CHAPITRE XVII
Le courage était revenu au coeur de Pierre Huguenin. La chapelle lui paraissait encore plus belle que lorsqu'il y était entré pour la première fois. La guérison de son père, la douce société et la précieuse assistance de son cher Corinthien, ajoutaient à son bonheur. D prit son dseau, et entonna d'une voix frsdche et sonore le chant sur la menuiserie :
Notre art a puisé sa ricbesse Dans les temples de l'ÉterneU n a pris son droit de noblesse En posant son soean sur Tante! ■•
Puis, avant de donner le premier coup de ciseau, il embrassa son père, serra la main du Corinthien, et se mit à l'ouvrage avec ardeur. Le Berrichon hocha la tête.
— Et pour moi , rien de rien? dit-il d'un gros air triste et bon.
— Pour toi aussi le cœur et la main, dit Pierre en pressant sa main calleuse.
Le Berrichon , rendu à la joie, fit sur le bois qu'il allait entamer une croix avec le ciseau, suivant l'antique coutume chrétienne de son pays, et se mit à chanter à son tour une chanson de VAngevirirla'Sagesse^ un des braves poètes du Tour de France.
I. L'éqnerre, insigne dn tranil, qnl figure aossi le triangle symboliqoa le II Trinité diTine.
Le père Huguenin , avec son bras en écharpe, les sui« vait des yeux en souriant. En ce moment, le comte de VîUepreux entrait, suivi de sa petite-fille, de la marquise et de M. Lerebours. Le comte, travaillé par la goutte, marchait appuyé d*un côté sur une canne à béquille, de l'autre sur le bras d'Yseult, qui raccompagnait fidèlement dans toutes ses promenades de propriétaire. M. Lerebours s'était risqué jusqu'à offrir son bras à Joséphine, qui l'avait accepté avec une résignation gracieuse. Le dbmte s'arrêta à l'entrée de la bibliothèque pour écouter avec curiosité la chanson du Berrichon :
Gbassons loin de noos le chagrin
Qol tant d^hommes dévore; Poor nous le passé n'est plus rien,
L'avenir rien encore.
-* La rime, n'est pas riche, dit le comte à sa fille, mais l'idée va loin.
Et ils s'approchèrent sans être vus. Le bruit de la scie et du rabot couvrait celui de leurs pas et de leurs voix.
— Lequel de tous ceux-là est Pierre Huguenin? demanda la marquise à l'économe.
— C'est le plus grand et le plus fort de tous, répondit M. Lerebours.
Les yeux de la marquise se portèrent alternativement du Corinthien à l'Ami-du-trait, ne sachant lequel était le plus beau de celui qui ressemblait au chasseur antique avec son air mâle et sa force élégante, ou de l'autre qui rappelait le jeune Raphaël avec sa grâce pensive, sa pâleur et ses longs cheveux.
Le vieux comte, qui avait le goût et le sens du beau, fut frappé aussi du noble trio de tètes grecques que complétait le père Huguenin avec son large front, sa chevelure argentée , les lignes accentuées de son profil et son œil plein de feu.
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— Oa dit que le peuple n*est pas beau en. France^di1>4l à sa petite-filla en étendant sa bécQiîlIe comme s'H lui eût fait remarquer unitableau. Ybilà pourtant des échantillons da belle race.
— Ceat yrai^ répondît Tseult en regardant le vieillard et lea deux, jaunes gens avec le mémer cabne que alis euâEfiait été ULea peinture.
Le père Hugnenin^ qm ne tcavaillaît pas^ était venu au-devant. de& nobles visiteurs avec une politesse francfie. L'a^ectdu comte était vraiment vénérable, et quiconque le voyait était forcé d'abjurer en sa présence toute prévention démocratique. Le comte le salua en ôtant son chapeau tout à fêift et lebassant très-bas, comme il eût salué un duc et pair. E n'avait pas suivi les manières de ces roués insolents de la. régence qjui-, en se familiarisant avec la peuple, l'avaient famiUarisé avec eux ; il avait reçu et gardé les ^nes traditions des^ grande seignem^ de Louis XIY , qui , par une admirable pohtesse, eofisacraiént fn petto Tinféribrité du peuplé. Le vieux comtio portait un sentiment nouveau d^ cette civilité dès lon^raps acquise; H avait des souvenirs de la* révolution qui hii faisaient accepter, moitié iromquement, mdtië'frapneftenient, le principe dé Fégalité; il disait Ihinnoréfme que, toutes les fois qu'il abordait un homme du peuple, il' murmurait à part lui cette formule : Peuple souverain, ta' veux qu'on te salue T
n s'informa d^abord. de Ta blessure dit vieux menurâîJBr, et lui dit obligeamment qui! élailt fbr(f pemé' qu'il eût éprouvé cet accident en travaillant pour lui.
