CHAPITRE XVI
L'instruction dirigée contre les fauteurs de la terrible querelle survenue entre les Gavots et les Dévorants eut pour résultat de disculper entièrement les premiers, et de les mettre hors d'accusation. Pierre et Romanet, appelés comme témoins principaux, se distinguèrent par leur courage, leur franchise et leur fermeté. La belle Ggure , l'air distingué et le langage simple et choisi de Pierre Huguenin attirèrent sur lui l'attention des libéraux, de la ville , qui assistaient avec leurs journalistes à la séance du tribunal. Mais il ne fut point l'objet de nouvelles avances, car il partit aussitôt qu'il ne se vit plus nécessaire.
Que faisait et à quoi songeait le père Huguenin pendant
Tabsence de son fils? Le bonhomme se dépitait et s'emportait ; mais, plus que tout, il sMnquiétait. Il est si exact et si preste à tout ce qu'il entreprend ! se disait-il. Il faut qu'il lui soit arrivé malheur 1 Et alors il se désespérait; car il ne s'était jamais aperçu de l'amour et de l'estime qu'il portait à son fils, autant qu'il le faisait depuis cette demiôre séparation.
. Comme Pierre l'avait craint, sa fièvre en augmenta; et il n'avait pas pu quitter son lit le jour où, par bonheur^ Amaury et le Berrichon arrivèrent. Chemin faisant, le Corinthien avait renouvelé à son compagnon la recommandation que Pierre lui avait déjà faite de ménager les préventions du père Huguenîn à l'endroit du compagnonnage; et, comme il lui répugnait un peu de débuter avec son nouveau maître par un mensonge, il chargea le Berridion de porter la parole le premier. En sautant à bas de la diligence, ils demandèrent la maison du menuisier, et ils y entrèrent, l'un avec l'aisance d'un niais, l'autre avec la réserve d'un homme d'esprit.
-:^Holàl hél hohé! cria le Berrichon en frappant de son bâton sur la porte ouverte; ho, la maison, salut, bonjour la maison I N'est-ce pas ici qu'il y a le père Huguenîn, maître menuisier?
En ce moment le père Huguenîn reposait dans son lit. n était de si mauvaise humeur qu'il ne pouvait souffrir personne dans sa chambre. En voyant sa solitude si brusquement troublée, il bondit sur son chevet, et, tirant son rideau de serge jaune , il vit la figure étrangement joviale de Berrichon la Clef-des-cœurs. — Passez votre chemin, l'ami^ répondit-il brusquement, l'auberge est plus loin.
— Et si nous voulons prendre votre maison pour notre auberge? reprit la Clef-des-cœurs, qui, comptant sur le plaisir que son arrivée causerait au vieux menuisier, trou-
Tait ngréable ^plaisanler en attendant qn'H se 0t<minattre.
— En ce eas, répondit le père fiuguenin en comraeiiçant à passer sa veste , je vais 'vens inontrer que si Ten entre sans façon chez nn malaâe , «a en pent sortir avec moins de-cépémenie encore.
— Pardon pour mon camarade, mallre, dit Âmanry en se montrant et en ssduant le p^ de son ami avec respect; «oos venons vers vous de la part de Pienre, votre fils, pour vous offfirir nos-servioes.
— Von filsl ^<écria le maître, et eu 'donc est-il, mon fils ?
— A BkHft, retenu pour deux eu tirois jears au plus par mie alfinne tfu'îl vous dira luinaiéme; 'H nous a emirauchés, et voici deux metsde lui pour 'nous annoneer.
Le père >Huguemn, ayant Iule Met de son <&is, commença â se «entir plie cafane €% «oins mdMe. «-* A la bonne Pienre, dit4l en TegarAant A m nmy , veœ «ves tout àiaittx>nne feçoQ, mon M, et vetre figure me peinent; mais vous avez là un canarade qui a de sîngilfières mamères. Viayons, Tami, ajouta44 «n teisantle Berrichon dHra mk ^sévère, «dtes-^iiPOiis ^\bb ^gentil au travnQ que vous ne rétes^ lamwent Tc^trecasquette veus sied mefl, mon garçon.
