‹ Le compagnon du tour de France (volume 3)Chapitre 13 sur 35 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ce fut le lendemain, un dimanche bien entendu, que tous les compagnons et affiliés du Devoir de liberté de Blois employèrent leur journée à délibérer sur l'affaire du concours. La chambre consacrée aux séances étant livrée aux maçons pour cause d'urgente réparation, l'assemblée eut lieu ce jour-là dans la grange de la Savinienne. Tous les membres s'assirent sans façon sur des bottes de paille. Le Dignitaire avait une chaise, et devant lui une table pour écrire, autour de laquelle étaient assis le secrétaire et les anciens. Pierre eût désiré terminer ses affaires et partir dès le matin. Mais, outre que l'avertissement du rouleur n'était que trop vrai et qu'il ne pouvait trouver un seul bon ouvrier qui ne fût intéressé au concours, il regardait comme un devoir de répondre à l'appel qui le convoquait. Quand on eut proposé la pièce du concours, et lorsqu'on allait procéder à l'élection des concurrents, il demanda la parole, afin de pouvoir se retirer ensuite. Elle lui fut accordée ; et, malgré l'agitation soulevée par l'affaire principale, on. se disposa à l'écouter avec attention. Chacun

était curieux de voir ce qu'un compagnon généralement estimé pouvait alléguer contre une chose aussi glorieuse et aussi sainte que la lutte contre les dévorants. Pierre prit la parole. Il démontra d* abord que la victoire était toujours chanceuse ; que le jury le plus intègre et le mieux composé pouvait se tromper ; qu'en matière d'art il n'y avait pas d'arrêts incontestables; que le public lui-même était souvent abusé par une tendance au mauvais goût, et que jamais le triomphe d'un artiste n'était accepté par ses rivaux; qu'ainsi Thonneur que la société voulait attacher au concours, et la gloire qu'elle se flattait d'en retirer, n'étaient qu'illusion et déception.

Il parla aussi des dépenses qu'on allait faire pour ce concours. On allait priver de travail un certain nombre de concurrents. Il faudrait les soutenir pendant ce temps, et les indemniser ensuite sur le fonds commun. Il faudrait aussi nourrir et payer, pendant les cinq ou six mois que durerait la confection du chef-d'œuvre, les gardiens préposés à la claustration des concurrents. C'étaient là des dépenses qui endetteraient certainement la société pour plusieurs années. Pierre prouva ses assertions par des chiffres. Mais il fut interrompu par des murmures. Il y avait là des amours-propres irritables qui n'entendaient pas raillerie sur le fait de leur capacité scientifique et artistique. Gomme il arrive dans toute assemblée, quels qu'en soient les éléments et le but, ces tètes chaudes et vaniteuses menaient tout, et venaient à bout de persuader à tous que la seule affaire était de les admirer et de leur ménager des triomphes. Quand Pierre Huguenin leur disait :

— De quoi servira à la société qu'une demi-douzaine de ses membres ait passé une demi-année sur un colifichet ruineux, sur un monument destiné à perpétuer le souvenir de notre folie et de notre* vanité?

]Q« lui té^^§mM^nt :

r-T ^$i te société v£ut «6 ebftrger ^ miB d/épe^às, faa ^diu$ inoi^ie ? Si ¥Ous mi voûtez pa« y pajrtidper^ re^ m^cifii la société ^ ; vous êtes librd, vous avez &m votne jQjuï de Fraoce.

Et Pler rje avait biea de la peine à leur faire eepifKmdre q«te^ s'il eut éjté aidie, il eût mieux aiaié se eharger de jtoute te dépeas^^e que de laisser la so(eLété se ruiner» s'end.ejtter powr vi^gt an« peut-ètrei.

-~r La .SQciété Vlmpo&ef a toutes les priYatip&a, «^il le faut, l'épondaientHlSé L'honueu^f est plus précieux poair elle que la richesse. Lassez-nous abaisser Toi^eil des dévor^j[it8, leur prpuveir que uous seuls eonnaissons la parëe, les foreer de oou^ céder la place, et vous verres ^suiie que personne ne se plaindra.

