‹ Le commerce français dans le LevantChapitre 1 sur 132 · PARIS LYON · texte numérisé non relu

PARIS LYON

GUILLAUMm & C^S LIBRAIRES i4, Rue de Richelieu

A. RBTet C'S IHPRIMBURS- ÉDITEURS

Rue Gentil, 4

LE

2 INTRODUCTIOX

comprend pas moins de 5 millions d'habitants et fait déjà, avec la mère-patrie, près de 5oo millions d'affaires.

Ces résultats sont d'un heureux présage. Puisque la loi du nombre est un facteur essentiel dans la destinée des peuples, il n'est pas douteux que nos possessions du nord de l'Afrique apporteront un jour à la France le complément indispensable de forces matérielles dont elle a besoin pour conserver sa place dans le monde.

Lorsqu'on envisage Tavenir de ce point de vue, il nous apparaît plein de clarté ; mais combien de ténèbres auront précédé cette lumière ! combien d'obscurités régnent encore dans notre œil assombri !

La détermination d'une politique n'est pas toujours cliose aisée, et les hommes qui ont eu le souci et la charge de nos affaires africaines ont pu, avec une égale bonne foi, soutenir et pratiquer les doctrines les plus opposées. Pendant que les uns ont poursuivi comme un rêve l'assimilation des vaincus, d'autres ont proclamé comme un dogme leur refoulement, c'est-à-dire leur élimination progressive.

Aucune de ces doctrines n'a plus de partisans avoués, et cependant la formule de notre politique africaine n'est pas encore trouvée, en Algérie tout au moins. Il semble bien que peu à peu on doive se rallier à un programme où Ton ne cherchera pas plus à proscrire les Arabes qu'à les assimiler, où Ton ne tiendra pas plus Tlslamismc comme une religion idéale que comme un culte sans morale et sans énergie, mais où, délaissant toute querelle sur la valeur des doctrines, on traitera les hommes comme ils doivent l'être, selon leurs crovances et leurs mœurs, avec modération et justice, et où Ton trouvera la conciliation désirée dans la propagation incessante de

notre langue, seul véhicule des idées et de toutes les transformations de la pensée.

Lïntérêt passionnant qui sattache aux questions nord-africaines s'accroît encore, lorsque Ton songe que la moitié du bassin de la Méditerranée est occupée par des peuples sinon de même race, du moins de même religion, et lorsque l'on voit que cette religion crée entre eux une sorle d'unité morale et politique.

Nous ne sommes pas les maîtres de l'Islam^ et il n^appartient à personne de violenter les consciences ; mais si Ton admet que les institutions religieuses sont, comme toutes les autres, des institutions qui se modifient au gré des événements, notre devoir nous commande de les suivre dans leurs évolutions qui sont très lentes et de connaître toutes leurs manifestations.

Or, Constantinople est, sinon en droit du moins en fait, le siège de Torthodoxie. Les musulmans restés fidèles à ridée panislamique considèrent le sultan de Stamboul comme le successeur des califes et Théritier du Prophète, et les mouvements d'idées qui peuvent se produire en Turquie ont une répercussion lointaine dans tous les pays musulmans, même dans nos possessions.

Lorsque nous parlons de politique musulmane, nous sommes donc conduits par la logique à la ramener à son principe et à l'envisager dans ses rapports avec le peuple que tous les croyants placent k leur tête.

Il n'y a pas un siècle^ ce peuple possédait tout le littoral africain de la Méditerranée, à Texception du Maroc ; il en détient encore nominalement la majeure partie et il a conservé dans les provinces perdues des liens religieux très étroits, dont quelques-uns sont occultes et cherchent k se dissimuler k notre clairevoyance.

Nous avons à notre tour des droits religieux dans le Levant. Depuis quatre siècles, nous y protégeons les intérêts catholiques. A la faveur de ce protectorat, les missions ont créé des écoles où tout prosélytisme religieux est interdit, où la langue française est la seule langue étrangère enseignée. Les enfants sortis de ces écoles sont assez nombreux et assez instruits pour qu^un Français voyageant en Turquie d'Asie puisse s'expliquer et se faire comprendre dans toutes les villes de quelque importance. Sur la ligne d*Anatolie, créée par des capitaux et des ingénieurs allemands, tous les employés doivent savoir notre langue; les étrangers qui voyagent dans le pays ont également besoin de la connaître. Quel admirable élément de force commerciale, si notre esprit de suite égalait notre esprit d'initiative !

Ainsi les intérêts de la France et de la Turquie se trouvent, dans tout le bassin de la Méditerranée, réunis sur le terrain le plus dangereux de tous, lorsque les hommes sont passionnés. Mais qui songe aujourd'hui à conquérir le monde pour le triomphe de la foi? Pas plus les musulmans que les chrétiens.

On est au contraire plus préocupé de se livrer des batailles commerciales, et TeiTort de la diplomatie des différentes nations consiste à obtenir des concessions douanières ou des entreprises de travaux publics dans certains pays étrangers. Ces préoccupations sont particulièrement vives dans le Levant, où chacun pressent que de graves problèmes économiques seront un jour soulevés.

* Il ne saurait convenir à la France de rester indifférente à ces compétitions. Nulle puissance n'eut en Orient des intérêts plus considérables; après la décadence des grandes républiques italiennes, elle y détint pendant

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deux siècles le monopole des transactions. Si elle ne Ta plus, elle occupe encore le second rang dans le mouvement général du CQmmerce, avec un chiffre proportionnel de 17 a 18 pour ipo, et par la svmpathie qu'elle inspire aux populations indigènes, elle a conservé le premier.