— Ma cag(fuette?fdit leiierpdion^ttt é ta mi é'en «edéecHifant et en ^examinant non 'oaapwe^ftief «vec nmplicitë. Damel elle n'est p»'beie, notre nufitre; nus on porte œ qu'ion «•
— Mais ^aa^se découvre devant un msAtro en dheveux blancs, dit le'Gonallden, qui avait ^sompris la pensée i}u père (Hugueoln.
— Ah damel on n'est pas élevé dans les collégeSj répondit le lerriéfaon en mdftadt fia casquette sous son bras-; mais'ontravaiiiB de bw eœor,*cre0ttettt ce qn^m sait Hure.
— Allons, nous veiTons cela, mes enfants, ditie père Huguenin en se radoucissant. Vous venez à point, car Touvrage présBe, et je m^ là sur mon Ht comme un vieux dieval sur la litière. Yoiis aUez boire im verre de mon vin, et je vous conduirai an diâteau; car, mort ou vif , il faut que je rassure et contente La pratique.
Le brave bomme, ayant appelé sa servante, essaya de 9e lever, tandis que ses compagnons Msaîent bonneur au rafraîchissement. Mais il était si souffrant qu'Amaury s'en aperçut , et le supplia , avec sa douceur accoutumée , de ne pas se déranger. U Tassura que, ^àoe à Pierre, il était au courant de Voovrage comme s*il Teût commencé luimême ; et, pour ie hxi prouver, il hû décrivit la fimne et la dimension des voussures, des panneaux, des corniches, des limons, des oouriïes à double courbure, des calottes d'assemblage, etc., etc., à une ligne près, avec tant de mémoire et de facilité que le vieux menuisier le regarda encore fixement; puis, songeante l'avantage d'une science qui rend si daires et qui grave si bien dans l'esprit les opérations les phiseompUquées, il se gratta l'oreille, remit son bonnet de oeton , et remonta dans son lit en (Msant : A la garde de Dieul
— Fie&vous a nous, répondit Amaury. L'envie que nous avons de vous contenter nous tî^idra lieu pour aujourd'hui de vos conseils; et peut-être que demain vous aiâez la force de venir à notre aide. En attendant^ £aites un bon somme, et ne vous tourmentez pas.
— Non, non, ne vous tourmentez pas, notre maître , s'écria la Gef-des-coeurs en avalant un dernier verre de vin à la hâte. Vous verrez que vous avez eu tort de faire Qoiauvaise mine â deux jdis compagnons comme nous.
— Compagnons! murmura ie père Huguenin , dont le âxmt se rembrunit aussitôt.
— Ah ! je dis cela pour veos laire enrager, riposta le
ISi LE COMPAGNON
Berrichon en riant, parce que je sais que vous ne les aimez pas, les Compagnons.
— Ah 1 ah 1 vous êtes dans le Compagnonnage? grommela le père Huguenin, partagé entre sa vieille rancune et je ne sais quelle sympathie subite.
— Oui , oui , continua le Berrichon qui avait au moins Tesprit de savoir plaisanter sur sa laideur ; nous sommes dans le Devoir des beaux garçons , et c'est moi qui suis le porte-enseigne de ce régiment-là.
— Nous ne connaissons qu'un devoir ici , dit le Corinthien en jouant sur le mot , celui de vous bien servir.
— Que Dieu vous entende ! répliqua le père Huguenin ; et il s'enfonça avec accablement dans ses couvertures.
Cependant il dormit paisiblement , et le lendemain , se sentant mieux, il alla visiter ses compagnons. Il les trouva travaillant de grand cœur, faisant bien marcher les apprentis , et taillant d'aussi bonne besogne que Pierre Huguenin lui-même. Rassuré sur son entreprise , réconcilié avec M. Lerebours , qui jusqu'alors l'avait boudé , plein d'espérance , il s'en retourna au lit ; et bientôt il fut tout à fait sur pied pour recevoir son fils, qui arriva trois jours après dans la soirée.
