CHAPITRE XVIII
Lorsque Pierre, qui , chez lui comme en yoyage , partageait son lit avec Amaury, à la manière des anciens frères d'armes, raconta à son ami la proposition que le comte lui avait feite, un vif sentiment d'espérance et de joie s'empara du jeune artiste. H avait toujours senti l'adresse délicate de ses mains et le goût exquis de ses pensées le porter vers la sculpture; mais ayant commencé Fétat de menuisier et s'étant affilié à un compagnonnage de cette profession, il avait craint de se retarder dans sa carrière en embrassant une voie nouvelle. Les encouragements lui avaient manqué. lierre était le seul qui lui eût conseillé d'aller prendre à Paris les notions de son art de prédilection. Hais à cette époque-là, le Corinthien était
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retenu à Blois par son amour pour la Savinienne. Il avait donc renoncé à son rèvOi et avait rabattu ses prétentions sur les ornements que comporte la menuiserie en bâtiments. De Taveu de tous les compagnons, il excellait à la partie difficile des calottes ornées dans les niches, et personne ne découpait comme lui les feuilles légères d*un chapiteau grec. C'est à cause de cette spécialité qu'on lui avait donné Télégant surnom qu'il portait.
— Ah! mon ami, s'écria-t-il, que la destinée est bonne d'envoyer cette diversion à ma tristesse! Je n'ai pas eu la force de te dire mon admiration pour cette belle boiserie et l'effet qu'elle a produit sur moi la première fois que je Fai regardée. D'abord, j'ai bien admiré cette belle distribution et cette sagesse de plans dont tu m'avais parlé à filois. J'ai bien remarqué le caractère de largeur qui se faisait sentir jusque dans les détails de la plus petite dimension. Oui , j'ai compris ce que tu m'expliquais jadis, que la grandeur n'est pas dans l'étendue, mais dans la proportion , et que l'on peut faire mesquinement un colosse d'architecture, tandis qu'on peut donner l'apparence de la hauteur et de la force à un modèle de quelques pouces. Mais je t'avoue qu'en regardant ces arabesques semées avec tant de richesse et de sobriété à la fois (car ceci est encore la même question : peu de moyens, beaucoup d'effet], quand j'ai vu ces médaillons incrustés dans les panneaux et laissant sortir, comme d'une fenêtre, ces jolies petites têtes de saints avec leurs expressions et leurs coiffures diverses : les unes graves comme de vieux philosophes, les autres riantes et moqueuses comme de malins moines ; ici un fier soldat avec son casque enfoncé sur les yeux, là une jolie sainte couronnée de fleurs et de perles ; tà-bas un beau séraphin aux cheveux bouclés et flottants, ailleurs encore une vieille sibylle demi-voilée avançant son cou maigre et anguleux : et autour de tout cela des
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oiseaux jouant parmi les guirlandes de fleurs, des mon» stres infernaux poursuivant des âmes éperdues à travers un réseau de feuilles de lierre; et ces grosses tètes de lions qui semblent gronder à tous les angles, et tous ces bas-reliefs, toutes ces figurines, tous ces festons; et tout ce mouvement d*êtres divers qui semblent vivre, courir,
fuir, danser, chanter ou méditer sur le bois inanimé
oh 1 à la vue de toutes ces merveilles d'un temps où l'art ennoblissait le métier, je me suis senti transporté dans un autre monde, et de grosses larmes étaient prêtes à s*échapper de mes yeux. Heureux, trois fois heureux, pensai-je , l'ouvrier qui a pu à sa fantaisie animer ces lambris de sa propre vie, et faire sortir des flancs bruts du chêne le peuple chéri de ses rêves l Et comme les ombres du soir commençaient à descendre, il me sembla que je voyais s'agiter autour de moi des légions de petits fantômes qui s'en allaient rampants sur les panneaux, s'accrochant aux corniches, et se débattant avec les antiques créations de l'artiste. Les archanges embouchaient la trompette; les péchés capitaux, monstres fantastiques, fourrageaient dans l'acanthe épineuse ; et les belles vierges chrétiennes se jouaient parmi les lis tranquilles, tandis que les moines prévaricateurs, satyres avinés, tiraient la barbe des graves théologiens. J'étais ivre moi-même, j'étais fou. Plus j'essayais de reprendre mes sens, plus ma vision grandissait et s'animait autour de mes tempes ardentes. Il me semblait que tous ces gnomes, tous ces follets, sortaient de ma tête, et de mes maims, et de mes poches. J'allais courir après eux, essayant de les rattraper»^de les remettre en ordre, de les incruster dans le bois, respectueux et muets dans les places vides et dans les niches abandonnées que le temps leur avait creusées à côté de leurs ancêtres , quand la voix du Berrichon m'arracha à cette hallucination. Il m'entraîna en me met-