*— €e n*est pas vous qui vous plaindrez^ dît, à ee fu*^ lp»os, Pierre Huguenin à un des plus exaltés aspirants au concours; vous qui allez recueillir tout l'honneur du combat si vous gagnez, et qui, même jep cas de défaite, fierez indemnisé et récompensé de vos peines par la so«» eiété. Mais tous ces jeunes affiliés qui, par la suite, viendront admirer dans vos salles d'étude le ehef-d*œuvre de votre concours, seront-ils dédommagés, par la vue de ce trophée, des leçons qui leur manqueront et des avances Hm ne pourront leur être faites? Quant à moi, j'approuve ie principe de l'émulation ; mais à condition que la gloire des uns n'appauvrira pas les autres, et que les écoliers ne payer(mt pas pour rester écoliers, en proclamant la science des malires de l'art.

Ces bonnes raisons commençaient à avoir prise sur les

* Remé-cier la société, c'est s'en retirer en ce sens qu'oç i)ç p?\Pr licipe plus à ses dépenses^ à ses entreprises, ni à ses profits. On re^te lié tle cœur, mais on n*es} plus obligé envers elle que par la conscience.

DU TOÙK M FRANCE. !«

gèttiS d&iittére^s^és. Pief re Hiigttèfilin ei^^yà âë lés dMsttâ:-' dét de létrr aWbîtîeùx dèésèlri par de« ï^aîsons nâfe t>'^é poisitives, mais plus laides: Il s'absttfdonnà aux sentirnféùfé et aux idées «^uî deptiî^ longtenip^ /erméntaietft daiifs sait eœur, en leur démontrétut lé ttitl ïiioràî que de setrib!*-* Wes luttes èriusâièlït de pèrt et d'àtitre aux sociétés.

i^N*est-cé pas, leuf' dit-ll, une gr'atade injustice qtfé iiaùs doirinaiettohs, lof sqtte tf Otife dîsoiï^ à dé^ hoiBiiBies \st^ borieux et nécessiteux cofttme nous : Gètté tîikf ûe sriu-^ tait nous contenir tous, et fioui; faire vitré ^tr gté de notre orgueil oti de notre âtttbitîoft ; tironS-la au iort, où bien essayons nos forces ,• qtre les plus hâbîles l'erdp^àfftciàt, et que les vâiBicus S'en aillent, pfïdlsiittâ sui* te routé pénible de ïal vîe, ehéreher un coin stétilé o'tr notre or^ gueil dédaigné de tes {)Ou^Sùîvi*e? Direz-votfs que la terre est assez gràiïde, et qii'if f a pai'tcftit ùti trataîlî Oui, îl Jr à partoTit de rëâpjtééf et dés ressoùt-ees poui* les hotnmes qui s'entr'àidèhti ÏI n'y eft a pas, nôrt, foniVers n*ést pas assè2 grdrid pàiii^ des homtaes qui teùlélht s'i&oîlér ou se disperser eti petits ^rdtfpès hàîiiëtix et jaldtix. Ne ToJ^eitous donc paô lé hroùde des ricfheè? të vou*^ êfes-votià jamais demaridé de quel droit ils naissèùf hètrrèiix," et ptmt qdél critee tôu* ViVëi é?t tooiirei dans la mlisèrèt pètorqtidi ils jotlisseiït dans le i'épofe, tàlïidîi^ que vôu^ trà* tailleifî dans la p-eliie? Qu'ei^t-ce doncf que cela J^igtiifle? L6S préti^ ifoùë dîfbiit qtre Dieu lé veut àitf si ; triais êttestôus bien ëùtë que ÎHeix le veuille àitisi en effet î Nori, n'est-ce pas 7 Vous êtes sûrs du feontràire; autrenieiit votfs seriez des impies, des idolâtres; et voils. croiriez eft tih Diëû plus inéebarit que lé diable, mhetin dêf la jdâtieè et dii gehrfc? humain. Eh bien ! totdéi-totfS qde Jfe iîfttîs diile eottnnent s'est établie la Hehesse et cortlmeût s'est pël*pétuéé là pa^treté ? Par le sàvoiisfaif-e de^ uii^, et par la simplicité des autres; 6'est podr eela qjàe ké fitoit^lés Ont

