‹ Le compagnon du tour de France (volume 2)Chapitre 14 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

n y aurait de curieuses recherches à faire pour décou- Trir, dans le passé, les causes d'inimitié qui présidèrent i ces dissensions dont se plaignait Pierre Huguenin parmi les différentes associations d'ouvriers. Mais id règne une profonde obscurité. Les ouvriers, s'ils les connaissent, les cachent bien; et je crois fort qu'ils ne les connaissent guère mieux que nous. Que signifie, par exemple, entre les deux plus anciennes sociétés, celle de Salomon et celle de Maître Jacques, autrement dites des gavots et des dévorants, autrement dites encore le Devoir et le Devoir de liberté y cette interminable et sanglante question du meurtre d'Hiram dans les chantiers du temple de Jérusalem, question qu'au reste la plupart des compagnons prennent au sérieux et dans le sens le plus matériel ? Chaque société renvoie à sa rivale cette terrible accusation; c'est à qui s'en lavera les mains; on se les couvre de gants dans les solennités de l'ordre, pour témoigner qu'on est pur de ce crime : on se provoque, on s'assomme, on s'étrangle, pour venger la mémoire d'Hiram, le conducteur des travaux du temple, égorgé et caché sous les décombres par une moitié jalouse et cruelle de ses travailleurs. Il y a là sans doute quelque grand fait historique, ou quelque principe vital du passé et de l'avenir du peuple , caché sous une fiction qui n'est pas sans poésie. Mais, comme chez les peuples enfants, le mythe est pris à la lettre par les ouvriers, véritable race de l'enfance, imbue de toutes les illusions crédules, de tous les instincts indomptés, de tous les élans tendres et candides de l'enfance. Oui, chère et

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menreilleiifie lectrice, le poapAe vous représente un géant au foeMeau, qw comwaMâ eeiitir la vie déborder de son sein puissant, et qui se lève pour essayer des pas incertains au bord d'un abîme. Qui de lui ou de nous y tombera? Madame, madame 1 bâtez-veus d*ètre belle et de faire briller vos diamants. Peut-être sont-ils trempés dans le sang d'Hiram, et peut^tre iaïuka-lril ua jour Iqg cacher, o« tes jeter loin de vous.

QuekfttBSOUvnecs^ettrés 4^ éru(fitfi(car ily ena, et oe a'cMiJt pas le /ait h moàm ^certain ^e je puisse vous •ttftBier ') "Ont cjbarpbé pbilasopbiçpiement à lever le voile (i^tfèinystèpe. Les uns attriluipnt la création de leur ordre . 4ttK ruines de Tordre du Temple, et selon eux le fameux 4bltre Jacques, cbarpenûer en £bef de Salomon , ne serait «Htre que Je grand maître Jacques de Molay, martyr im- Jttolé p«r «m roi cupide «t cruel du nom de Phifippe. Seàm d'atttros il faudiait remonter plus baut, et chercber la soaiGa de Tinextinguible aversion , dans le ressentiment des races dépossédées et persécutées du midi de la France, 4eB AUbi^eota, ou habitants riverains des gaves' (de là gavots) contre les bourreaux du nord et les inquisiteurs de Dominique* Et nous^ nous pouvons, si nous voulons, «upp€i5er que toutes ces grandes insurrections de pastou- .neaux, de vaudois, de protestants et de calvinistes, tous jpius ou jnoins zélateurs ou continuataurs de la doctrine de V Évangile éternel^ qui ont, i diverses époques, arrosé de leur sa^g les plaines et les diemins de la France, n'en* pas été étouSées sans que lûen des souvenirs amers,

I. J'âerixuito-ceci en 1841. Deux ans ne se sont pas encore écoolés, et déjà ces faits que j'attestais soiit devenus évidents et nombreu. Dans dix ans on s'étonnera qne faie été tibligé d'uMnner ta dMitnw «t la «iltwe de l'esprit popotaire * one «iane AeieeteMs qui im'nemit d^i^goMawnt Ade paradoxe. i(Jttite ée U êemiimédUin^

a. On sait que gaxe ainuifle torrent dn cété des Pyrénées.