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tant snr l'ëpaale ma scie el mon rabo!, groMîers inslniowBtB d'un tnmil phis groesier encore. Je me suis résîf(né, j*ai travaillé selon non devoir, mais non selon ma vocatkm. El ta le vois aujoord'hai, Piem, ce rêve était oomme on avertissement prophétique de mon hearense destinée. Toilàqii*enfin je vais pouvoir dire à mon tour: Et moi aossi jesuis artistel le vais fnre de la sculpture, je vais créer des étree, je vais donner la vie! el mon ànagînatîon , qui fiôsail mon suppliée, va ftire ma joie et ma puissance !
Le délire dn Gorintbiett causa quelque surprise à son ami. Pierre ne connnssait pas encore tonte l'exaltatian de cette jeune télé, qui avait dévoré l^n des livrée et caressé bien des songos dorés dans ses voyages. D l'embrassa avec «ne admiralîon mêlée tf attendrissement, et rengagea à se calmer pour prendre un peu de repos. Maïs le Corinthien ne pot dormir, et il était levé avant le jour. B ne songea point à déjeuner; et, quand s<m «ni arriva i TateKer, il le trouva ooeopé à sculpter une figure.
— Tai commencé par le plus difficile, lui dit-il, paarce que je ne suis point inquiet pour le reste. Mais cette tèle réussira-t-efle? Je sais bien qu'elle ne ressemblera pas exactement an modèle. Maie pourvu qu'elle ait de la irrité, de rexpressi<m ei de la grâce, eUe sera digne de subsister. Ce qœ fadmâre dans cette boiserie, c'est qn'U n^ a pas deux ornements ni denx figures semblables. Cest la variété et le cai»ice infinis dans rbarmonie el la fégularité. OfaI mon aim, pmssé-je trouver la beauté, OMii aussi ! puissé-je mettre m jour œ que fai dana rame, «I prodnire ce que je sensi
««■ais où as4u appris l'art dn dessin? lui d^nanda ffkfve étonné de voir venir une tète humaine sous le ei^^ du GorinAieii.
— Nulle part et partout, répond le jease hemme. l'ai toujours été poussé par un instînet irré^slfliite vos les statues et les bas-reliefs. Je n'aî jamais passé devsoit un monument sans m'arrêta pour en considérer Icugtemps tous les ornements et toutes les sculptures, liais c'est dans les musées des grandes villes que j*«l CÊdbé de longues contemplations et savouré des jouissances que je n'aurais osé dire à personne. Nous allons tons voir œs collections, comme on va cliercher le spedade ^objets nouveaux, étranges. Nous y prenons toujours quelques notions d'histoire, de mythologie et d*àlIégone; mais la plupart d'entre nous y vont satisfaire une curiosté sans but, et moi je puis dire que fy iffiaîs assouvir une pas* sion. Tai même fait quelques des^s d'âpre» les modèles. A Arles, j'ai essayé de oopier la Vénus antique, el j'ai pris le contour de quelques vases et de quelques sareophages que je rêvais ^exécuter en bois et de placer comme ornement dans quelque partie de décor. Mais savais-je ce que je jfiaisais? Et sais-je à présent ce que j'ai fait? De grossières caricatures peut-être. J'ai ca^ulé géométriquement les proportions ; mais la grâce , la finesse , le mouvement, la beauté en un mot!... Quâ me dira que ma main obéit à ma pensée? qui me prouvera que mes yeux ne m'ont pas trompé, quand ils ont cm retrouver sur le papier ce qu'ils avaient découvert et observé dons la pierre et dans le marbre?... Je m'agite dans le chaos, dans le néant peut-être! J'ai vu des enfants dessiner sur les murs des faces grotesques, impossil;^, qu'ils (seyaient conformes aux lois de la nature; ils se trompaient, et ils étaient contents de leur ouvrage. Hais j'ai vu d'autres enfants tracer naturenemenl , et comme obéissant à une Ihculté mystérieuse, des figures animées, des attitudes vraies, des corps bien posés, bien proportionnés, lis ne iivaient pas s'ils avaient mieux fiât que les autres 1 Et
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moi, dans quelle classe doîs-je me ranger? je l'ignore. Ne saurais-tu me le dire, ohl mon pauvre Pierre?