— C'est qu'en effet j'allais un peu vite*, répomfit le père Hug^ienin. On ne devrait pas être élburdi' à mon âge; mais M. Lerebours me pressait tellement, que, pour eontenter monsieur le comte, je donnais de fudeur coups dans le bois; et je me suTs aperçu que mon d'seau avait une bonne
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trempe quand il a entamé ma vieifie pMUi pvesqfv» aimi éate que te vieux cfaênei.
— Voo&me faîtes doue l»eii méchant, nmiSMiiir lerebourstdit le oooitoetts&toiirBaintyera een nteadast. le n'ai poinrlant jamais estropié personae, que je sadie.
Pierre Hngiienii, ianwibiie, la léle déeoaverte et la poitrine opfMresBée, re^dul; mademoiselle de VîHiepreia avec une émotion indéfinissaisie. Il s'était 8oin«M, sentement en l'entendant nommer, de se» teîiléea ûBSkSr le cabinet dTétude, et de ^espèce de culte qu'il ataift roiâa à la divinité inconnue de ce sanctuaire. H était trouhbé en sa présoioa, mmmt An lien nE^sIérieui eâl été prêt à se nouer ou à a» rompre à cette pvemîèn» entreiviie* D s'étonna d'abord de ne pas la trouver anest beHe qu'il se l'était créée. BUe était, en efiEet, phia distinguée que jolie. Ses traits étaient fiae^ son firoot por et bioi dessiné, sa tête élégsmto et <foa bel ovale; mais rien, n'ébét grsAd ni frappant dans sa pn^aoBne. EQe manquait absolument d'éclat Cepandant, en la regardant bien, on voyait qu'elle dédaignait d'en montrer; car son œil petit ^ noir eât pu s'animer, sa bondie sonsire , et tonte sa &êle personne dévoiler la grâce cachée qnt était eo elle» Mais il y ayait comme mi parti prift de mépriser le travaUdela séchictic». Elle était toujours vétoe en. conséquence ; ses robes étaient sombres, et sansaneon ornement, et aesebevenx partagés en bandeaux lisses sur son front. Avec cette rigidité d'aspect et d'intention, elle avait nn chaime bien pénétrant pour qui savait la: coasprendre ; mai» cela était impossible à la premîôre voe, et en tsut temps assez difficile.
Pierre Huguenîn Feiraminait ; maia tout àeoup ii rencontra son regard* €a re^tfd était presque hartâ^ àloree d'être indifférent et calme. Pierre rongit, détourna les yenx, et sentit un poids de glace tomber sur son imagination : non qu'il trouvât l'héroïne de la tourelle dés-
LS GOlCPAGlfOIl
agréable ou antiiMtthique, mais cette gravité étrange dans une si jeune fille détruisait toutes ses notions et dérangeait tous ses rêves. Il ne savait pas s*il devait la considérer coàme un enfant malade, ou conune une organisalion à jamais iirappée d'apathie et de langueu^. Et puis il se dit qu'il ne la connaîtrait jamais davantage, qu'il ne la reverrait peut-être pas, qu'il n'aurait aucune occasion d'échanger un second regard avec elle; et il se sentit triste, comme s'il eût perdu la protection de quelque puissance idéale sur laquelle il aurait compté sans la connaître.
Cependant le comte s'était approché des travaux, n en examina attentivement toutes les parties :
— Gela est parfaitement exécuté , dit-il, et je ne puis que vous donner des éloges ; mais , ètes-vous bien sûrs, messieurs, de la qualité de votre bois?
— Certainement il ne vaut pas , répondit Pierre , celui de l'ancienne boiserie. Dans deux cents ans il sera bon , et l'ancien ne le sera peut-être plus. Mais ce dont je puis répondre, c'est que le mien ne jouera pas de manière à compromettre l'ensemble. Si une planche se contracte, si un panneau vient à éclater, ce qui n'est pas probable, je le réparerai à mes frais et avant qu'on en ait eu la vue choquée.
— Mais si vous vous étiez trompé sur toute la qualité de la matière? dit le comte ; si l'ouvrage entier était à recommencer?
— Je le recommencerais à mon compte , et je m'enga* gérais à fournir de meilleur bois, répondit Pierre.
— En ce cas, dit le comte en se retournant vers sa fille comme pour la prendre à témoin , je crois qu'il faut avoir confiance et laisser faire la consdence et le talent dépens. Â coup sûr, vous travaillez fort bien , messieurs, et je n'aurais pas cru qu'on pût reproduire aussi fidèlement les an* ciens modèles.
