hect
La viticulture en Turquie fut, un moment, très prospère. C'était Tépoque où le phylloxéra ravageait nos vignobles. Alors, presque tous les vins de Turquie étaient vendus en France. Mais depuis que nos vignobles ont été reconstitués et que des droits protecteurs sont
venus les défendre contre la concurrence étrangère, la viticulture ottomane traverse une crise pénible. L'Italie. il est vrai, a bien essayé de prendre notre place dans le marché du Levant ; elle y achète une très grande quantité de vin qu'elle revend ensuite en Autriche et en Suisse, mais ses achats ne compensent pas les nôtres. Aussi les vins qui se vendaient autrefois de 3o à 35 fr. rhectolitre, ne se vendent plus que de lo à 12 francs. Encore ces chiffres sont ils parfois trop élevés. Comme le vigneron turc ne consomme pas lui-même le vin qu'il fabrique et que les sujets chrétiens sont peu nombreux, il doit attendre les commandes de l'étranger. Le prix du vin se règle suivant Timportance de ces commandes. Sont-elles faibles, le vin peut ne valoir que a ou 3 francs l'hectolitre, comme il peut monter subitement à i5 ou 20 francs, si les demandes affluent.
La crise est encore augmentée par Ténormité des charges qui frappent le vigneron. En dehors de l'impôt foncier et de la prestation, qui sont supportés par tous les sujets de TEmpire, et de la taxe d'exonération militaire qui frappe les sujets chrétiens^ il doit encore payer la dîme sur le raisin, d'après des chiffres toujours majorés, et la part dite miW, afférente à la dette publique, toutes charges qui s'élèvent légalement à 27 pour 100 de la valeur de la récolte^ mais qui atteignent en réalité 60 et parfois 80 pour 1 00. Aussi n'est-il pas rare que dans les provinces de l'Empire qui produisent du vin, le vigneron puisse à peine se nourrir ; on estime que le plus souvent sa journée de travail ne lui rapporte pas plus de deux ou trois sous.
D'après les estimations faites par la Dette publique, la Turquie produit dans les années normales un million d'hectolitres ; cette production peut être réduite de moitié dans les mauvaises années, ainsi qu*il résulte du tableau suivant, qui représente la récolte de 1896 à 1900.
1896-1897 I. II 7. 000 hectolitres
(B. C. C, igoo, I, 102; II, 228.)
1900-1901 895.000 hectolitres.
(B. C. C, 1900, oct., p. 672.;
C'est peu si Ton songe que la production moyenne de la France, Algérie et Tunisie comprises, est de 4o millions d'hectolitres, celle de Fltalie de 82 et celle de TEspagne de i5 ^
Cependant peu de pays au monde se prêtent mieux à la culture de la vigne que la Turquie ; on ne trouve pas seulement des vignes en Europe où le climat est plus froid et où la fermentation du vin peut se régler plus aisément; on en trouve dans presque toutes les parties de la Turquie d*Âsie, aussi bien dans les régions tempérées de TArménie ou de Tancienne Cappadoce qu'à Brousse et à Smyrne et dans les régions plus chaudes de la Svrie et de la Palestine.
Malheureusement, le Musulman ne pouvant boire de liqueur fermentée limite sa production. Les Grecs, répandus sur toute la côte de la mer de Marmara et de l'Archipel, ne sont pas retenus par les mômes obstacles ; mais leur nombre n'est pas assez grand» pour qu'ils puissent mettre en valeur des espaces de terre considérables. Ainsi se trouve réduite une des branches les plus importantes de l'industrie nationale.
Il est alloué aux vignerons environ le quart de leur récolte en franchise de droit pour leur consommation et
1 Les pays limitrophes de la Turquie ont produit en 1899 :
La Grèce et les Iles ié5oo.ooo hect.
La Bulgarie 3. 600. 000 —
La Serbie 1. 100.000 •—
La Roumanie 5.900.000 —
celle de leur famille. On estime qu un peu plus des deux autres quarts reste dans la consommation locale et que le surplus est livré à Texportation. Nous avons, à cet égard, les statistiques de l'administration de la Dette publique ; elles nous donnent pour les années 1896 à 1900 les chiffres suivants :
Exportation.
Turquie d'Europe : «»« *?[' *??» *?!»
heelol. bectol. boetol. li«etol.