En parlant ainsi, le Corinthien travaillait avec ardeur; ses yeux étaient brillants et humides, son front était baigné de sueur, n y avait au fond de son âme une angoisse délicieuse et terrible. Pierre la partageait. Quand la figure fut achevée, Amaury, voyant arriver le père Huguenin et les apprentis, essuya son front, et cacha dans un coin son œuvre et les outils dont il s'était servi pour la faire, n craignait le jugement de l'ignorance , et d'être découragé par quelque raillerie. Il ne voulait même pas examiner à la dérobée ce qu'il avait fait, crainte d'apercevoir son impuissance et de perdre trop vite l'espoir plein de délices. Quand les ouvriers sortirent à midi pour goûter, il ne les suivit pas, et pria Pierre Huguenin de lui aller chercher un morceau de pain. Mais quand celui-ci le lui rapporta, il ne songea point à y toucher.
— Pierre t s'écria-t-il , je crois que j'ai réussi ; mais je tremble de te montrer ce que j'ai fait. Si tu le condamnes, ne me le dis pas encore, je t'en prie. Laisse-moi me flatter jusqu'à ce soir encore.
L'heure du souper étant venue, il enveloppa la figurine dans son mouchoir, et la donnant à Pierre : — Prends-la, dit-il, et attends que tu sois seul pour la regarder. Si tu la trouves mauvaise, brise-la et ne m'en parle plus.
— Je m'en garderai bien, dit Pierre, je ne puis juger le mérite d'une pareille chose; mais je sais quelqu'un qui doit s'y connaître, et je te dirai dans une heure si tu dois poursuivre ou cesser. Va m'attendre à la maison, et soupe, car tu n'as rien pris de la journée.
'^ Pierre ne songea pas à prendre ses beaux habits. Il ne se souvint même pas de l'embarras qu'il avait éprouvé la veille, en paraissant devant le comte et devant sa fille ; il ne pensa qu'à l'anxiété de son ami, et il demanda à
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parler à M. de Yillepreux. On Tintroduisit, comme la ▼eille, dans le cabinet. Yseult n'y était pas. Pierre entra sans crainte.
— Voilà, dit-il, ce que mon ami a essayé. Cela me semble bien ; mais je ne m*y connais pas assez pour en décider.
— Comment! une figure? s'écria le comte. Mais je n'ayais pas demandé cela ; ou , pour mieux dire , je n'ayais pas compté là-dessus, ajouta-t-il en regardant la figure avec étonnemént.
— Cela ne fait-il pas partie des ornements que monàeur le comte voulait nous confier?
— Ma foil je n'ai pas même songé à vous dire que j'enverrais à Paris quelques-uns des modèles pour les faire copier par des gens de l'art. Je n'aurais jamais cru que votre ami os&t entreprendre une chose dé cette importance. Son audace m'étonne un peu, je l'avoue
mais ce qui m'étonne beaucoup c'est le succès ; car cela me parait remarquable. Pourtant, comme je ne suis guère meilleur juge que vous, je vais montrer cela à ma fille, qui dessine fort bien et qui a beaucoup de goût.
Le comte sonna.
— Ma fille est-elle au salon? demanda-t-il à son valet de chambre.