accepté leur défaite et leur exclusion du partage de tous les biens et de tous les honneurs ; car les habiles leur ont prouvé que cela devait être ainsi. Et voilà qu'il y a eu tant et tant de simples, que vos pères et vous avez été condamnés à travailler pour les riches sans vous plaindre et sans vous lasser. Vous trouvez cela fort injuste. Du matin au soir je Fentends dire, et je le dis moi-même. Ce que vous trouvez injuste contre vous, trouveriez-vous donc juste de le faire souffrir aux autres?

Quelquefois, malgré Farrèt du sort, il vous est permis de sortir de votre misère : mais ^ quelles conditions? II faut que vous soyez très-laborieux, très-persévérants, et peut-être très-égoïstes : il faut que vous vous éleviez par le gain, Tavarice et Tâpreté au travail au-dessus de tous vos pareils ; car quels sont ceux d'entre nous qui réussissent à amasser quelque bien et à s'établir quelque part? Ceux-là seulement qui ont un héritage, ou bien ceux qui ont un génie supérieur. Je sais le respect qu'on doit à Tintelligence ; mais trouvez- vous bien juste, bien généreux qu'un homme croupisse dans la misère et périsse sur la paille, parce que Dieu ne lui a pas donné autant d'esprit ou de santé qu'à vous? Quel est l'esprit de notre société, quelle est sa cause, quel est son but? La nécessité d'employer l'intelligence et le courage des uns à stimuler et à corriger l'ineptie ou la mollesse des autres; et pour cela il faut les soutenir et les aider de notre gain, c'est-à-dire de notre travail, jusqu'à ce qu'ils aient profité de nos leçons et reconnu la nécessité de travailler euxmêmes sans se ménager.

La pensée qui a institué le Devoir de liberté, et, permettez-moi de vous le dire, la pensée qui a institué les différents Devoirs de compagnonnage, est donc grande, morale, vraie, et selon les desseins de Salomon ^ Eh

^ Salomon était alors pour les compagnons, et sera encore long-

bien ! ce que vous faites lorsque vous travaillez à expulser une société est tout à fait opposé à cette pensée auguste, à ces suprêmes desseins. Si les travailleurs du Temple ont cru devoir se diviser en diverses tribus sous la conduite de plusieurs chefs, c'est que leur mission était de parcourir le monde par différents chemins, afin de porter sur plusieurs points à la fois la lumière et le bienfait de l'industrie. Soyez sûrs que les «nfants de Jacques et ceux de Soubise sont aussi bien que nous les enfants du grand Salomon...

Un murmure désapprobateur faillit interrompre FAmidu-trait. 11 se hâta de reprendre avec adresse (car un peu d'allégorie était bien nécessaire avec des esprits moins éclairés que le sien).

— Ce sont des enfants égarés, il est vrai, des enfants rebelles,.si vous le voulez. Dans leur long et pénible pèlerinage, ils ont oublié les sages lois et jusqu'au nom auguste de leur père. Jacques fut peut-être un imposteur qui corrompit leur jugement, et se fit prophète pour s'ap- . proprier le culte du vrai maître ; et c'est pourquoi ils ont tant d'animosité contre nous; c'est pourquoi ils nous provoquent et nous maltraitent avec fanatisme, cherchant à s'isoler de nous et à nous disputer le travail, héritage sacré de tous les compagnons. Jmiterez-vous donc leur . exemple, et, parce qu'ils sont aveugles et inhumains, agirez- vous comme eux? relèverez- vous le gant du combat? mes pays! ô mes frères I rappelez-vousune grande leçon que Salomon nous a donnée. Deux mères se disputaient un enfant ; il ordonna qu'on le coup&t en deux, et

temps pour un grand nombre, un être de raison, une sorte de fétiche auquel on attribue toutes les perfections, toutes les puissances. Son nom équivaut presque à celui de TËternel, et Pierre Huguenin . devait l'employer pour donner plus d'autorité à son invocation religieuse.