C'est en songeant à ce rôle présent et passé de la France que l'idée nous est venue d'écrire cet ouvrage, dont le titre général indique suffisamment Tobjet : la France dans la Méditerranée,

Sans nier Timportance, la valeur et Futilité du mouvement colonial qui entraine les principales nations de l'Europe à la conquête de domaines lointains, il n*est pas douteux que le bassin de la Méditerranée offre à notre race son expansion la plus naturelle et la plus utile. Lorsqu'il est question de cette mer aux rives étendues, nous pouvons être guidés, ici par des idées de conquête, là par de simples préoccupations commer^ ciales;mais, de toute façon, nous sommes certains de travailler, sans déperdition de force, à accroître la puissance de la patrie.

A cette œuvre chacun doit apporter sa pierre ; nous apportons la nôtre.

Notre ambition sera satisfaite si nous avons légèrement intéressé Topinion publique au souvenir de- nos traditions et si nous l'avons convaincue que ces traditions doivent dominer toute notre politique.

D'autres viendront après nous qui feront plus et mieux. La France dans la Méditerranée doit seulement marquer une étape dans l'historiographie du progrès national.

Si le temps nous le permet, elle indiquera, au double point de vue coUrimercial et religieux, la place que nous occupons dans tous les Etats musulmans de la Méditer-

ranée, au début du xx* siècle. C'est ainsi qu\in commerçant, lancé dans le tourbillon des affaires, arrête ses opérations une fois Tan et procède, à un inventaire.

Nous commencerons notre inventaire par la Turquie d'Asie, H laquelle seront consacrés deux volumes : le Commerce français danst le Levant et VIslamisme et tes Missions Catholiques,

Les volumes que nous pourrons publier dans la suite constitueront é^^alement des monographies distinctes, sans autre lien entre elles que Tidée commune qui les inspire.

La Turquie d*Asie ne saurait plus être considérée aujourd'hui comme le pays poétique et riche, dont les souvenirs anciens nous reviennent à Tesprit avec un attendrissement profond. Des noms barbares et durs ont remplacé les noms antiques, si sonores et si doux ; une population résignée et triste a succédé à une race entreprenante qui, la première, a cherché dans la science Texplication de Tunivers et a fondé les principes de la philosophie; enfin, une nature aride et désolée, création de riiomme, a remplacé trop souvent les sites enchanteurs que la poésie nous a légués comme un beau rêve. Les rivières ne courent plus sous de frais ombrages ; les forêts ne descendent plus des montagnes dont elles étaient Tornement : les moissons ne s'étendent plus dans les plaines bariolées ; mais partout ou presque partout, la terre blanche se réfléchit sous un soleil de feu qui la brûle et qui la calcine ; les eaux attiédies coulent sur des grèves qui les boivent et qui les absorbent, et les monts se sont dénudés comme sous Tempire d*une fatale vieillesse,

(Cependant Thomme, indifférent au lendemain, vit par petits groupes dans ces contrées dont il a oublié les glorieux souvenirs et les grandes richesses. 11 parait résigné pour toujours à la torpeur, et les progrès du monde civilisé n'arrivent à Jui que comme un bruit étrange qu'il ne comprend pas. Successeur de générations qui ont, avec leur sang, créé d'héroïques légendes,il parait croire que les pays ont leur destinée comme les individus et qu*il est inutile de résister à la commune caducité.

La Turquie d'Asie n'est point une de nos dépendances, et nul de nous ne désire acquérir même une parcelle de son territoire ; mais nous sommes tous, plus ou moins, les fils religieux de ces populations nomades qui, sous les nuits sereines de la Mésopotamie, conduisaient leurs troupeaux à la clarté des étoiles^ ou les héritiers en philosophie de ces penseurs illustres qui n'avaient pas cherché dans des mystères insolubles Texplication de la destinée humaine. A ce double titre, fervents ou incrédules, la Turquie d'Asie, TAsie Mineure, nous touche comme un pieux héritage, et, lorsqu'on nous parle de décadence éternelle, notre cœur s'insurge, notre volonté réagit, et le désir nous vient, comme si nous avions le pouvoir des fées, de réveiller tout ce peuple qui dort à Tombre des minarets blancs.

L'Islam — bien qu'on prétende le contraire — n'est pas nécessairement une doctrine d'anéantissement. Sous les califes de Bagdad, on a vu se développer les lettres et les arts, et la pensée humaine fut assez libre, pour rejeter presque impunément les dogmes mêmes du Coran. Les Turcs ont étouffé cette liberté sous un épais manteau de rudesse et de mélancolie ; mais cette rudesse n'est pas inhérente à la religion, elle tient au caractère

même des Turcs, qui ont longtemps vécu d^une vie barbare, et n'ont jamais connu les bienfaits prolongés de la paix et de la civilisation. Il serait pourtant téméraire d'affirmer que, sous la pression des événements, leur caractère et leurs institutions ne se modifieront jamais. On peut, au contraire, espérer qu'ils trouveront, dans la nécessité de leur salut national, assez d'énergie pour dégager leur esprit de tout fatalisme mortel et pour asseoir leurs espérances sur cette belle maxime, qui est en même temps la plus féconde de toutes les vérités : Aide-toiy le ciel f aidera.

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