— Mademoiselle est dans son cabinet de la tourelle, répondit le valet.
— Priez-la de venir me trouver, reprit le comte.
— Dans la tourelle l pensa Pierre Huguenin. Elle était là tout à l'heure pendant que j'étais dans Tatelier, et je ne le soupçonnais pas l Et pourtant la porte n'est pas encore replacée l...
Son cœur battit avec force lorsque Yseult entra. — Regarde cela, mon enfant, dit le comte en lui montrant la tète sculptée ; qu'en penses-tu?
— Cest une f<^ jolie chose, réponâît mademoîfldlede yiDepreux; c'est une des ^^ores de la vieitte boiserie qu'ils ont grattée?
— Ce n'est pas une des anciennes, répondit Pierre avec une joyeuse aararance; c'est l'oiivrage démon compagnon.
— Ou le yàir&i dit-dle en le regardant
— Je n'ai pas tant d'adresse, répondît-il; je ne me risquerais pas à le tentw. Je pourrais faire des feuillages et des bordures, quelques animaux tout an plus ; mais les personnages ne peurent scnrtirque du ciseau de mon ami. Veuillez dire votre avis, monteur.
Dans son troid)Ie , Pierre ne sut pas dire mademoiselle en s'adressant & Tseult , et sa eonfasion augmenta quand 9 la vit sourire de sa méprise ; mais reprenant aussikdt son sérieux :
— Savez-vous, mon père, dit-elle, que ceci est bien curieux et bien remarquable? y a là-dedans une naïveté de sentiment qui vaut mieux que l'art ; et un artiste de profession n'aurait jamais compris le style comme cet ouvrier l'a ftdt. H aurmt voulu corriger, embellir. Ce qui est une qualité principale , l'absence de savoir, lui aurait paru un défaut. Il aurait tourmenté et maniéré ce bois sans en tirer celte forme simple , vraie et pleine de grâce dans sa gaucherie. Il semble que cela soit sorti , comme le modèle, de la main d'un ouvrier du quinzième siède : môme caractère, même ingénuité, même ignorance des règles, même frandiise d'intention. Je vous assure que c'est beau dans son genre, el qu'il ne Urat pas chercher ailleurs le sculpteur qui réparera toute la boiserie. Et il faudra le bien récompenser, cela en vaut la peine ; car c'est un travail qui prouve beaucoup d'intelligence. Le liasard vous a toujours bien servi, mon père; en voie» une nouvelle preuve.
DU TOUE BE ÏRAlfGE. SU
Pierre écoutait les paroles dTseult résoniier à ses oreilles comme de la musique. Les ék^es qu'elle donoail à son ami et les expressions dont elle se servait lui sem« Liaient sortir d'un rêve. Il ne songeait plus à voir em die que la femme de gpût et d'intelligence, dont la retraite studieuse l'avait rempli d'enthoosiaane avant qu'il vît sa personne. Pendant qu'elle parlait à son père, il avait osé la regtfder ; et il ia trouvait, dans ce moment, aussi belle qu'il favait ioiaginée. C'est qu'elle parlait avec animation des choses qui remplissaient le coaur et la pensée de rAmi-<lu4rait et de l'ami du Corinthien. Il la sentait son égale, tant <pi'il la voyait sous cette face d'artiste.
-^Noos pouvons donc être quelque chose à ses yeux, pensait^; et si elle a la misérable pensée de mépriser nos manières et nos habits grossiers, du moins elle est foncée de comprendre qu'il fout un certain génie pour ennoblir le travài des mains.
Plus fier et plus heureux des éloges qu'on donnait au Corinthien que s'il les eût mérités lui-même , il sentit sa timidité se dissiper tout à coup.
— Je voudrais que le Corinthien fût id , dit-il , et qu'il entendit comme on parie de son ouvrage, le voudrais pouvoir retenir les mots qui viennent d'être prononcés, pour les lui transmettre; mais je crains de ne les avoir pas assez compris pour les lui répéter.