1^ LS cioMi>Aoii^(:m

que éhaeùn^ eti etiipôrtât la tbditié. La mère Supposée accepta le partage, la trâîe ttlèi*e i^'écria qd'ôri te dôfliiftt t€ftit entier à sa Mvatcf. Cet âpolorgùc est Feiriblèinè dé Ercfctre destinée. Ceux de nous qui dèmaildWit le pdttagéf de la terre et du travail sont sans entrailles; et ne songent pas ^ue ce lambeau partage par le glaive d^ la haînfe ne sera plu^ entre leurs mairts <iù'un cadavre.

Pierre leur parla encore longtemps. Je n^ sais s'il portait dans son séift la révélation d'un teiiip* et rf'trtfe société où le principe de liberté individuelle pourrait se concilier avec le droit dé tdus; le Èûid ^ue sèn fcerteau intelligent eût pu s'élever à cette coticeptiofl ^ telle Qu'elle est entrée aujcrùrd'hiii ddtis les cœurs et datis lès esprits d'élite. Mais il est à remarquer qu'à celte époque lé principe du Saint-Sîmonlsrae (la première des doctrines moderne^ qui àe soit popitlarisée sous le règne des Bourbons) ne s'était pas encore développé. Les germiSs d'une pMlc^ Sophie sociale et religieuse Coijvaient dans de sècrèts concilesj ou s'élucubraient dans les méditations des économistes. Probablement Pierre Huguenini n'en avait jamais entendu parler ; inais un esprit droit et assez cultivé, une àme ardente, une imagination poétique, faisaient de lui un être mystérieux et singulier, assez semblable aux pâtres inspirés qtii naissaient dan5 l'ancienne tradition avec le don de prophétie. On pouvait dire, avec la Savinienne, qu'il était rempli de l'esprit du Seigneur; car, dans la candeur de son enthousiasme, il touchait aux plus hauteâ questions humaines, sans savoir lui-même quelles étaient ces cimes voiiées où son rêve l'avait porté. C'est pourquoi ses discours, dont nous ne pouvons vous donner ici que la substance Sèche et grossière, avaient un caractère de prédication dont Teffet était grand sur des ' esprits simples et sur des imaginations encore vierges. Il leur conseilla de tenter, au lieu d'une épreuve doutieiiiM,

m JÛM si I^RANCE. f 2f7

ùriè phix honorable. Les Bétor/itils, f^ts de ^tléj^ëlles, commençaient à s'adoticir ; Il serait peut-être plus facile qu'on he pcnsHit de \eh amener à ^eeonnàitre )è droit dès Eiifants de Sàk>RKm. Pourquoi, si ees dernière étaient capables d'écouter la raison, de comprendre là justice, les Dévorante ne h seraient-ils pas aussi! N*étaiènt-ilS donc pas des hommes? et, àtù Hsquè de n'être paë écèuté; ne dètait-on pas essayer de les ramener à déS sentfmèntis humains, pltitét qtte d'enyeiiitelér (eur haine pkt nh défi d'amour-propret Ènfiri ire serait-oft pas encore à tcrhps de reprendre la décisiotl dtt eonëdtirs^ è'il menait à èÏH bîèn détaôntré qtié è'élait le seul moyen d'éviter dé noa- ^eddx combats? Mais que ne fallait-il pas eiittef^retiâfe araât d'abandoïiher les ctiancéi de paix et d'alliance I Kàvait-on fait? ïdut àtt contraire; on n'avait soAgé qu'à répondre injnrc pour injure, bravade pdtif btavade. Oh 8'éraît,' dk gaieté de ceèur, t)i'écipité danà mille dangers qu'il tiit été facile d*éviter dans le prtncipé,' aVec plU* de calme et de dignité. N'avait-oii pair provoqué auSSi lès charpentiers Drilles, eii chantant le matfh hi'émé, devant lèttf s ateliers, des chants de guerre et d'anathèmè? Piet^re avait été témoin dé ee fait. 11 lé tfensnra avec force, avec ddiileur. -^ Vous avez Tôrguei! d'être les seigneurs^ les patrideàs du tour de France,* leur dit-il ; ayez doné âti moins les lUatiières nobles qui cdii viennent quand Oh d'estime Supérieurs au reàte des hommes.