DU TOITB B>E- V&iUSICE. 90

Men des ressenthneiiis fiiiieste9>, restassent debout , et fassent légués en héritage de généralioa ea génécation jusqu'à nos jours. La cause est oubliée^ perdae ou dénaturée dans la nuit delà tradition; msôsla passion subsiste. ITallez pas en Corse efaeveber ki poésie tragique de la ▼endetta : elle est à votre porte*, elle est dans votre mair son. Le tailleur de pierres qui a élievé votre demeure est Firréconeiliable ennemi du. cfaarpentieir qui Fa couverte; et pour un mot, pour un signe, pour un. regard, leur sang a coulé sur cette pierre, écusson de \&i» noblesse, fonder ment mystique de leur droit.

n y a deux sociétés de fondation inmémoriale; nous venons de les nommer *. Berces de»x. sociétés, ou de Yune des deux est issue une troi'sièine société: cdUe de l'Union ou des Indépendants , dits /» Réwdtés^ Elle fut créée en 4830 à Bordeaux, par des aspirants qiû se révoltèrent contre leurs compagnon». A Lyon,, à Marseille, à Nantes, dé nombreux insurgés diu mémo ordre* ao jjoig^irent k eux et constituèrent l'Vnéon. Une quaitrième société est celle du Père Sowbisej qui se dit aussi Dévorante. Ainsik quatre sociétés principales ou Devoirs, qui se eomposeat ctracune de plusieurs corps de métiers, et auxquelles se rattachent de nombreuses adjonctions dlostitutioa pta ou moms récente, le» unes acceptées eordialemenit, les antres repoosséesavec acbatnennent par les sociétés auxr quelles elles veulent s'unir de gré ou de force.

B faudrait tout un livre pour énnmérer toutes kss sociétés, feurs prétentions, leurs titres , lewa statuts, leursorigines, leurs coutomes ettenrs reia(lîoas.Baut<ielles. Telle société est alliée à une autre : pav exemple les. ea£aiits.du P6re Soubise s'honorent d^étre,. connue ceux de Maître AK^ues, compagnons du Devoir, et m'ea vivent pas» ea

*. Voy«ï le UfTre ds GêmpaguuMMge, pu AgruAl Peidigoiec, dit Aii* gnonnais-la-Verta.

meilleure intelligence pour cela. Telle autre société est ennemie née de telle autre. Dans le sein d'un même Devoir il y a des corps de mAtiers qui se tolèrent, d'autres qui se soutiennent, d'autres qui se haïssent mortellement. En général les sodétés nouvellement formées sont repous^ sées par l'orgueil des anciennes, et ne conquièrent leur droit de cité dans le compagnonnage qu'au prix de leur sang. Chaque Devoir a son code. Dans les uns il y a deux grades ; dans d'autres il y en a trois et quatre. La condition de l'aspirant est heureuse ou misérable, suivant l'esprit despotique ou libéral de la société. Enfin tous ces camps divers et dissidents sont réunis dans une même appellation, les Compagnons du tour de France.

Chaque société a ses viUes de Devoir, où les compagnons peuvent stationner, s'instruire et travailler, en participant à l'aide, aux secours et à la protection d'un corps de compagnons qu'on appelle par application générique société, et dont les membres se fixent ou se renouvellent suivant leurs intérêts ou leurs besoins. Quand ils sont trop nombreux pour subsister, quelques-uns parmi les premiers arrivés doivent faire place aux derniers arrivants.

Certaines villes peuvent être occupées par des Devoirs différents; certaines autres sont la propriété exclusive d'un seul Devoir, soit par antique coutume, soit par transaction, comme il est arrivé pour le marché de cent ans de la ville de Lyon.

Certaines bases sont communes à tous les I>evoirs et à tous les corps qui les composent : et à voir 1 1 rjiose en grand, ces bases principales sont nobles et géiéreuses. V embauchage, c'est-à-dire l'admission de l'ouvrier au travail; le levage d^ acquit ^ c'est-à-dire la garantie de son honneur; les rapports du compagnon avec le maître; ta conduite, c'est-à-dire les adieux fraternels érigés en oérémonies; les soins et secours accordés aux malades.

les honneurs rendus aux morts , la célébration des fêtes patronales, et beaucoup d'autres coutumes , sont à peu près les mêmes dans tout le compagnonnage. Ce qui diffère, ce sont les formes extérieures, les formules, les titres, les insignes, les couleurs, les chansons, etc.

