IMPORTATION
(moyenne annuelle).
EXPORTATION- (moyenne annuelle).
Matières
premières.
Objets d'alimentation.
Produits fabriqués.
Total.
Matières
premières.
Objets d'alimentation.
Produits fabriqués.
Total.
De ce second tableau, il résulte que, depuis 25 ans, l'importation des matières premières a augmenté d'un
(1) Nous n'avons pas fait figurer dans ce tableau les marchandises désignées par L'administration des douanes sous cette rubrique : autres marchandises, désignation trop vague pour qu'il soit possible de déterminer à quelle catégorie elles appartiennent.
peu moins de trois cents millions, mais cette augmentation est plus que compensée par celle de l'exportation ou plutôt de la réexportation de ces mêmes matières premières : et d'autre part la production nationale prise en bloc ne s'étant pas accrue, ou ayant môme diminué, la consommation de notre industrie a dû rester stationnaire, en admettant qu'elle n'ait pas reculé ;
2° L'importation des produits alimentaires a presque triplé : l'exportation ne s'est accrue que d'un treizième, cVoù l'on pourrait conclure, lors même qu'on n'aurait pas d'autres données plus précises, que notre production agricole a diminué ;
3° L'importation des produits manufacturés a presque quadruplé ; l'exportation a gagné HO millions : c'està-dire que, dans l'hypothèse la plus favorable et en supposant que la consommation intérieure ait augmenté, la force productive de notre industrie est restée à peu près immobile.
On a voulu expliquer cet état de choses qu'on appelle à tort ou à raison la crise, par le phylloxéra qui a contribué au mal pour une large part, mais seulement pour une part ; — par les traités de commerce qui ont pu aggraver une situation déjà compromise, mais qui ne l'ont pas créée, car jamais l'industrie n'a été plus prospère et les échanges plus actifs que pendant la période qui les a suivis ; — par nos désastres de 1870 qui n'ont cependant pas empêché notre commerce de se relever de 1872 à 1876 avec une énergie presque dangereuse, car elle nous a fait illusion sur la mesure de nos pertes; enfin, par l'ouverture de voies nouvelles, le canal de Suez, la ligne du Saint-Gothard, dont l'une nous a été favorable et dont l'autre n'a pu exercer qu'une action très restreinte.
Les vraies causes sont autrement profondes et autrement durables : les unes sont indépendantes de notre
volonté, comme les progrès industriels ou agricoles des Ktats-Unis, de l'Amérique du Sud, de l'Australie, et de nos rivaux européens ; d'autres ne sont pas en dehors de nous, mais en nous : l'impôt toujours plus lourd, la cherté toujours croissante delà main-d'œuvre, les grèves ouvrières qui favorisent nos concurrents, la décadence de l'apprentissage, les prétentions du commerçant et du chef d'industrie à la fortune rapide, celles du propriétaire foncier à des revenus qui ne correspondent plus aux conditions actuelles de l'agriculture ; chez tous, le besoin de jouissances et de bien-être qui se traduit forcément par le renchérissement de toutes choses au défriment de nos débouchés à l'étranger : toucher aux questions économiques, c'est toucher aux questions morales, et c'est ce que les économistes ne comprennent pas toujours.
Depuis dix ans, les trois premiers rangs dans le mouvement de nos échanges appartiennent à l'Angleterre avec un commerce total de 1400 à 1500 millions, à la Belgique avec une moyenne de 900 millions et à l'Allemagne (640 à 700 millions). L'Espagne (550 millions en 1888), a conquis le quatrième rang occupé encore en 1883 par les États-Unis. Les États-Unis restent au cinquième, malgré la diminution considérable de leurs échanges avec la France (503 millions en 1888, 703 en 1883, 1063 en 1880) . L'Algérie s'est élevée du neuvième rang en 1880 (288 millions), au sixième en 1888 (331 millions) ; la République Argentine est passée du onzième en 1880 (228 millions), au septième en 1888 (323 millions). Au contraire, l'Italie est descendue du cinquième au neuvième et ses échanges sont tombés de 604 millions en 1883 à 300 en 1888 ; la Suisse qui était au septième rang n'est plus qu'au huitième (352 mil-
lions en 1883, 306 en 1888) ; enfin viennent la Russie avec un mouvement de 258 millions et les Indes anglaises avec un mouvement de 200 millions.
Les tableaux détaillés nous révèlent que dans tous ces pays, sauf en Algérie, dans la République Argentine et en Espagne, nos exportations ont diminué ou sont restées stationnaires depuis quinze ans, tandis que nos importations se sont accrues dans une proportion plus ou moins forte; c'est la confirmation des faits que nous venons de constater et sur ce point les statistiques étrangères sont d'accord avec les nôtres.
Le transit était en 1880, deux ans avant l'ouverture de la ligne du Gothard, de 309,100 tonnes; en 1881, de 320,600 tonnes; il était tombé en 1885, à 223,800 et et en 1886, à 220,500 ; mais il s'est relevé en 1887, à 332,500 ; en 1888, à 377,900 ; c'est-à-dire à des chiffres qu'il n'avait jamais atteints jusque-là et qui dépassent de 100,000 tonnes la moyenne des dix années antérieures à l'ouverture de la voie du Saint-Gothard. On a donc sensiblement exagéré l'influence de cette route nouvelle sur le transit des marchandises par nos lignes françaises. On a également exagéré les bénéfices qu'elle pouvait nous enlever, au moins sur le transit. En supposant un mouvement de 330,000 tonnes, un tarif moyen de cinq centimes par tonne et par kilomètre et un trajet moyen de 700 kilomètres sur le territoire français, la somme totale perçue sur le transit serait de 10,350,000 francs. La perte d'un tiers ou d'un quart de cette somme serait appréciable et regrettable, elle ne serait pas mortelle pour le trafic français.
Je vous ai exposé ou plutôt les chiffres vous ont exposé avec leur franchise brutale la situation de notre commerce extérieur. Sans être aussi grave que la ropré-
sentent les pessimistes, elle mérite qu'on s'en préoccupe.
Pour guérir le mal, il faudrait en faire disparaître les causes ; or les unes échappent à toute puissance humaine, les autres sont en dehors et au-dessus de notre action : nous ne pouvons ni arrêter les progrès de nos concurrents, ni nous dérober aux conséquences des faits accomplis, qui pèsent si lourdement sur nous ; enfin, celles qu'il dépendrait à la rigueur de notre volonté d'atténuer ou de supprimer sont des causes morales autant qu'économiques, et je ne crois guère aux réformes morales imposées par décret ou accomplies parla seule puissance de la raison et du calcul. Nous ne trouverons donc que des palliatifs et c'est quelque chose ; mais nous ne les trouverons qu'à la condition de voir la vérité telle qu'elle est, sans illusions optimistes ou pessimistes, de nous élever au-dessus des intérêts particuliers pour ne considérer que l'intérêt national, de nous garder des théories abstraites et des principes absolus dans un sens ou dans l'autre ; c'était la doctrine ou plutôt la méthode de Colbert, le plus grand des économistes pratiques ; Dieu veuille que ce soit la nôtre !
Paris. — Imprimerie L. Baudoix, 2, rue Christine.