Lorsqu'il cessa de parler, il se fît un long silence. Les choses qu'il avait dîtes étaient si nouvelles et si étranges, que les auditeurs avaient cru faire un rêvé dans une autre vie, et qu'il leur fallut quelque temps poiir se reconnaitt'e dans le^ ombres delà terre.

Mâds peu à peu les passions contenues reprirent l'essor. Letir règne n'étail pas etitore près de finir ; et le peuple des travailieùirs n'avait gardé du grand f>rlnoipè â*égaùté

fraternelle proclamé par la révolution française, qu'une devise au lieu d'une foi, quelques mots glorieux, profonds, mais déjà aussi mystérieux pour lui que les rites du compagnonnage. Les murmures succédèrent bientôt à la muette adhésion de quelques-uns, à la stupeur profonde du grand nombre ; et ceux dont le cœur avait tressailli involontairement rougirent tout aussitôt d'avoir senti cette émotion ou de l'avoir laissée paraître. Enfin un des plus exaltés prit la parole. — Voilà un beau discours, dit-il, et un sermon mieux fait qu'un curé en chaire n'eût pu le débiter. Si tout le mérite d'un compagnon est de connaître les livres et de parler comme eux, honneur à vous, pays Villepreux l'Ami-du-trait I Vous en savez plus long que nous tous ; et si vous aviez affaire à des femmes, vous les feriez peut-être pleurer. Mais nous sommes des hommes, des enfants de Salomon ; et si la gloire d'un compagnon du Devoir de liberté est de soutenir sa société, de se dévouer corps et âme pour elle, de repousser l'injure, de lui faire un rempart de sa poitrine, honte à vous, pays Villepreux ! car vous avez mal parlé, et vous mériteriez d'être réprimandé. Comment donc ! nous avons écouté jusqu'au bout les conseils d'une lâche prudence, et nous ne nous sommes pas indignés? On nous a dit qu'il fallait abjurer notre honneur, oublier le meurtre de nos frères, tendre la joue aux soufflets, rayer notre nom apparemment du tour de France, et nous avons écouté tout cela patiemment 1 Vous voyez bien, pays Villepreux, que nous sommes doux et modérés autant qu'on peut l'être. Vous voyez bien que nous avons le respect du Devoir et la fraternité du compagnonnage bien avant dans le cœur, puisque nous ne vous avons pas réduit au silence comme un insensé, ou jeté hors d'ici comme un faux frère. Vous avez une si belle réputation, et vous avez été revêtu de dignités si émi-

nentes dans la société, que nous persistons à croire vos intentions bonnes et votre cœur droit. Mais votre esprit s*est égaré dans les livres, et ceci doit servir d'enseignement à tous ceux qui vous ont entendu. Qui en sait trop, n'en sait pas assez; et quiconque apprend beaucoup de choses inutiles risque d'oublier les plus nécessaires, les plus sacrées.

D'autre» orateurs plus véhéments encore renchérirent sur l'indignation de celui-là, et bientôt une discussion violente s'engagea contre Pierre Huguenin. Il répondit avec calme; il supporta avec la résignation d'un martyr et la fermeté d'un stoîque les accusations, les reproches et les menaces. Il disait d'excellentes choses, variant ses arguments et appropriant les formes de son langage à la portée d'esprit de ses divers interlocuteurs. Mais il voyait avec douleur que le petit nombre de ses adhérents diminuait de plus en plus, et il s'attendait à des outrages publics ; car la séance était livrée à la confusion, et la vérité n'avait plus de pouvoir sur ces âmes endurcies ou exaltées. Enfin le Dignitaire, après bien des efforts inutiles, obtint le silence, et prit la défense des intentions de Pierre Huguenin.

