'après deux mesures inégales; car il faudrait, pour rétablir l'équilibre, que la marchandise exportée fût évaluée d'après son prix à son arrivée au lieu de destination et non au point où elle franchit la frontière. On mesure l'importation avec un mètre de 110 ou de 120 centimètres, et l'exportation avec un mètre de 100 centimètres.
Quand on connaît le mouvement du transit, celui des
réexportations, celui du numéraire, enfin celui du commerce spécial, il reste, pour compléter le tableau du commerce extérieur, à étudier la répartition de nos échanges entre les différents pays étrangers ou les possessions françaises hors d'Europe, et les divers modes de transport, soit par terre, soit par mer, en tenant compte, pour le commerce maritime, de la part des différents pavillons, de la part des voiliers et des vapeurs et du mouvement particulier de chaque port.
Les sources de cette étude, si complexe et si variée, pourraient, à la rigueur, se réduire à une seule : le Tableau général da commerce de la France, avec ses colonies et les puissances étrangères, publié, chaque année, par l'Administration des douanes, et qui répond à toutes ou à presque toutes les questions que je viens de poser.
Ceux qui seraient effrayés par l'aspect un peu sé- \ ère de cet énorme volume, hérissé de chiffres, en trouveraient une réduction, plus maniable, dans les Anna/es du commerce extérieur, publiées par le ministère du commerce, de l'industrie et des colonies, et dans Y Annuaire statistique de la France, publié par le même ministère.
Les gouvernements étrangers publient, sous différents titres, des documents analogues, qui peuvent servir à contrôler les documents français, et dont la seule énumération, assez fastidieuse, tiendrait beaucoup trop de place, pour que je songe à la produire devant vous.
Mais ces statistiques officielles, à peu près rédigées sur le même modèle, ne donnent que des chiffres. Si l'on veut pénétrer plus intimement dans la vie même de notre commerce, se rendre compte de ses procédés,
des difficultés ou des chances favorables qu'il rencontre sur les marchés étrangers, des débouchés nouveaux qu'il pourrait essayer de s'ouvrir, si Ton veut connaître le texte des traités de commerce et la législation douanière des différents pays, si Ton veut étudier les grandes questions commerciales, non pas en commerçant, car ce n'est pas seulement par l'étude, c'est, avant tout, par l'apprentissag-e et par la pratique que se forment les commerçants sérieux, mais en homme d'Etat ou simplement en patriote, qui s'intéresse à la prospérité de son pays, les statistiques ne suffisent pas. 11 faut consulter beaucoup de documents et de livres, beaucoup trop, pour que je puisse vous indiquer ici, même sommairement, ce qu'il faudrait lire. Je me contente de vous signaler les Annales du commerce extérieur, le Bulletin consulaire français, publié par le ministère des affaires étrangères, le Bulletin de statistique et de législation comparées, publié par le ministère des finances, les recueils consulaires belge, anglais, allemand, italien et américain, pleins de renseigne ments précieux et trop peu connus en France, le Bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris, enfin, le Journal des économistes, V Économiste français, la Revue d'Economie politique, dont il est permis de discuter les opinions, mais dont les informations sont d'une incontestable valeur.
N ous n'attendez pas que je vous donne, même dans les proportions les plus modestes, un tableau du commerce extérieur de la France, tel que le comporterait le cadre que je viens de tracer. Je me bornerai à attirer votre attention sur quatre points principaux : 1° le mouvement du commerce spécial pendant les quatre périodes décennales qui s'étendent de 18i7 (époque à
laquelle ont commencé a figurer sur les tableaux du commerce extérieur les valeurs réelles) jusqu'en 1886; 2 € la comparaison des trois grandes catégories de marchandises : matières premières, objets d'alimentation, objets fabriqués, à l'importation et à l'exportation pendant les quatre périodes quinquennales suivantes : de 1852 à L8ô6, axant les traités de commerce; de 1862 à 1866, après les traités de commerce; de 1872 à 1876, après la guerre franco-allemande et de 1885 à 1889 ; 3° le commerce spécial de la France avec les principales puissances étrangères et ses possessions les plus importantes pendant les dix dernières années (1880-89); 4° le transit de 1880 (antérieurement à l'ouverture de la ligne du Saint-Gothard) à 1889.
Mouvement du commerce spécial (valeurs réelles en millions de francs).