— Ma foi ! c'est tout au ^m si je les entends moi-mémet dit le vieux comte en riant. La langue s'enrichit tous les jours de subtilités charmantes. Voules-vous m'expliquer, à moi, tout ce que vous venez de dire, ma fille?
•—Mon père, répondit Yseuit , n'estrce pas qu'il y a des choses qui sont d'autant mietuc qu'elles ne sont pas tout à fait bien f Est-ce que le sourire naïf d'un enfant n'est pas mille fois plus charmant que l'afEabilité étudiée d'un
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prince? Dans tous les arts , ce qu'il y a de plus difficile à conserver c'est la grâce naturelle^ et c'est là ce que nous chérissons dans les ouvrages du temps passé. Certainement ils me sont pas tous bons , et dans la sculpture ep bois de notre chapelle il y a une complète ignorance des principes et des règles. Pourtant il est impossible de les regarder sans plaisir et sans intérêt. C'est que les ouvriers de cette époque , et particulièrement l'artisan inconnu qui a fait ce travail , avaient le sentiment du beau et du vrai. H y a bien là des tètes trop grosses, des bras et des jambes dans un mouvement forcé et d'une proportion défectueuse ; mais ces tètes ont toutes une expression bien sentie, ces bras ont de la grâce , ces jambes mar* chent. Tout cela est plein de force et d'action. Les orne* ments sont simples et larges. En un mot , on voit là le produit des facultés naturelles les plus heureuses ^ et cette sainte con6ance qui fait le charme de l'enfance et la puissance de l'artiste.
Le vieux comte regarda sa fille, et malgré lui il regarda Pierre, poussé par l'invincible besoin de faire partager à quelqu'un le plaish* qu'il éprouvait à l'entendre bien parier. Un sourire de bonheur et de sympathie embellissait le visage déjà si beau du jeune artisan. Mademoiselle de Villepreux s'en aperçut-elle? Le comte vit que ce qu'elle venait de dire avait été parfaitement compris , et il n'en put douter lorsque Pierre s'écria :
— Je pourrai redire tout cela mot à mot au Corinthien.
— Le Corinthien justifie son surnom , dit le comte. Je m'intéresse à ce garçon-là. Où a-t-il été élevé?
— Comme nous tous, sur les chemins, répondit Pierre. Nous travaillons e! nous étudions en nous arrêtant de ville en ville. Nous avons nos ateliers et nos écoles , où nous sommes élèves les uns des autres. Mais quant aux dispo*
sitions particulières dont cet ouvrage est la preuve , personne ne les a cultivées dans le Corinthien. Gela lui est venu un beau matin, et il s'est formé tout seul.
— Est-ce qu'il ne serait pas fils de quelque artiste tombé dans la misère? dit le comte.
— Son père était compagnon menuisier comme lui, répondit Pierre.
— Et il est pauvre, ce bon Corinthien ?
— Non pas précisément ; il est jeune , fort , laborieux et plein d'espérance.
— Mais il n'a rien.
— Rien que ses bras et ses outils.
— Et son génie, dit Yseult en regardant la tète sculptée; car il en a, je vous en réponds.
— Eh bien! il faudrait cultiver cela, reprit le comte, Yenvoyer à Paris , dans un atelier de dessin , et puis le placer chez quelque bon sculpteur. Qui sait? il pourrait peut-être faire de la statuaire un jour, et devenir un grand artiste. Nous penserons à cela , n'est-ce pas , ma fille f
— De tout mon cœur, répondit Yseult.
— Engagez-le à continuer, dit le comte à Pierre Huguenin. J'irai le voir travailler; cela m'amusera, et l'encouragera peut-être.