— Je le connais trop, dit- il, pour douter de lui; et si un soupçon contre son honneur pouvait entrer dans ma pensée, je crois qu'un instant après je lui en demanderais pardon à genoux. Il n'y aura donc ici de réprimandes que contre ceux qui se permettraient de l'insulter. Sur tous les points il a parlé suivant sa conscience, et sur plusieurs points mes sentiments sont d'accord avec les siens. Cependant je crois que ces idées ne sont pas applicables pour le moment; c'est pourquoi je propose de passer outre : mais je demande, une fois pour toutes, qu'on respecte la liberté des opinions, et qu'on les combatte sans aigreur et sans brutalité. Consolez-vous, pays

130 LE GOMPAGMOIff

Yillepretix j de la contradiction an p^ viotomte qn^ tons ayez rencontrée ici. Si vons vous êtes trompé en quelque efaosë, vous n'en avez pas moins dit certaines mérités qui resteront gravées dans plus â*un cœur ami, et dans le mien particulièrement. Soyez sdt qu'il en restera aussi quelques-unes, même dans Tesprit des plus eisiltés. Peut" être les idées de paix et d'union générale que vous avez osé proclamer seront-elles mieux éeoutées dans des jôtirs plus heureux. Je trouve, moi, qtie vous avez bien pàrlë^ et que votre cœur n'a pas été corrompu par ta science des livres. Vous êtes libre de vous retirer, ai la discussion de nos intérêts, comme nous les entendons pour le moment, blesse votre croyance; mais nous vous prions de ne pas quitter la ville avant que la crise où nous sommes ait changé de face. S'il fallait en venir à de nouveaux combats, et si la société vous ordonnait de marcher^ nous savons que vous vous conduiriez coinlne un bravé soldat de l'armée de Salomon.

Pierre s'inclina en signe de respect et de sotimission. Il se retira^ et le Corinthien le suivit. — Frère, lui dit ce noble jeude bomme, ne sois ipas humilié^ ne sois pas triste, je t>en supplie ; ce que le Dignitaire vient de dire est bien vrai, tes paroles ont retenti dans des cœurs amis du tien.

— Je ne suis point humilié^ répondit l'Ami-du-trait, et ta sympathie suffirait à elle seule pour me dédotàmager de l'emportement dès autres. Mais je suis inquiet, je te l'avoue, et pour une chose toute personnelle. Le Dignitaire vient de m'ordotmer en quelque sorte de rester icL Je comprends la délicatesse de cette intention ; il voit que plusieurs m'accuseront de manquer de cœur à l'h«tfre du combat, et il me fournit l'occasion de me réhabiliter à leurs yeux; mais je ne suis pas jaloux de cet honneur farouche, et je l'aceeptetrai aireo douleur* Uûe raison mtk

moins grave me feît regretter d'avoir renoué mes relations avec la société. J^ai donné ma parole d'honneur à mon père d'être de retour sous trois jours, et mon père a donné la sienne de reprendre ses travaux demain. ïl ne peut le faire sans moi. Il est malade, et plus sérieusement peut-être depuis que je suis absent. Il est d'un caractère bouillant, d'une loyauté scrupuleuse. A Theure qu'il est, il m'attend sur la route, et je crois le voir tourmenté par rînquiétude, par 4'impatienee, par la fièvre. Pauvre père ! il avait tant de foi à la promesse que je lui ai faite! il me faudra donc y manquer!

— Pierre, répondit le Corinthien, je sens que tu es entre deux devoirs : le saint Devoir de liberté et le devoir filial, qui n'est pas moins sacré. Il faut que tu partages ton fardeau. J'en veux prendre la moitié. Tu testeras ici pour obéir aux lois de la société, et moi j'irai chez ton père. J'inventerai quelque prétexte pour t'excuser, et je me mettrai à l'ouvrage à ta place. Une heure d'attention va me suffire pour recevoir tes instructicms. Je sais comme tu démontres, et tu sais comme je t'éeoute. Viens dans le jardin, et avant la nuit je me mettrai en route. Je coucherai chez la Jambe-de-bois, et, avec le jour, je prendrai la diligence qui passe par là. Demain soir je serai chez ton père, après-demain matin dans la chapelle de ton vieux château. De cette manière tout s'arrangera^ et tu auras l'esprit tranquille.