Un calme céleste se peignait sur le front de Pierre Huguenin. Sa conscience lui rendait bon témoignage , et sa gravité ordinaire était tempérée par une satisfaction intérieure qui se communiqua comme magnétiquement à son père. Interrogé par lui sur la cause de son retard , il lui répondit :
— Permettez -moi , mon bon père , de ne pas entrer dans une justification qui prendrait du temps. Quand vous l'exigerez, je vous raconterai ce que j'ai fait à Blois ; mais veuillez m'envoyer tout de suite auprès de mes compagnons, et vous contenter de la parole que je vous donne. Oui , je puis jurer sur l'honneur que je n'ai fait
«utre chose qu'accomplir un devoir, et que vous in*aurlez béni et approuvé si vous aviez eu Fœil sur moi.
— Allons, tu me réponds comme tu veux, dit le vieux menuisier ; et il y a des instants où tu me persuades que tu es le père, et moi le fils. C'est singulier pourtant, mais c'est ainsi.
Il se trouva si bien ce jour-là, qu'il put souper avec son fils , les deux compagnons et les apprentis. Û se prenait de prédilection pour Âmaury, dont la douceur et les soins respectueux le charmaient; et, quoiqu'il répugnât à le questionner sur certaines choses , il se disait à part lui : Si c'est là un de ces enragés Compagnons , du moins il faut avouer que sa figure et ses paroles sont bien trompeuses. Il commençait aussi à revenir sur le compte du Berrichon , et à reconnaître d'excellentes qualités sous cette rude enveloppe. Ses naïvetés le faisaient rire, et il n'était pas fâché d'avoir quelqu'un à reprendre et à railler ; car il avait, comme on a pu le voir, le caractère taquin des gens actifs ; et la dignité habituelle de son fils et du Corinthien le gênait bien un peu.
Ce soir-là, quand le Berrichon eut apaisé sa première faim, qui était toujours impétueuse , il entama la conver^ sation, la bouche pleine et le coude sur la table.
•^ Camarade , dit-il au Corinthien , pourquoi donc ne* voulez-vous pas que je raconte à maître Pierre ce qui s'est passé à son sujet tantôt avec ce grand sotiot de Polydore, Théodore (je ne sais pas comment vous l'appelez), enfin le garçon de l'intendant du château?
Âmaury , mécontent de cette indiscrétion , haussa les épaules et ne répondit rien. Mais le père Huguenin n'était pas disposé à laisser tomber le babil du Berrichon.
— Mon cher Amaury, dit-il , je ne vous conseille pas d'avoir des secrets de moitié avec ce garçon-là. Il est fin
et léger comme ene grosse poutre de «Serpente qù tous tomberaîl sur les doigts du pied.
— Allons, dit Pierre Hugomn, pi»6({a*il;aeofliiiBeDGé, il faut le laisser achever. Je vois iMen qu'il s'agit de M. Isidore Lerebours. Gomment poures- vous croire , Amaury, que je me soucie de ce qu'il a pu dire contre moi? il &udraâl être bien fiaiMo d'esprit pour craindre son jugem^it.
— Ah! bî», race cas, jevas veysle dire; vrai, je vas voua le dire, maître Pierre l s'écria le BenidiOD en clignotant du côté d' Amaury, comme pov lesnppUer de ne pas lai fermer la bouche.
LeGirinlhien lui fit signe qu'il poinvait parler, el il commença bob récit en ces termes :
— D'^rd, c'était une belle dame, une snp^be femme, ma foi, toute petite et rouge de figure, qui apasséei repassé, et encore passé» et eneoiB repassé, comme pour regarder notre cnvrage; n»is, aussi vrai que je mords dans mon pain, c'était pour regarder le pays Corinthien...
— Que veut-il dire , avee son pays et son Corinthien? demanda le père Huguenin, devant qui on était convenu de ne jamais se donner les noms du Compagnonnage.