La majeure partie des ouvriers de la province est enrôlée dans le compagnonnage. Une faible partie en ignore l'importance, et ne songe point à en percer les mystères. Dans les campagnes arriérées du centre, où le métier est presque toujours héréditaire, le fils ou le neveu est naturellement Tapprenti du maître. Dans ces existences fixées d'avance et peu soudeuses de perfectionner Fart, le compagnonnage est inutile et le tour de France inusité.

Certains corps de métiers ont eu des Devoirs qui se sont perdus; c'est-à-dire que leurs statuts, n'étant plus nécessaires à leur organisation et à leur sécurité, sont tombés en désuétude '. Des sentiments, des liens politiques, suffisent à ces compagnies plus éclairées peut-être, mais peut-être aussi moins unies. A Paris, le compagnonnage tend chaque jour de plus en plus à se peràre et à se disperser, dans le vaste champ des travaux et des intérêts divers. Aucune société n'y pourrait monopoliser le travail. D'ailleurs, l'esprit sceptique d'une civilisation plus avancée a fait justice des gothiques coutusœs du compagnonnage, trop tôt peut-être; car une association fraternelle étendue à tous les ouvriers n'était pas encore prête à remplacer les associations partielles. Cependant les haines de parti ne s'y effacent pas toujours. Les charpentiers compagnons de liberté y habitent la rive gauche de la Seine; leurs adversaires, les charpentiers compch

I. H est trriTé que les asages de certaines sociétés remontaient trop kant dans le moyen âge poor être obserrés désormais. ^Les nouveaux adeptes ont reculé devant la barbarie des prati<iues que les vieux secîiiMi voulaient en vain conserver.

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gnù»s jMssemi»y, eceupent la me droite Ds sont tenus pap une convei^oa à travailler du côté^du fléiive où leur domiciie est fixé. Ils se battent néanmoins, et les autres compagnies ne ^ tolèrent pas toujours. ^îs en général on peut dire que itr eompagn6»nage, afec ses pouvoirs et ses passions, se* trouve là eomme perdu et aisorbé au sein du gxtand mouvement qiû entraiae tout vers une marche indépendante et soutenue.

Ce qui conserve dans les provinces Timportance du compagnonnage, c'est Tinstruction;, l'ardeur belliqueuse, l'esprit d'association et l'habitude d'organisation réguMère infiJBée à une masse de jeunes gen»(|i/y jettent un caractère entreprenant, l'amour du progrès^ le besoin d'échapper à l'isolement, à l'ignoranee et à la misère. Ce sont les nobles enfants perdus de lai grande famille des ti^avaiHeurs, les artistes bohémiens de l'induslrie, les Mamertins audacieux de la Rome prhnitive. Les uns y sont poussés par le despotisme grossier de la fomiflie qui les opprimait et les exploiMft; les auAres^ par l'absence de famille et de pr^oûer capital. Une position perdue, uw amour contrarié, un sentiment df orgueil légitinie, et par-dessus tout le besoin! de voir, é» respirer et de vivre, j poussent chaquer année l'élite d'une asrdente jeunesse. Le toup de Franee, c'est la phase poétique^ (^est le pèlerinage aventareux, la chevalerie errante de rartàBan. Celui qui ne possède* ni maison nr patrimoine s'en va sur les diemms chercher une patrie, sous Tégide dTune' feimille adoptive qui ne l'abandonne ni durant la vie ni après la mort. Celui méme^ qui aspire à une position honorable et sûre dans son pays veut, tout au' moins, dépenser la vigueur de ses belles années, et connaître les enivrements de la vie active, n faudra qu'il revienne au bercail , «t qu'il accepte la condition laborieuse et sédentaire de ses proches. Peut-être, dans tout le cours de cette future existence, ne ratrou*

DU TOVR BE FRAICGE. tO»

verà-t-ft plus une aanée^ tue aaiaoUy «&& semaine do liberté. Eb bieoi! il fsujt qu'il eo finisse avec cette vague inquiétude qui le sollicite; tt faut qu'il voyage. U repren- (ka pliB tard la. iisie ou le marteau de aea pères ; mais il aura des souyenirs e4dea impressions, il aura vu le monde, il pourra dire & ses: amisiet à se» ^fanlis oombien la patrie est belle et grande : il aiura lait son tour de France.

Je crois que cette digression était nécessaire à Tintellkgence de mon récit. Maintenant, beaux lecteurs, et vous, bona compagnons, p^mettest^moi de courir après mes héros, qui ne se sont pas arrêtés ainsi que moi sur la chaussa de la Loire.

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