— Cher Amaury, répondit Pierre Huguenin, je n'attendais pas moins de ton amitié et d'un cœur comme le tien; mais je ne puis accepter ton dévouement. Il est probable (jue le concours aura lieu, et je ne dois ni ne veux que tu perdes l'octsasion de te faire connaître et d'acquérir de la gloire. Ce n'est pas parce que tu es mon élève, mais je suis certain que tu es le plus fort de ceux qui se présenteront au concours. Si tu ne remportes le prix da compas

d'or, du moins tu feras de telles preuves de talent qu'il en sera parlé sur le tour de France. De pareilles occasions ne se présentent que rarement, et souvent elles décident de tout Tavenir d*un ouvrier. A Dieu ne plaise que je te fasse perdre celle qui peut s'offrir demain I

— Et moi, je veux la perdre, répondit le Corinthien, et je la perdrais dans tous les cas. Tu me crois bien borné si tu crois que, depuis ce matin, mes idées et mes sentiments n'ont point marché. J'ai ouvert les yeux, frère ; et je ne suis déjà plus l'homme aveugle et grossier qui t' écoutait hier soir avec stupeur sur la chaussée de Blois. Les paroles que tu viens de dire devant l'assemblée sont tombées dans mon cœur, comme le bon grain dans le sillon fertile. Il m'a semblé qu'un nuage s'enlevait de terre entre nous deux, et que je t'avais aimé jusqu'ici à travers un voile. Oui, mon ami, tu ne m'avais pas semblé autre chose qu'un compagnon instruit, honnête et bon. A présent je vois bien que tu es plus que cela, plus qu'un ouvrier, plus qu'un homme peut-être. Que vais-je te dire? je me suis figuré le Christ, ce fils d'un charpentier, pauvre, obscur, errant sur la terre, et parlant à de misérables ouvriers comme nous, sans argent, presque sans pain, sans éducation (c'est ainsi qu'on nous le dépeint). Je me suis rappelé ce qu'on raconte de sa beauté, de sa jeunesse, de sa douceur, des préceptes de sagesse et de charité qu'il expUquait, comme tu Tas fait aujourd'hui, en paraboles. Je ne veux pas blesser ta modestie, Pierre, en te comparant à celui qu'on appelle Dieu ; mais je me disais : Si le Christ revenait parmi nous et qu'il passât devant cette maison, que ferait-il? Il verrait la Savinienne au seuil, avec son air affable et ses deux beaux enfants, et il les bénirait. Et alors la Savinienne le prierait d'entrer; elle laverait ses pieds poudreux et brûlants, et elle abriterait ses petits dans les

DU TOUR DE FRANGE. iSS

plis de la robe du Sauveur, tandis qu'elle irait lai chercher l'eau la plus pure pour étancher sa soif. Et pendant ce temps, le fils du charpentier interrogerait les enfants, et il saurait d'eux qu'il y a là, dans la grange, des hommes qui parlent et qui concertent quelque chose . Alors l'homme divin voudrait connaître le cœur de ses frères, de ses fils, les pauvres travailleurs. Il entrerait dans la grange, et ne dédaignerait pas de s'asseoir, comme nous, sur une botte de paille, lui qui naquit sur la paille d'une étable ; puis il écouterait. Et tout en faisant ce rêve, je me représentais la belle figure de Jésus, attentive et souriante, et ses beaux yeux attachés sur toi avec une expression de douceur et d'attendrissement... Et quand tu eus fini de parler (car ceci, Pierre, n'était pas une simple supposition que je faisais dans mon esprit ; c'était comme une vision que j'avais devant les yeux}, quand tu eus fini de parler, je le vis s'approcher, se pencher sur toi et te dire en t'imposant les mains ce qu'il disait aux pauvres hommes du peuple dont il faisait ses disciples : c( Viens avec moi, quitte tes filets et suis-moi; je veux te faire pécheur d'hommes. » Et il me sembla qu'une grande lumière jaillissait du f^ont du Christ, et t'enveloppait dans son rayon. Alors je me dis en moi-même : Pierre est un apêtre; comment ne le savaîs-je pas? Il prophétise ; comment ne l'avais-je pas compris? Et moi aussi, je me levai, transporté d'un zèle qui me brûlait. J'allais m'écrier : Ohl Christ, emmenez-moi avec mon frère; je ne suis pas digne de délier les cordons de vos souliers, mais je vous écouterai et je ramasserai les miettes qui tomberont de votre table... Alors les compagnons se sont agités. Ils t'ont contredit, ils t'ont blâmé.»Ma vision s'est effacée, mais il m'en est resté comme un tremblement dans tout le corps ; j'ai eu, beaucoup de peine à me contenir; j'étais prêt à pleurer, comme dans le temps où la