Andrinople 11 1.938 65.864 ^7.406 73.982
Constantinople 22,5a3 12.142 5.rM)2 9-435
Salonique .• . . i.656 i.656 i 143 1.880
Turquie d*Asie :
Brousse 4-^2i 2.720 100 246
Ismidt . » a. 096 » »
Mételin 3 675 2.176 2.796 i 6i3
Smyrne 43.578 20.796 64.419 ^9 655
Beyrouth. ....... 7.329 7.224 i5.i5i 24. 368
Divers , i5o » » 7
L'impression générale qui se dégage de ces chiffres est l'importance de plus en plus grande prise par les exportations de la Turquie d'Asie, et surtout du vilayet de Smyrne ; nous en verrons tout à l'heure les motifs.
Voici où vont ces vins :
hectol. beotol. heotol. heotol.
France 78.399 22.484 45.096 3i.o63^
^ L'importation totale en France a été :
1898. 8. i58.o86 hect. de vins ord. et 441 .3i2 hect. de vins de liqueur.
Dans ces chifTres, il y a lieu de tenir compte de Timportation algérienne et tunisienne, qui a élé de 3.357.946 hect. en 1898, 4.744 736 en 1899, et 2.483.157 en 1900.
beetol.
Italie 75.676
Allemagne 7.683
Autriche 8 795
Egypte i3.93o
Bulgarie 33o
Autres pays 9.557
hectol.
heotol.
heetol.
Nous ne savons jusqu^à quel point ces chiffres doivent être tenus pour exacts. Si nous les comparons avec les statistiques des puissances importatrices, nous trouvons, à côté de concordances heureuses, des différences qui paraissent inexplicables.
C'est ainsi qu'en 1900 Tltalie déclare avoir reçu de Turquie 79,400 hectolitres de vins. Ce chiffre correspond à peu près exactement aux chiffres ottomans. Ces quantités, d'après le Movimento italien, se décomposent ainsi qu'il suit :
Turquie d'Europe. .. . . 29.718 hectol. 6ia.ooofr.
— d'Asie 29.282 — 891.000 —
Samos. • 20.400 — 878.000 —
Les chiffres français sont, au contraire, en désaccord profond avec les chiffres turcs, non seulement pour l'année 1900^ mais pour toutes les années antérieures. Il suffit, pour s'en convaincre, de les mettre en parallèle :
GhilTres turcs Chiffres français
1896 78.390 hectol. 164.454 hectol.
dont en 1899 14.491 hect. de vin ord. et 79.119 devinsdeliq.
— 1900 28.784 — et 80.820 —
Ces différences sont trop sensibles pour ne pas éveiller la plus scrupuleuse attention et pour ne pas motiver une enquête. Dans ^impossibilité où nous sommes de contrôler directement les chiffres ottomans, nous avons voulu contrôler les chiffres français. Et, recherchant en chaque port le mouvement d'entrée des vins de liqueur en 1900, nous avons trouvé, pour:
Cette, exactement. 54.688 hect. (et io.233 hect. de vinsord.)
Marseille, environ. 12.000 —
Bordeaux 4.000 —
Autres ports, env. . lo.iSa —
Au total 8o.8aohect.
Il nous semble difficile que les douanes françaises aient pu se tromper. A défaut d'autres preuves, les droits perçus seraient déjà une indication suffisante de l'authenticité de nos chiffres ; cependant, nous avons tenu à pousser plus loin Tenquête et nous avons voulu savoir de quels ports orientaux Cette avait reçu les quantités qu'elle a livrées à la consommation. Nous avons obtenu les justifications suivantes :
«, • j>r» Vins ordinaires Vins do liqueurs
Turquie a Europe, ^
CoDstantinople . . . . 2.3i3 hect. i83 hect.
Myriofito. ....... 6.497 — 332 —
Charkeuï 677 — » —
Ardime 276 — » —
Turquie d'Asie.
Smyrne » — 18.715 —
Jaffa 334 -^ 4 —
GaïfTa i35 — 9 —
S&mos,
Tigani » — 5.884 —
Garlovassi ...... » — i . 655 —
Vathy » — a7.89i —
Ily a lieu de croire que ces chiffres, rigoureusement
vins ET EAUX-DE-VIE 203
contrôlés par notre administration des douanes» s'éloignent peu de la vérité. Nous ne pouvons expliquer la différence avec les chiffres ottomans que par des déclarations inexactes à la sortie. Il est vrai que ces inexactitudes sont énormes et se représentent chaque année dans une proportion déconcertante.
