SCENE \II
ROBINEAU, seul.
Que diable me chante-t-elle avec son nègre et sa grande dame... Si c'était cette riche comtesse qui a demeuré dans ma rue et à laquelle je faisais des yeux langoureux quand elle était à sa fenêtre , même qu'un jour, en la regardant, je me suis jeté dans une laitière et son âne que je ne voyais pas. Ah, bath! quelle idée... Je vais commencer par regarder sous le bonnet; je suis très curieux, moi... {Il découvre la bavaroise.) Une bavaroise au chocolat... c'est une surprise de Fifine ! et moi qui lui en ai fait une aussi ; j'ai apporté de quoi la régaler. (// serre la bouteille.) Je la nourris avec du muscat et des babas de la rue Montorgueil; elle est gourmande comme une chatte, et ce soir, ce petit goûter auquel elle ne s'attend pas, ça va la faire rire... C'est friand ces petites modistes; est-on heureux d'avoir une maîtresse comme ça. . . Allons, voilà encore ma chambre toute sens dessus dessous, ces tiroirs, ces chaises, s'il venait quelqu'un; c'est un train dans cette maison, on aurait trente mille livres de rente qu'on les mangerait. {Imitant la voix de Fifine.) Mon petit loup-loup je t'en prie, laisse-moi ta clé, j'aurai bien soin de ton ménage, je ferai ton lit... Oui, elle le fait joliment... et moi j'ai été assez bête... Mais sois tranquille, je te- la reprendrai la clé... Enfin que vient-elle faire ici quand je n'y suis pas? Ah ! pincer de la guitare; la voilà par terre... bien, ma chanterelle cassée... c'est insoutenable une femme comme ça! tous mes appointemens passent en chanterelles; et tout-à-1'heure, elle me dira : Je veux chanter; accompagnemoi... Oui, t'accompagner. {Accordant la guitare.) Mi, mi, mi. Enfin, il n'y a pas de femme parfaite!., et après tout, Fifine en vaut bien une autre !
Air du Pré aux Clercs.
Modeste en ses amours, quand on loge au cinquième, Il ne faut point chercher l'éclat 1
Mais sous les toits on peut trouver de même Le bonheur (bis) et du vin muscat ! » O ma douce amie, Heureux près de toi, Je veux pour la vie Te garder ma foi.
Tournure coquette , Regard agaçant , Pour une grisette C'est bien suffisant!
O ma douce, etc.
Mais à propos, et cette lettre que j'oublie, voyons donc.(// l'ouvre.) Tiens ! ce n'estpas de mon tailleur; c'est du père d'Alfred... une invitation pour aller au bal; mais c'est charmant, je suis sûr qu'il y.aura un souper... came va considérablement!., il faut songer à ma toilette; je n'ai pas de temps de reste ; si cet étourdi d'Alfred m'avait écrit quelques jours d'avance, je me serais préparé pour cette grande soirée et il ne me manquerait rien... je ne sais pas si j'ai un gilet blanc à mettre; et des bas de soie, ai-je des bas de soie?., oui j'ai des bas de soie. (J liant à sa commode.) Eh! ben, où sont-ils donc passés mes bas de soie? Ah mon Dieu! Fifine a été d'une noce dimanche, je parie quelle me les a fait danser. Cette femme-là finira par me dépouiller de tout!.. Si elle les a troués, je lui fais une scène terrible ; elle doit bien sentir qu'avec quinze cents francs d'appointemens, quand il faut se loger, se nourrir, et qu'on tient à faire une certaine figure dans le monde, on ne peut pas nager dans les bas de soie... Bien décidément je lui reprendrai ma clé, mais pas aujourd'hui, je veux quelle me mette des papillotes; voyez si elle arrivera à présent que j'ai besoin d'elle ! Ah! la voilà, c'est bien heureux.