Pierre marcha un peu fort sur le pied ùa Berrichen , qui fit une affreuse grimace et reprit bien vite :
— Quand je dis le pays, c'est comme ai je disaÎA l'ami, le camarade... îfous acNoamee pays , lui et mot : il est de Nantes en Brets^ioe» et racH , je aiis de Nohant-Vic en Berry.
— Très-bien 1 dil le père Hugnemn en se tenant les côtes de rire.
—Et quand je dis le Corinthien , poursuive le Berrichon, à qui l'on marchait toujours sur le pied, c'est un nom Goomie ça que je m'amuse à hil donner...
— Enfin eette diane neigardât Amaarf? reprit Ver pê» Huguenîn.
-*- Quelle dame? demanda Pierre, qui, sans'saTflir canment, se prit à éeoat0raiwirat;tflnâonb
— Une grande belle femme foute^petkie) eemnwdiEQiii ^a cKt', répondit Âsùmsy m mnAy mais jo neFla-oon- KsdspaSk
— Srefie est^FOQge de ftgar«, objeetaltrpèce'Bkigneniii, ce BE^esKr paa la demoiadle' de Yilfopreux ; can^ Gette4à est pâle comme une morte; Ce* sera> peut-être sa; fille db chambre?:
— Ab ! peut^toeibien , répondiè le Berridlon^ car on rappelait madame..
— Elle n'éïail; dbnc pas seule k roeot ceigocden? d»manda Pierre.
— Toute seule, répondit la GtefiHie»<»suis; maisnM. GO'lidore^.qai était mm elle.^
— laideorel interron^tlbfpèreHugissnin.dftme grosse voix pour le- déconcerter.
— Oui, Théodore*, oontinua< le* Benrichon) , qui avait^sa malice fout comme un autre*. Eh bisnl ceM. M&Uter lui a dit Gomffi» ça : ¥ a^ril quoique chose pour vùisce servioe, madame la marquise?
— Âhl ce sera la nièce, te petite madan» des ¥!&nayS',. observa le père Eugnenm. Celle-là^ n'^t pas fière et regasde tout le monde..*.. RisgardkUi^elie ^aury? ?iai?
— Comoie je YiQUS regarde! s'écimle Berrichon.
— Qh non. l autrement?' répondit le vieux, menuisier natit des vilains gros- yeux, qoa faisait le^ Berriefaeni. Et enfin vous a^trelle parlé?
— Nennil EUè a< #t seulement comme, ga*: Je chereho la petit chien];- ne Fauriez-vous pas vu par icry.messieaioa le» menuisieiB? et edlo) regardait, le pa^«.«. le.'camaadv
Amaury ; damei elle le regardait comme â elle eût voulu le manger des yeux,
— Allons donc, imbéule! c'est toi qu'elle regardait 1 dit Amaury. Tu peux bien en convenir : ce n'est pas ta faute si tu es beau garçon.
— Oh ! pour ce qui est de cela , vous voulez rire, répondit le Berrichon. Jamais aucune espèce de femme ne m'a regardé , ni riche ni pauvre , ni jeune ni vieille , excepté la Mère... je veuf dire la Savinienne , avant qu'elle fût dans les pleurs pour son défunt.
— Elle te regardait, toi? s'écria Amaury en rougissant.
— Oui, en pitié, répondit le Berrichon, qui ne manquait pas de bon sens en ce qui lui était personnel ; et elle me disait souvent : Mon pauvre Berrichon , tu as un si drôle de nez et une si drôle de bouche ! Est-ce ton père ou ta mère qui avait ce nez-là et cette bouche-là?
— Enfin, l'histoire de la dame? reprit le père Huguenin. — L'histoire est finie, répliqua le Berrichon. Elle est
sortie comme elle est entrée, et M. Hippolyte...
— M. Isidore, interrompit l'obstiné père Huguenin.