DU TOUR DE FRANCE. SOi
— n y a un mince mérite à cela, répondit Pierre ; ce n'est qu'un travail d'artisan appliqué et docile. Mais celui qui a dessiné le modèle était un artiste. Celui-là avait le goût , l'invention , le sentiment , aujourd'hui perdu , de la proportion élégante et simple.
Les yeux du comte s'animèrent , et il frappa légèrement le pavé de sa béquille, ce qui était chez lui l'indice d'une surprise et d'une satisfaction intérieure. Le père Huguenin le savait bien , et il le remarqua.
— Mais c'est être artiste que de comprendre et d'exprimer comme vous faites 1 dit le comte.
— Nous prenons tous ce titre , répondit Pierre, mais nous ne le méritons pas. Cependant, ajouta-t-il en désignant Âmaury, voici un artiste. Il pratique la menuiserie telle qu'on la fait aujourd'hui , parce qu'il faut gagner sa vie ; mais il pourrait inventer d'aussi belles choses que ce qui est ici. S'il y avait dans le château une pièce à décorer, on pourrait consulter les dessins qu'il a faits à ses moments perdus pour son amusement, et l'on y verrait des modèles que les connaisseurs ne critiqueraient pas.
— En vérité? dit le comte en regardant Amaury, qui , ne s'attendant guère à cette révélation , rougissait jusqu'au blanc des yeux. Est-il votre frère?
— Non, monsieur le comte; mais c'est toutrcomme, répondit Pierre.
— Eh bien! nous mettrons ses talents à profit, et les vôtres aussi, monsieur. Charmé de vous connaître! Je suis bien votre serviteur.
'Et le comte l'ayant salué avec politesse, et même avec une certaine déférence, s'éloigna, s'émerveillant tout bas» avec sa petite-fille, du bon sens et de la modestie des réponses de Pierre Huguenin.
La première figure qu'ils rencontrèrent en sortant de la bibhothèque fut celle d'Isidore qui, ayant épié le mo*
Ml LS COMPACHOH
ment , attteDdaàt là Teffetque sadélaUoaflFVtâûprodiiire. H ne say»t pas que le vwax ooiote, lyant rjostinot et ie goût de ce qoe les phrénoloçiies iippeUent «aidiird'luii constrw^Mié^ ^enAeadait betiiooup nÂeaoL que lui a juger les travaux de Tatelier, etcpi'il n'éttti pas facUa de rhMJklireea enw. Il avait oonpléfiar k l)ruB{;pie vivacité qu'il lui coDuaiBsaît, et sur r<rgaeii un peu kèecftAe du père BagueniD. H espénit que riai émettrait quekpie doute , et que l'autre répondrait sans respect et sana mesure. Le OQOite, iqd 6*Àit ûut xaoonter le^loatiii par son architecte Taventuift^ plan de i'eacaiier, comprenait liort Inen inaiiitenaaDft la <OQndiito d'isidore et la mépriaaft parfiaitement.
— le suis fort content de ce que je viens de voir, lui dit^lenéiefantlavoixat en le regardant drcnt an visage d'un air aéfère; ce sent de bons ouvriers^ et je ramereie beaucoup votre ptee de les avoir €9D|ioyês. Qui estH3e donc qui disait, hier sdr, q«[*iis travaillaient mai? Esi-oe mon arclutecte ? n'eaft-oe pas vops, Isidore?
— Je ne pense pas que Tardiiteeteait pu dire cela, répondit M. Lmboûrs ; car â est fort oontent dn travail 4es Huguenîn.
— Ce sera donc lui! dit le ccmte en mentiant Isidore avec maMoe.
— Mon fils n'a pas vu ce qu'ils font ; d'aiilears il ne sY oonnalt pas. Les sdences qu'il a étodiées sont d!'un ordre plus relevé, et le proverbe qni dit : Qui peut le pkis peut le moins, n'est pas toujours vrai. Mais qai «doBC a pu oberdier à indisposer monsieur le comte contre fne$ cuvriers? Ce sera le curé; il m'en veut pain» que je legagpe au biHant
— Ce sera le curé, répondit le comte, cTestanaournûis. La première fois que nous le verrons, mous kà (firons de se mêler de ses aSsires.