Cette difficulté écartée, sinon résolue, il s'en présente une autre non moins importante.
D'après notre Tableau du Commerce et de la Navi-galion^ les exportations de Turquie en France se sont élevées en 1900, pour les vins en fûts à 28.784 hectolitres de vins ordinaires et 8o.8ao hectolitres de vins de liqueur, et pour les vins en bouteilles à une centaine d'hectolitres seulement.
On considère comme vins de liqueur, non seulement les vins de liqueur proprement dits comme les Samos, mais encore certains vins très chargés en alcools, comme les vins de Ténédos et toutes les mistelles ou vins mutés, c'est-à-dire les vins dont on a arrêté la fermentation en y ajoutant de Talcool.
La Commission des valeurs de douane estime ces vins io5 francs l'hectolitre, tandis qu'elle évalue les vins ordinaires 3o francs. Si nous admettons ces valeurs.
les 28.784 hect. de vins ordin. représentent 863. 5ao fr.
et les 80.820 — de vins de liq. — 8 486.100 —
9 349 620 fr.
Mais peut-on les admettre ?
Si nous nous en rapportons à la valeur des vins en Turquie, qui est de i5 à 25 francs pour les premiers et de a5 à 3o francs pour les seconds, et si nous majorons ces prix des frais de transport à l'étranger, comme il est d'usage de le faire dans les évaluations douanières, le chiffre de 3o francs l'hectolitre est sensiblement exact, mais celui de io5 francs ne l'est plus. Tout au plus
peut-on admettre le chiffre de 4^ francs qui résulte des statistiques italiennes pour Tannée 1900, où il a été importé en Italie 20.400 hectolitres de vins de Samos, estimés 878.000 francs.
D'où vient donc ce chiffre de io5 francs ?
Il s'explique, mais ne se justifie pas.
On sait que pour arbitrer toute une série d'articles similaires venant de pays différents, la Commission des valeurs de douane a l'habitude d'additionner toutes les quantités importées en France et de leur donner comme valeur commune le prix moyen qu'on obtient avec l'ensemble de ces articles. C'est ainsi que les cafés de la Réunion, qui valent 3 10 francs les 100 kilos, et ceux du Brésil, qui en valent 9a, se retrouvent dans nos évaluations douanières, avec la valeur commune de 112 francs.
Ce système d'évaluation se justifie par la difficulté de tenir compte dans notre Tableau du Commerce de la valeur propre à chaque matière en chaque pays différent ; si Ton procédait de la sorte, on arriverait non à une confusion, mais à une complication très grande. Il est vrai que le système suivi a le désavantage très réel de fausser parfois d'une façon radicale les données mêmes du commerce.
L'évaluation du café en est une preuve ; celle des vins en est une autre,
En 1900, la France a importé (commerce spécial), 290.000 hectolitres de vins de liqueur, dont :
8o.8ao de Turquie, 3o.85o de Grèce, 160. 5oo d^Espagne, et le reste des autres pays.
Or, les vins d'Espagne ont une valeur réelle supérieure à i5o francs l'hectolitre. Ce prix et l'énorme quantité de boissons introduites influent profondément sur nos évaluations, en relevant la moyenne des autres pays, et
c^est ainsi que les vins de Turquie, bénéficiant des cours espagnols, arrivent, non à valoir, mais à être estimés io5 francs.
Tout en respectant ce dernier chiffre, nous nous en tiendrons, quant à nous, au chiffre de 43 francs qui est donné par les statistiques italiennes et correspond très sensiblement avec la réalité.
Mais alors, quels bouleversements dans nos statistiques ! quelles surprises inattendues dans l'ensemble de notre commerce avec le Levant ! quelle diminution dans le chiffre de nos importations !
Les 80.820 hect. de vins de liq. estim. 43 fr. val. 3.561.612 fr. Les vins ordinaires représentaient déjà .... 863. 52o —
L^ensemble donne 4.425. i3a fr.
au lieu de 9.349.620 francs, déduction faite des vins en bouteilles.
Il convient donc, pour être scrupuleusement exact, d'évaluer ainsi les importations turques en France pour Tannée 1900 :
Vins ordinaires 863. 52o fr,
— de liqueur 3.56i.6i2 —
— en bouteilles 4.38o —