— Gomme il vous plaira , reprit le Berrichon. Son nom n'est pas plus beau que son nez. De sorte que, il s'est établi à côté de nous, les bras croisés comme l'empereur Napoléon tenant sa lorgnette ; et voilà qu'il s'est mis à dire que nous faisions de la pauvre ouvrage , de la pauvreté d'ouvrage , quoi 1 Et voilà que tout d'un coup le pays... le camarade Amaury ne lui a rien répondu , et que, tout de suite , moi , j'ai continué à scier mes planches sans rien dire. C'est ce qui l'a fâché, le monsieur ! H aurait souhaité sans doute qu'on lui demandât pourquoi l'ouvrage ne lui plaisait pas. Et alors il a pris une pièce , en disant que c'était du mauvais matériau, que le bois ^ait déjà fendu, et que, si on laissait tomber ça, ça se casserait comme un verre. Et voilà que le Corinthien (pardon, notre maître ,
c'est nne accouhtmance que j*ai de rappeler comme ça), le Ciorinthien, que je dis , lui a répondu : Essayez-y donc, notre bourgeois , si le cœur vous en dit. Et voilà qu'il a jeté la pèce par terre de toute sa force ; et voilà qu'elle ne s'est point cassée , sans quoi je lui cassais la têCe avec mon marteau.
— Est-ce là tout? demanda Pierre Huguenîn.
— Vous n'en trouvez pas assez, maître Pierre? excusez ! dit le Berrichon.
— Moi, j'en trouve trop, dit le père Huguenin, qui était devenu pensif. Vois-tu, Pierre, je te l'avais prédit : le fils Lerebours te veut du mal , et il t'en fera.
— Nous verrons bien, répondit Pierre.
En effet, Isidore Lerebours, ayant appris de quelle manière Pierre Huguenin avait critiqué et refait son plan d'escalier , nourrissait contre lui une profonde rancune. La veille il avait dîné au château , à la table du comte de Villepreux; car c'était le dimanche, et ce jour-là le comte invitait, avec le curé, le maire et le percepteur, M. Lerebours et son fils. Le système du comte était qu'il y a toujours dans un village quatre à cinq individus sur lesquels il faut se conserver la haute main, et qu'on enchaîne plus avec la politesse d'un dîner qu'avec le droit et les bonnes raisons. M. Isidore était fort vain de ce privilège, n portait au château l'éclat de ses plus ridicules toilettes, y cassait chaque fois plus ou moins d'assiettes et de carafes, y savourait les meilleurs vins d'un air de connaisseur, y recevait toujours du maître quelque bonne leçon dont il ne savait pas profiter, et s'y permettait de regarder avec impudence la jolie petite marquise des Frenays.
Ce premier dimanche se présenta fort à point pour assouvir la vengeance d'Isidore. Naturellement , pendant que le comte faisait, après dîner, son cent de piquet avec le curé , on parla des travaux de la chapelle , et le vieux
190 LB CtU¥kaiXOV
comte demanda k sch» întendanC at on fes avait enfin repris. — Cm, monsieur le^xmte, répondît M. Lerebours. Quatre ouvriers sont à la besogne, et travaillent même anjoord'hni.
— Malgré lu ^Bmanche? observa le caré.
— Vous )eur donnerez Tabsolution, curé, dît le comte.
— Je craras y dit alors Isidore qui attendait avec impatience le moment de plaeer son mot, qne raonsieor le comte ne soit guère content de Touvrage qu'ils font, fis emploient dn bois qui n'est pas assez sec, et n'entendent rien, à leur besogne. Le viens Hognenin n'esl pas maladroit, mais il est blessé ; et son fils est un ignorant fiefl^ un avocat de village , un âne, en m mot. ^
— Laisse donc les ânes tranqofiles, <fit le comte en mêlant tranquillement ses cartes , nons n'y pensions pas.
— Que monsieur le comte me permette de lui dire que ce lourdaud n'est pas propre aux travaux qu'on hn a confiés. B serait bon tout au plus à fendre dés bûches.
