ROBINEAU, FIFINE
FIFINE, entrant arec des bas. Ah ! ah! bon ami, quejtu es bien comme cela, j'ai envie d'appeler les voisines...
ROBINEAU. N'appelle personne, je t'en prie; ce n'est pas que, sans me flatter, je. crois qu'on a des formes qui ne leur feraient pas peur...
FIFINE. Tenez, troubadour, j'espère que voilà de qnoi faire belle jambe...
ROBINEAU. Maisce sontdesbasde femme que tu as empruntés à quelque voisine.
FIFINE. Si vous n'en voulez pas , je vais les remporter.
ROBINEAU. Si!., si!., allons, je vais m'habiller.
Il passe derrière fe paravent.
FIFINE , prenant la guitare. As-tu remis la chanterelle? ^
ROBINEAU. Ne pince pas si fort, tu vas encore la casser.
FIFINE. Je n'aurai donc pas de leçon ce soir?
ROBINEAU. Tu le vois ; c'est impossible. . mais repasse ton accompagnement d'hier pendant que je m'habille... tu sais, Toi qui connais les hussards, etc.
FIFINE. Laisse-moi donc avec tes batteries, je me sens en voix... je veux chanter moi, et j'exige que vous me fassiez un second dessus.
ROBINEAU. Tu es en voix?., file un son.
fifine. Tra, la, la, la... Oui, je crois que je suis en voix... La la la...
ROBINEAU. Ah! Dieu que c'est bien...
{Filant un son.) Ah !..
FIFINE. Allons, venez donc chanter la Rose sauvage avec moi...
' j — TOUS DBOX. Ç/P
Air : De la rose sauvage, de Brugnière *.
Il faut toujours , toujours me croire ; Ton serment fait tout mon bonheur ; Ah ! qu'il reste dans ta mémoire Comme il est gravé dans mon cœur Point de soupçons, de jalousie , Un seul regard les bannira :
Je veux ainsi passer ma vie ; On est si bien comme cela! , » *J£» 1
ROBINEAU. M a chère, si vous vouliez maintenant me mettre des papillottes, ça me...
FIFINE. Donne-moi du papier-joseph !
que je te bichonne.
ROBINEAU. Tu m'en mettras dix-neuf, entends-tu ?
FIFINE. Pourquoi pas trente-six, comme à une Ninon... Tu ne sais pas, je lis un bien joli roman dans ce moment ci, la Caverne de la mort.
ROBINEAU. Voyons , conte-moi ça.
FIFINE. Figure-toi une Ecossaise, non, deux Écossaises, dont l'une est née en Irlande et l'autre en Angleterre, dont son tuteur qui est son père, par un mariage secret dans la vieille chapelle du château,
* Les acteurs chantaient les paroles mêmes de la Rose sauvage. On peut placer ici k volonté lé morceau que l'on désire.
qui a été rompu, veut que sa mère qui est jalouse de l'autre qu'on a cachée à tous les jeux, vienne inopinément lui révéler sa naissance.
ROBINEAU. Je ne vois pas la caverne dans tout ça.
fifine. Attends donc : Alors l'espagnol qui était allé dans la Palestine parce qu'il avait ses raisons, revient tout-à-coup par une galerie souterraine, armé de pied-en-J* cap, dont il connaît les détours; tu juges de la surprise : il empoisonne sa femme qui avait eu plusieurs amans, avec de mauvais champignons, et se faisant reconnaître de la princesse en levant sa visière, qui est sa fille ? lui fait épouser le squelette. Hein! c'est joliment filé, et moi, ce qui me plaît là-dedans , c'est qu'on y vante particulièrement les douceurs du mariage.
ROBINEAU. Aye ! ne me tire donc pas les cheveux.
FIFINE. En parlant de ça, il faudra pourtant en finir nous deux... D'abord, je suis dans une fausse position, moi. .h les mauvaises langues jasent sur mon compte; et puis , c'est si gentil, l'hymenée. c'est le vrai bonheur!
robineau. Aye ! tu me fais mal avec ton vrai bonheur.
fifine. Ah! ces hommes, ça ne comprend pas le sentiment! au lieu de te mettre des papillotes , je devrais t'arracher les cheveux les uns après les autres.
ROBINEAU. Fifine, je t'assure que l'année prochaine on ne se mariera plus... on va proposer là-dessus une loi aux pairs... Dis donc, et le fer, je parie qu'il est rouge.
FIFINE. Je vais le chercher, ne bougez pas.
