Les deux haches
2. Conte chinois ; Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas : Restriction.
244 J.-B. SAY ET FRÉDÉIUC BÂSTIAT.
l'olivier ; nos landes se couvriront d'arbres résineux ; des milliers de vaisseaux iront à la pêche de la baleine. « 11^ n'est peutêtre pas un Français, depuis l'opulent actionnaire d'Anzin jusqu'au plus humble débitant d'allumettes, dont le succès de notre demande n'améliore la condition... ». « Dira-t-on que la lumière du soleil est un don gratuit et que repousser des dons gratuits, ce serait repousser la richesse elle-même sous prétexte d'encourager les moyens de l'acquérir ? » Mais c'est là précisément le fond de la politique protectionniste. Quand un produit nous vient du dehors et que nous pouvons l'acquérir avec moins de travail que si nous le faisions nous-mêmes, la différenee est un don gratuit qui nous est conféré. C'est ce don gratuit que la prohibition repousse sous prétexte que le travail national ne pourrait soutenir la concurrence du travail étranger. « Choisissez, mais soyez logiques ; car tant que vous repousserez, comme vous le faites, la houille, le fer, le froment, les tissus étrangers, en proportion de ce que leur prix se rapproche de zéro, quelle inconséquence ne serait-ce pas d'admettre la lumière du soleil, dont le prix est à zéro pendant toute la journée ! »
Enfin, dans ces années de projets de canaux et de chemins de fer, Bastiat ne manquait pas de signaler l'inconséquence des gouvernements, qui dépensaient des millions pour ouvrir au commerce international des voies plus rapides et moins coûteuses en même temps qu'ils arrêtaient la circulation par des prohibitions douanières. Ce défaut de logique excitait sa verve railleuse. « "Au moment, écrivait-il, où tous les esprits sont occupés à chercher des économies sur les moyens de transport ; au moment où pour réaliser ces économies, on nivelle les routes, on canalise les rivières, on perfectionne les bateaux h vapeur, on relie à Paris toutes nos frontières par une étoile de fer... je me croirais coupable envers mon pays, envers mon siècle et envers moi-môme si je tenais plus longtemps secrète la merveilleuse découverte que je viens de faire '. » Si un produit belge vaut 20 francs à Bruxelles et 40 francs à Paris, c'est que son prix est élevé de 10 francs par les frais de tianspbrt et de 10 francs par le droit d'entrée. Pour diminuer de 5 francs les frais do trans-
i. Imifiense découverte. \oy. d.vssi Réciprocité ei Les fleuves obstrués plaidant pour les prohibitiomùstes.
port, nous allons construire une voie ferrée. Que ne réduisonsnous plutôt le droit de douane ? Nous épargnerions les 200 millions que coûtera le chemin de fer du Nord. L'industrie parisienne, objecte-t-on, a besoin d'être protégée. On veut donc que le produit belge coûte toujours 40 francs. Mais dans ce cas il faudra relever le droit de douane à 15 francs pour compenser l'abaissement des frais de transport. Dès lors, à quoi bon construire un chemin de fer?
Cette campagne, où Bastiat déployait une activité comparable à celle de Cobden et où il achevait d'user une santé compromise, n'eut pas de résultats immédiats. La constitution sociale de la France différait extrêmement de celle de l'Angleterre. Chez nous, point d'aristocratie foncière possédant d'immenses domaines ; la terre est aux mains d'une démocratie paysanne. Les droits sur les denrées agricoles, sur le bétail, semblent établis, non dans l'intérêt de quelques grands seigneurs et au détriment des travailleurs manuels des champs comme de la ville, mais au profit de tout un peuple de cultivateurs grands et petits. C'est, semble-t-il, l'une des causes qui ont toujours fait échouer en France les ligues contre le renchérissement des subsistances. La protection industrielle avait, de même, pour participants une multitude de petits patrons. L'industrie était bien moins concentrée qu'en Angleterre. Elle était morcelée en un très grand nombre d'entreprises ; beaucoup n'avaient pas dépassé la forme de l'atelier de famille ; la plupart étaient organisées surtout en vue du marché intérieur ou même des marchés locaux les plus rapprochés. Ces fabricants ne pouvaient avoir les vastes ambitions des manufacturiers anglais. La médiocrité de leurs moyens d'action les réduisait à ne rien concevoir en dehors de la conservation de leur clientèle locale. Ils songeaient à repousser la concurrence étrangère, bien plus qu'à élargir leur cercle d'affaires et à concurrencer l'étranger sur son propre marché. Les ouvriers n'étaient pas moins attachés que les propriétaires et les fabricants au régime prohibitif. L'argument de la défense du travail national les visait et les touchait. L'admission des produits étrangers leur inspirait le même genre d'appréhension que l'introduction des machines. Ils y voyaient une entreprise contre leurs salaires et n'imaginaient pas qu'il pût résulter soit