— En ce cas-là tu ne serais pas en sûreté , répondit le comte, qui, dans son genre, était aussi raillenr que le pèreHuguenin. Mais qui donc a cboîsi cet ouvrier? n'est-ce pas mon^ur ton père?
M. Lerebours était à l'autre bout de f appartement , se perdant en exclamations louangeuses sur la tapsserie que brodait madame des Frenays , et n^entendant pas les insinuations de son fils contre Pierre Hnguenîn.
— Mo» père s'est trompé sur cet homme -là, répondit Isidore à demMroix. On le lui avait vanté. H a cru faire «ne bonne afliadre en le payant moins cher qu'un homme de talent qn^on eût fait venir d'ailleurs. Mais c^est une errevir ; car tout ce qui a été fût et tout ce qu'on va laisser ladre, il fiiudra le recommencer. Je v^a perdte mon nom si la diose n'arrive pas oomme je le dis.
— FerdEO tottnom! weçnH le comte, jouant toujoorsanx
DU T6.VIU D& FBrANGE. Ift
csustes et la .r^ôUant. ouvertoment sans qu'il Tioafôt s^en a]^FceYoir ; oe serait grandi dommage. Si j'airaiB le tteur heurdem'appelerlttdoreLeDebours^je neme risqimcais pasainaii
La marquise deeFnmay9,.qae M. Lerebcrars enmiyaii beaucoup avec ses oomptiments,.prit.la parole d'une voix ^douce et flûtée.
— Voua ètesrbien. sévère, monsieur Isidore! dit-elle avec son parler enfantin et coquet. Moi , j'ai traversé par haaaid la? bibliothèque, et j'ai trouvé la nouvelle boiserie aussi jolie et aussi bien faite que Fancienne. Ck)mme elle est belle , cette boiserie ! Vous avez eu bien raison, de la faire réparor^.mon. oncle ; ce aenu d'un goût parfait et tout à fait de mode.
— De mode? a-écria judicieusement Isidore; il y a pins de trois cesata ans qu'elle est faite»
— Tu asrtnQuvé cela tout seul? dit le> comte.
— Mais il me semble;., reprit Isidore.
— Cest la mode à présent! interrompit avec humeur le curé, à qui le babil d'Isidore donnait des distractions. Toutes les vieilles modes reviennent... Mais laissez-noos donc jouer, monaieur Isidore.
M. Lerebourft lança un regard terrible à son fils, qui, satisfait d'avoir pu porter le premier coup à Pierre Huguenin , s'approcha des dames< Mademoiselle Yseult avait pour lui une si invincible répugnance qu'elle se leva et changea de place. Madame- des Frenays, moins délicate de ner&, ne se refbsa point à lier conversation avec remployé aux ponts et chaussées. Elle le questionna sur la bibliothèque et sur ce Pierre Huguenin dont il disait tant de mal ; enfin elle luidemanda l^pel, parmi'les ouvriers qu'elle avait vus le matin en> traversant l'atelseir, étsÉt Pierre Huguenin* — Il y en a un qui m!a paru avoir une figpre distinguée, dit^eUe: avec une grande ingénuitéi.
— Pierre Huguenin n'était pas là, répondit Isidore, et celui que vous voulez dire est un compagnon. Je ne sais comment il s'appelle, mais il a un drôle de surnom.
— Ah! vraiment? ditesrle-moi donc, cela m'amusera. -^ Son camarade l'appelle le Corinthien.
— Oh! que c'est joU, le Corinthien! Mais pourquoi? qu'est-ce que cela veut dire?
— Ces gens-là ont toutes sortes de sobriquets. L'autre s'appelle la Clef-des-cœurs.