Elle sort.
ROBINEAU. Elle prend bien son temps pour me parler de l'épouser; et ma riche comtesse donc, j'ai peur de ne pas trouver au bal le temps de lui déclarer tous mes feux... elle ne sera peut-être pas seule chez elle ; si je lui écrivais !. ah ! la bonne idée, c'est ça... un poulet, je le lui glisserai dans un galop; (// va écrire à une table.) et puis moi j'ai un style brûlant, c'est du Jean-Jacques tout pur... hum, c'est ça... (77 écrit,) Comme les idées coulent de source... « Et ce soir, au bal, il vous en dira »plus!..»
Fifine laisse tomber son fer dans la coulisse. 1 FIFINE , entrant avec le fer. Allons, vite! il n'est pas trop chaud.
ROBINEAU, embarrassé cache sa lettre corn-
mencêe dans la caraffe de la bavaroise. Ah ! Dieu! déjà... [Haut.) Ton fer m'a l'air rouge, chère amie, prends bien garde de me brûler, je t'en prie.
fifine. Soyez tranquille!.. €'est un agneau quand il a peur.
ROBINEAU, Fifine, tu me fais enrager...
c'est égal, si je devenais riche comme Alfred...
fifine. Ah! nous verrions de belles choses, n'est-ce pas?
ROBINEAU. Je t'achèterais un superbe magasin de modes, jeté louerais une jolie maison de campagne.
fifine. Tu y mettrais des lapins, entends-tu a parce que j'aime beaucoup la gibelotte.
ROBINEAU. On y mettra ce qu'il faudra.
Oh! tu m'aimerais bien mieux, si j'étais millionnaire.
fifine. Pourquoi? tu n'en aurais pas les yeux plus grands.
ROBINEAU. Méchante! ils le sont assez pour vous admirer.
fifine. Vous êtes coiffé, monsieur, mais je n'en peux plus moi ; c'est fatigant de vous faire beau... j'aurais bien besoin de me rafraîchir. Voyons donc s'il y a encore du chocolat.
ROBINEAU, se levant vivement pour V empêcher de prendre la carafe, à part. Ah! mon Dieu! et ma lettre... (Haut.) Non, non, Fifine, il n'y a plus rien, j'ai tout bu; laissez donc cela.
fifine. Eh ben ! qu'est-ce qu'il a donc? quelle précipitation !
ROBINEAU. Vous allez casser cette carafe.
fifine. Quevois-je, un papier dedans!
ah ! ceci n'est pas clair : est-ce que c'est votre boîte à lettre , ça ?
Elle prend le papier.
ROBINEAU, Fifine, ce n'est rien du tout; laissez donc, c'est un vaudeville que j'ai commencé.
FIFINE. Ah! vous faites des vaudevilles?
{Elle lit.) « Croyez,
comtesse , à l'ardeur de ma
je veux les lire, moi » madame la «flamme...
ROBINEAU. C'est le jeune premier qui dit cela... ,
FIFINE, lisant, o Robineau n'a pas été «insensible à vos charmes... il désire for- »mer un nœud solide, et ce soir au bal, »il vous en dira plus... »
ROBINEAU, ôtant ses papillotes» A part.
Si je pouvais filer.,.
LE MAGASIN THÉÂTRAL
FIFINE. Ah! monstre! scélérat! infâme!
ROBINEAU. Fifine, je vous prie de ménager vos expressions...
FIFINE. C'est pour cela qu'il disait tant de mal du mariage... Eh bien ! je veux que tu m'épouses tout de suite.
robineau. Vous allez commencer par me rendre ma clé.
FIFINE. Pour la donner à votre comtesse, n'est-ce pas?
ROBINEAU. Pourquoi pas, si ça me fait plaisir.
FIFINE. Tenez, la voilà, votre clé...
Elle la lui jette dans les jambes.
ROBINEAU. Esquivant le coup. Merci!., hum! qu'elle est douce!
FIFINE, pleurant et s1 asseyant. Comment, monsieur, vous voulez me quitter pour une comtesse?., vous en aimez une autre.
ROBINEAU. Fifine, que voulez-vous, les circonstances... il y va de ma fortune, de mon avenir, vous concevez que je ne puis pas refuser un si beau parti.
FIFINE. Ah! c'est affreux, j'en mourrai... j'en aurai un érysipelle.
ROBINEAU. Diable! mais c'est qu'elle commence à m' attendrir ; il est temps que le sapin arrive...