Pierre rapporta mot pour mot à son ami tout cet entretien , et Amaury rêva statuaire toute la nuit. Quant à Pierre, il rêva de mademoiselle de Yillepreux. Il la vit sous toutes les formes, tantôt froide et méprisante, tantôt bienveillante et familière ; et je ne sais comment l'image de la porte de la toivelle se trouvait toujours mêlée à cette vision. Une fois il lui sembla que la jeune châtelaine, déboutai! seuil de son cabinet, l'appelait, et qu'il montait jusqu'i cette porte sans escalier, par la seule puissance de sa volonté. Elle lui montrait un grand livre sur lequel étaient tracés des figures et des caractères mystérieux. I. 13
il» LB €OMPA«IfON
Mais au momenl où il esaayait de les décbiifrer, enoou* ragé par le sourire inspiré de la jeuAe sibylle , la porte se refermait sur lui avec violence» et sur le.joan&eau de cette porCe il voyait la figure dTseult ; maib ce n'était qu'une figure de bois sculpté » et il se disait : N'ai-je pas été bien fou de prendre cette sculpture pour un être vivant ?
Lorsqu'il s'éveilla de ce sommeil pénible ^ mécontent du trouble involontaire qui avait envahi ses pensées naguère si sereines, ià résolut d'en finir avec son rêve en replaçant la porte. Son premier soin fut de la tirer du coin où il l'avait cachée. Les ferrures étsùent encore bonnes , et , comme ou lui avait prescrit de la remettre en quelque état qu'elle se trouvât» il approcha l'escalier roulant de la muraille et commença son travail.
Tandis qu'il frappait avec force,, la face tournée ^r& l'atelier, madonoiseUe de Yillepreux entra dans son cabinet pour y chercher une note que lui demandai son grand-^re; et, lorsque Pierce ae retourna , il la vit debout près d'une tables et {ewUetantses^ papiers sans faire attention à lui, H était impossible pourtant qu'eUe n'eût pas remarqué sa présence, car il fanait grand bruit avec sonmarteauu
Il y eut un instant de répit dans le tapage qu'il faisait. Il s'agissait de nesurer ua merceau qui manquait ea haut, dans la pbnthe. Bn ce moment Piètre faisait face au cabinet. 11 était sur le palier, et se sentait laoine timide. Il eut la curiosité de regarder mademcnseUe de Villeprevx, comptant bien qu'elle ae s*eift apercevrait pas* BUe lui tournait le dos ; Biai» il voyait sa taille frêle el gracieuse, et ses magnifiques cheveux noirs dont elle était si peu vaine qu'elle les portait ea torsade serrée, quoiqu è cette époque les femmes eussent adopté Ui mode des cof «es crêpées y orgueilleuses et menaçMtes. il y a dans l'absence de coquetterie qa^ue chose de touchaaii^ que Katre
avait trop de délicatesse d*esprit pour ne pas remarquer ; et il le remarqua assez longtemps pour que mademoiselle de Yillepreux fût tirée de sa préoccupation par ce silence, ainsi qu'il arrive lorsqu'on s'endort dans le bruit et qu'on s'éveille si le bruit cesse.
— Vous regardez cette crédence? lui dit-elle avec le plus parfait naturel et sans que l'idée lui vint de se croire l'objet d'une telle attention.
Pierre se troubla, rougit, balbutia, et voulant répondre oui, répondit non.
— Eh bienl regardez-la de plus près, dit Yseult , qui n'avait pas écouté sa réponse, et qui s'était remise à ranger ses papiers*
Pierre fit quelques pas dans le cabinet avec un courage désespéré.
^ — Je ne reverrai plus ce lieu où j'ai passé des heures si précieuses, pensait-il; il faut que je lui fasse mes adieux en le regardant pour la dernière fois.
Tseult, qui s'était assise devant sa table , lui dit sans relever la tète : — N'est-ce pas qu'elle est belle?
— - Cette vierge de Raphaël? dit Pierre tout hors de lui et sans songer à ce qu'il disait : oh oui l elle est bien belle 1
Yseult, surprise de ce que la gravure occupait le menuisier plus que la crédence, leva les yeux sur lui, et vit son émotion , mais sans la comprendre. Elle l'attribua à cette timidité qu'elle avait déjà remarquée en lui ; et, par une habitude de bonté afiiable que son grand- père lui Avait inculquée, elle désira de le rassurer. — Vous aimez les gravures? lui ditreUe.
— J'aime beaucoup celle-ci, dit Pierre. Si mon compagnon la voyait, il serait bien heureux.
—-Voulez-vous que je vous la prête pour la lui montrer? dit Yseult. Emportez4a.