Isidore ne ooraprit pas la leçon, fi crut que le omils
DU TOUR m T&AIliGE. «B
manquait de mdmmpe, et se promit «d'en TpréàUsr pour revenir à la charge, fl était de œtte iraoe de gens >que den ne pentioonyaincpe d'erreur k leuis propres yeaix;*par conséquent , îl-était persuadé que «m iplau td'escalter étail bon, et que cehn de PieraB'étut.erioné.]n£'iébiiiifflit)iiaï¥ement de la partiaMté ^e UardhlteelB Avakimiae tdanas wa jugement, et 11 aMondaH son «d^-ersaire à TiBUKsre pour rhumîlier. C-e6ten'Vfiin'que1e$»«idBiitautB«rdefle8 joara lui avait conseillé de ne pas se vanter d*nne jdéâûte iqu'on oublierait ou qu'on passerait «ous'silenoe; Isidore feignait d'adhérer à eon conseil , mais il h^ok oaveaflBÎt pas moiiHB le projet de se venger.
Le soir, au mîfieu du souper doefiugnemn , mu >dom«»tique du château vioft prier Pierre de se vendre auprès de M. le conute. Ge message fut CransmiB a!?ec une poditesse qui frappa le pèKliaorête, prësMit^n^soaper.
— Hamms jen'm vu^eurs'hiqiniséi hoimèl»,'dit41leiit bas i «en eempère.
— ^t'assure que men fils a quelqnodioae de aingolier, repuDdit de même le père Boguenm. H impose a tout le monde.
lierre était monté ftisactaaninie.il en redesoendit halHllé et peigné comme iindiiMiDtihe. Sonipèveantieovie deir^n phdsanfter*; % É'osa pas.
— 'EKOosesl dit aeSeividhoii dès tfue Pienre fiit sorti pom* se pendre aa>diâteaa. H «*0St fait -bnnpe, notre jeune maftrel S'ilyva^e^oe iraîB^Ui, gaieé'¥OUB,<paysOoriatbienl la'pdtiteiNDroniie iiie vous raganiera^iliie.
— Aflsezée^lttsaateriesiliHleBBus, dit'le ipèPè llagueain dhm ion eévère. Les propos portent 'toujom ma&eur, 4t 06«x4à pouERiienI iiùpe du 4srt à tmon fis.^vens n^ tenez pas ,(m0& Amauty, wvfom nelaisseieE pasjCoiitiBver.
"—'Les paiolas oisensas flne'déplBisent;jpiS§at «|u!à vous,
mon mahre, répondit le Corinthien. Ainsi, Berrichon, nous ne parlerons plus de cela, n'est-ce pas, ami?
— Assez causé, dit la Clef-de&-cœurs. Mon affaire, à moi, c'est de faire rire. Quand on ne rit plus...
«- Nous savons que tu as de l'esprit, mon garçon , dit le père Huguenin. Tu nous feras rire d'autre chose.
— C'est égal , dit le Berrichon , ces gens du château me reviennent, à moi. Ça n'est pas fier, et c'est gentil comme tout, ces dames nobles I
Quand Pierre vit ouvrir devant lui la porte du cabinet de M. de Yillepreux, il sentit un malaise affreux s'emparer de lui. U n'avait jamais parlé à des gens aussi haut placés dans la vie sociale. Les bourgeois auxquels il avait eu affaire ne l'avaient jamais intimidé ; il s'était toujours senti égal à eux, même dans les manières. Mais il se disait qu'il y avait sans doute dans le vieux seigneur une autre supériorité que celle du rang. Il savait que le comte serait parfaitement poli, mais selon un code d'étiquette auquel il lui faudrait se soumettre, quand même il ne le trouverait pas conforme à ses idées. Ce code est si étrange, qu'un homme du peuple qui prendrait les manières d'un homme du monde serait réputé impertinent. Il ne faut pas, par exemple, qu'un ouvrier salue trop bas; ce serait demander un salut semblable, et il n'y a pas droit. Pierre avait lu assez de romans et de comédies pour savoir quelles étaient les formes de politesse de ce monde qu'il n'avait pas vu. Mais quelles seraient ces formes avec lui , et comment devait-il y répondre? En égal? c'était passer pour un sot. En inférieur? c'était s'humilier. Ce souci un peu puéril ne lui serait peut-être pas venu, s'il n'eût distingué, à la lueur de la lampe qui éclairait faiblement le cabinet , mademoiselle de Yillepreux écrivant sous la dictée de son grap,d-père. Et toutes ces réflexions, lui arrivant
à la fois , lui serrèrent le cœur, sans qu'il sût comment . et sans que je puisse bien vous dire pourquoi.
Lorsqu'il entra, Yseult se leva. Fut-ce pour le saluer on pour lui faire place? Pierre se découvrit sans oser la voir.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, dit le comte en lui montrant un siège.