— Oh 1 la bonne plaisanterie I Mais c'est qu'il est affreux ! je n'ai jamais rien vu de si laid I
Un autre qu'Isidore eût pu remarquer que, pour une marquise, madame des Frenays avait peut-être trop regardé les ouvriers de la bibliothèque, et qu'elle ne justifiait guère en ce moment la sentence de La Bruyère : « Il n'y a qu'une religieuse pour qui un jardinier soit un homme. y> Mais Isidore , qui savait la marquise un peu coquette, et qui se croyait fort agréable, se borna à penser qu'elle lui disait des riens, et qu'elle feignait d'y prendre intérêt, afin de le retenir auprès d'elle et de jouir de sa conversation.
La marquise des Frenays, née Joséphine Glicot, et fille d'un gros fabricant de draps de la province, avait été mariée fort jeune au marquis des Frenays, neveu de M. de Yillepreux. Ce marquis était un fort bon gentilhomme de Touraine, en tant que noble, mais un fort triste personnage en tant que particulier. Il avait servi sous l'empire; mais, comme il avait peu de talent et point de conduite, il n'était jamais sorti des grades secondaires, où il avait mangé assez grossièrement son patrimoine. Aux cent-jours, il n'avait su prendre son parti ni habilement ni courageusement; c'est-à-dire qu'il avait trahi trop tard la fortune du l'Empereur, et qu'il n'avait su se donner ni le profit de la défection ni le mérite de la fidélité.
11 était alors retombé sur les bras du comte de Yilleprcùx, qui, trouvant sa société un peu fâcheuse et ses dettes un peu fréquentes, avait imaginé de s'en débarrasser au profit de la famille Clicot, en lui faisant épouser la riche héritiôre Joséphine. Les Clicot savaient fort bien d'avance que . le marquis n'était ni beau, ni jeune, ni aimable; que ses mœurs étaient aussi dérangées que sa fortune ; en un mot, que sa femme n'aurait aucune chance de bonheur et de véritable considération. Mais l'alliance avec la fa» mille^ comme le disait fort bien M. Lerebours, leur avait tourné la tête, et la petite Clicot s'était consolée de tout avec le titre de marquise.
Peu d'années Suffirent à la désenchanter; le marquis eut bientôt mangé d'une façon triviale la dot de sa femme* Les Clicot, voulant conserver à cette dernière des ressources pour l'avenir, offrirent une séparation amiable, réglèrent une pension de six mille francs au mari, à condition qu'il la mangerait à Paris ou à l'étranger, et reprirent leur fille. La mère Clicot étant morte pendant cet arrangement, le père Clicot s'était remis dans les affaires, afin de réparer la brèche faite à sa fortune ; et Joséphine avait été vivre avec lui et deux vieilles tantes dans une grosse maison de campagne très-bourgeoise, attenante à IAv fabrique, sur les bords du Loiret, à quelques lieues de Viîlçpreux.
kilieu du bruit et du mouvement sans charme et sans élégance de la vie industrielle, entourée de gens trèsprosaïques et condamnée à une vie austère (car ses parents exerçaient sur elle la même surveillance que si elle eût été encore une petite fille), la pauvre Joséphine s'ennuya mortellement. Elle avait vu rapidement un coin du grand monde , et y avait pris le besoin immodéré de la vie élégante et de l'agitation frivole. Pendant un ou deux ans^ elle avait eu à Paris un équipage, un bel appartement,