—Je n'oserais pas me pennettre..., balbutia Pierre
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tout interdit de cette bonté familière à laquelle il ne s'attendait pas.
— Si I si 1 décrochez -la , dit Tseult en se levant. Elle décrocha elle-même la gravure pour la lui remettre. Vous sauriez bien copier ce cadre? ajouta-t-elle en lui faisant remarquer le cadre de bois sculpté de la madone.
— C'est de l'ébénisterie, répondit-il, et pourtant je croîs que je pourrais en faire un semblable.
— En ce cas , je vous en demanderai plusieurs. Pai ici quelques vieilles gravures très-belles. En parlant , elle ouvrit le carton où elles étaient, et mit Pierre à même de les regarder.
— Voici celle que j'aime le mieux , dit-il en s'arrêtant sur un Uarc-Antoine.
— Vous avez bien raison , c'est la meilleure , répondit Yseult, qui prenait un plaisir candide à remarquer le bon sens et le jugement élevé de l'artisan.
— Mon Dieu I que cela est beau 1 reprit-il ; je ne m'y connais pas, mais je sens que cela est grand ! On est heureux de pouvoir regarder souvent de belles choses.
— Elles sont rares partout, dit Tseult avec le désir de détourner l'amertume secrète que lui révélait cette exdamation.
Pierre regardait toujours la gravure. H l'avait admirée, sans doute, mais il pensait à autre chose. Chaque seconde qui s'écoulait dans cette apparence d'intimité avec l'être qui commençait à bouleverser son esprit passait sur lui comme un siècle de bonheur qu'il savourait en tremblant. Le temps n'avait plus de valeur réelle en cet instant ; ou, pour mieux dire, cet instant se détachait pour lui de la vie réelle , comme il nous semble que cela arrive dans led songes.
— Puisqu'elle vous plaît tant, dit Tseult attendrie dans fon àme d'artiste, prenez-la, je vous la donne.
Pierre aurait mieux aimé qu'elle lui dit : — Je vous en prie. Il la força de le dire en refusant avec une certaine fierté.
— Vous me ferez beaucoup de plaViir en l'acceptant , reprit Yseult ; j'en retrouverai une a nvre pour moi. N8 craignez pas de m'en priver.
— Eh bien 1 dit Pierre , je vous ferai un cadre en échange.
— En échange! dit mademoiselle de Yillepreux , qui trouva le mot un peu familier.
— Pourquoi non? dit Pierre qui , dans les choses délicate^, retrouvait spontanément le tact et l'aplomb d'une nature élevée. Je ne suis pas forcé d'accepter un cadeau.
— Vous avez raison, répondit Yseult avec un mouvement de noble franchise. J'accepte le cadre, et avec bien du plaisir. Et elle ajouta en voyant le doux orgueil qui brillait sur le front de l'artisan : — Si mon grand-père était là, il serait enchanté de voir cette gravure entre vos mains.
Peut-être que cet innocent et dangereux entretien se fût prolongé ; mais la petite marquise des Frenays vint l'interrompre. Elle débuta par un cri de surprise fort bizarre.
— Qu'avez-vous donc, ma chère? lui dit Yseult avec un sang-froid qui la déconcerta tout à coup.
— Je m'attendais à vous trouver seule, répondit la marquise.
— Eh bien! ne suis-je pas seule f dit Yseult en baissant la voix pour que l'ouvrier n'entendît pas ce mot terrible ; mais il l'entendit : le cœur saisit parfois mieux que l'oreille. L'affreuse réponse tomba comme la mort dans cette âme embrasée d'amour et de bonheur. II jeta la gravure au fond du carton , et le carton sur une chaise, avec un mouvement d'horreur qui ne put échapper à mademoî-
Belle de Villepreux ; et , reprenant son marteau , il acheva de replacer la porte avec une rapidité extrême. Puis, s'éiibignant sans saluer, sans tourner les yeux vers les deux dames, il quitta l'atelier plein de haine pour son idole, et plein de mépris pour lui-même aussi, qui s*était laissé bercer par de folles imaginations.