Pierre se troubla , et prit un siège qui était embarrassé de livres et de papiers. Tseult vint à son secours en lui en plaçant un autre auprès de la table, et elle s'éloigna un peu. n ne sut pas où elle s'asseyait, tant il craignait de rencontrer son regard.
— Je vous demande pardon si je vous ai fait venir, dit le comte; mais je suis trop vieux et trop goutteux pour me déplacer. J'ai vu ce matin que la réparation des boiseries allait fort vite, et je voudrais savoir de vous si vous croyez pouvoir vous charger d'y mettre les ornements de scolptore.
— Ce n'est pas ma partie, répondit Pierre; mais avec l'aide de mon compagnon , à qui j'ai vu exécuter des ornements très-délicats et très-diffîdles , je crois pouvoir copier fidèlement ceux dont il est question.
— Ainsi vous voudrez bien vous en charger? dit le comte. Mon intention était d'abord de faire venir des sculpteurs en bois; mais d'après ce que vous m'avez dit ce matin, et sur ce que j'ai vu de votre travail, l'idée m'est venue de vous confier aussi la sculpture. C'est pourquoi j'ai voulu vous voir seul , afin de ne pas blesser votre compagnon au cas où, dans votre conscience, vous jugeriez cet ouvrage au-dessus de ses forces.
— Je crois que vous serez content de lui, monsieur le comte': Mais je dois vous dire d'avance que ce travail prendra beaucoup de temps ; car aucun de nos appreEf4s ne pourrait nous y aider.
— - Eh bien vous prendrez le temps nécessaire. Pouvez*
%0ê LS COMPAGNÙll
TOUS me promettre de ne pas voos laisser interrompre par des travaux étrangers à ceux de ma maison?
^ — Je le pois, monsieur le comte. Mais un scrupule me retient. Oserai»je vous demander si voos aviez jeté le» yeux sur quelque sculpteur pour lui confier cet ouvraget
— Sur aucun. Je comptais demauder à mon architecte de Paris de m'envoyer ceux qu'il y jugerait propres. Mais puis-je voos demander, à mon tour, pourquoi vous me faites cette qœstîou?
— Parce qu'il est contraire à l'esprit de notre corps, et, je pense, à la délicatesse en général, de nous charger d'une besogne qui n'est pas dans nos attributions ordinaires, lorsque nous nous trouvons en concurrence avec ceux qu'elle concerne exclusivement. Ce serait empiéter sur les droits d'autroi, et priver des ouvriers d'un profit qui leur revient naturellement plus qu'à nous,
— Ce scrupule est honnête , et ne m'étonne pas de votre part, répondit le comte. Mais vous pouvez être tranquille; je ne m*étaifl adressé à peracmne, et d'ailleurs ma vokmté à œt égard doit s'exercer librement. Le déplacement d'ouvriers étrangers à la province augmenterait de beaucoup ma d^nse. Prenez cette raison pour voos, s'il voos en faut une. Pour moi, j'en ai une autre; c'est le plaisir de vous confier un travail qui doit vous plaire, et dont vous sentez si bien la beauté.
— Je ne ccmmenowai cependant pas, répondit Pierre, sans voos avoir soumis un échantâlon de notre savoirfaire, afin que vous puissiez change d'avis si nous ne réussissons pas bien.
— Pourriez-vous me l'apporter dans quriques jours?
— Je pense que oui, monsieur le comte,
— Et moi , dit mademoisdle de Villepreux^ puis-je voue faire une prière, monsieur Pierre?
Pierre tressaillit sur sa chaise en entendant cette voix
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s'adresser à lui. Il avait cru que si janiais pareille chose pouvait arriver, ce serait sous Tinflueuce de circonstances bizarres et rooianesques. Ce qui est tout naturel ne con* tente guère une ima^nation échauffée. Il s'inclina sans pouvoir dire un mot.
— Ce serait, reprit Tseult, de replacer la porte de mon cabinet, que M. Lerebours vous a redemandée déjà bien des fois, et qui est égarée, à ce qu'il prétend. Vous me lieriez un grand plaisir de la faire chercher, et de la remettre en {dace, dans quelque état qu'elle se trouve.
— A propos, c'est vrai! dit le comte. Elle aime son cabine, et ne peut plus s'y tenir.
— Gela sera fait demain, répondit Pierre.
Et il se retira tout accablé, tout efirayé de la tristesse qui revenait s'emparer de lui.
— Je suis un fou, se dit-il en reprenant le chemin de sa maison. Cette porte sera replacée demain : il le faut ; il faudra qu'elle soit fermée pour toujours entre elle et moi,