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une loge â rOpérar, un entonraige' Aer fr^<|«ctBy da nmn chandes d^ modes, âd contanèpes- et es panftHr^QDS. Ba* léguée tout à coup dbns une mne flsœu» et piuilft, entourée d*ouTrieF» ou dtrdiefe'd'iaitelisraF qui avmènfi les intention» m^teure» que le? manière», nfeiitesdaati parler que de laines, db' métiers, de sat^H^, àat temtures,. de prix-courants et db frarnittires, elle^ tCmeàt ea dlautt'eg ressources contkti le cfêisespoir que^ de Vamde» romans le soir et de dormirune partie de te' journée, tisiiidis que ses belfes robes, ses plûmes- et; sesdentelles, denières traces d'un llixe efiiëNsé, jjaninîssaienCrd^'s les cartons, attendant vainement Toccasion de revoir la lumiàre. Jbsépliinie avait reçu une pitoya&ib éidhieation'. S&' mare éteât bornée et vaine de son argent;* son pèm n^àvaitr ^dsotsm. souci et (Tautre occupation que d'amasser de Fai^ent : leur fille n'avait d'autre désir e« d'auOre fâcuUë (pie* de* dépenser de Fargent. EUë n'était plus- propre à* rien dès qu'elle n'avait plus de parures à commander ou dis psortie ^ plmsir à projeter: Elle' était âgée av pfes db" vingt ans» et par&it&> ment jolie, mais de cette* Bieauté' qui pariétaux yeux plus qu'à Fesprit. Ne sachant donepito que faôre desa beauté^ dé sa- jeunesse efS de ses atours j son imagination, vive et riant^'commé sa figure et son nattirel, avait; pris Tessor dans le mondedes roman»: EUe'seF eréait dans la solitude des aventures et des conquêtes merveilleuses; mais, forcée de retomber- dbns-]»' réalité, dlë<n^en* était que plus à pîaindk^; La mékncolie qui fl^'étbit emparée d^ elle avait suggéré à* ses- tsitos la précaution' dangereuse' dis- la séquestres d'autant pibs ; eti la pauvre têfe* d)B Jbsépbine, enfermée' diras feecbmicière ihdustrielie^ menaçait de féâre explosion , lorsqu'un' événesment inattëndir vint changer Sun sort;
Le père Glicot tomba dlsngereusement malade,, et, toucbé des teiubres soins^ que* M prodiguait sa* filie, en- mémo
DU TOUR BtS FBANCE. 195
tanpB que blessé destins sordides: que kiffimcni percer ses 7ieilte9> sœurs, il ccMupisa ewitie ces dernières en tes foiftîaiil;. B ssbibu teiir existence ; mais il abolit ISeur amtorité en apprianli ài son lit die mort le esiaAede ViHepreos, et en plaçant Joséphine et ses biens sous sa protection. Le comte sentit fort biea qu'ayant £adi le malheur de la pauvre jeune bourgeoise en l'unissant â son mauvais sujet de neveu, il avait beaucoup à réparer envers elle. Il compri* ses devoirs, et, l'ayant aidée k fermer le» ye«x à son père, d se dédara soh sobregé-luteur en attendRant sa majorité qm était prœfce. Il fit exécoter le testament, assembla le- censâl âe famille, expiolsa, selon la volcfnté d« défunt, lesTieifles tantes de la fabnque, confia la comdwte de TexploîtatieEb induetridle à an e^f entente et probe ; puis il emmena la marquise dass s» pf opre famille, et l'y traita avec une affection paternelle, dont le premier acte fut da aigmfiftr au marquis des Frenays qu'il ferait respecter la séfMiratioa) oonveaue, et qu'il protégerait au besoin sa femme contre lui.
Cette louable conduite déchaîna contre M. de Yillepreux la branche de la famille à laquelle tenait le marquis des Frenays. Cette branche était ultra-royaliste, ruinée^ jalouse, et accusait le vieux comte d'être spoliateur, avare et jacobin.
Josépkine, soustraite à tous ses persécuteurs et à tous ses tyrans, commença enfin à respirer. D'abord l'intimité douce et cordiale de son oncle, l'amitié délicate d'Yseult, la tranquillité bienveillante de leurs manières et de leurs habitudes, lui semblèrent le paradis après l'enfer. Mais à cette tête excitée il eût falUi un peu plua de mouvement, soit de dissipations, soit d'aventures, cpie D'en offrait la vie paisible et rangée du vieux comte. Yseult était aussi aae compagne «d peu sérietts» pour la KonaBesque Joséphine. Habituée déjà à s'isoler en esprit de eenx qui
Tentouraient et à se faire un monde de chimères dans le secret de ses pensées, elle feignît donc d'être à l'unisson de la famille, et reprit le train ordinaire de ses rêveries sentimentales sans en faire part à personne.