Saviaieime, eette pieuse £emme qui aime tant Dieu, sa&$ aigaer les prêtres, me lisait, de sa ^'oix douce, TÉcriture ^iDte dans une vieille Bible qui est daps sa famille de** puis deux ou trois ^ei^t^ ans. Aussi je ne serai jamais itn-* pie, et, dùt-ou se imoquer de moi, je ne me moquerai jamais de Jésus, le fils du charpentier. Qu'il soit Dieu ou non, qu'il soit tout à fait mort ou qu'il soit ressuscité, je iie peux pas examiner cel^, et je ne m'en iriquiète pas. Il y en a m^e qui disent qu'il n'a jamais existé. Moi, je dis qu'il eçt impossible -qu'il n'ait pas existé ; et J'en suis plus sûr depuis que j'ai compris ce que tu penses et ce que tu veux faire comprendre aux autres. Pourquoi serais-tu le premier ouvrier qui aurait eu de telles idées? Je jte eonçois pas comment je ne les ai pas eueis plus tôt ; et je tm dis que tu ne les aurais pas si des hommes ou dés dieux comme Jésus ne les avaient pas répandues dans le monde. C'est pourquoi je ne veux plus écouter que itoi; je ne veux plus agir, ni penser, ni travailler, ni ai-^ mer même, sans que tu m'aies dit : Cela est bon, cela est Juste. Et je ue te quitterai plus jamais..., excepté que je vais te quitter ce soir, mais pour aller t'attendre chez ton père. Tu vois que je ne compj*ends plus ce que c'est que des concours, de la gloire, des chefs-d'œjivie... nous avons bien autre chose à faire, c'est de travailler sans nuire aux autres,'sans les humilier, sans l«ur disputer ce qui leur appartient aussi bien qu'à nous,

La Savinienne, inquiète de voir Pierre et Amaury quitter l'assemblée et s'enfoncer dans le Jardin pour causer avec chaleur, 1^ y avait suivis. Peu à peu elle s'était approchée ; et, appuyée sur le dossier de leur banc, elle les écoutait. Pierre la voyait bien, mais il était heureux qu'elle entendît les discours exaltés du Corinthien, et il se gardait de trahir sa présence. Quand le Corinthien se tut, la Savinienne lui dit avec un soupir : — Je voudrais

DU TOUR DE fïlAKGE. ISIl

que Savifaien fût encore là pour vous entendra ; mais j'espère que dans le ciel il tofUs roit et vous bénit, Corintbieii ; tous avez un eœur et un esprit comme je n'en ai jamais connu..., si ce n*est mon pauvre Savinien; mais il lui restait encore bien des cboses à apprendre, et, comme Ton dit, la vérité sort de la bouché des enfants.

Pierre soiirit de joie en voyant qoe la Savinienne comprenait le Corinthien. Il vit la rougeur et le transport de Son ami, quand la Mère lui tendit la main en lui disafit : — C'est à la vie et h la mort entré nous poor Fcstime^ mon fils Amaury.

^^ Et pour Famitié? s'écria le jeune homme enhardi et troublé à la fois.

— Amitié veut dire une chose entre les hôftotties, et une autre entre hommes et femmes, répondît-elle naïvement. Vous avez la mienne eomme si nous étions deux hommes ou deux femmes.

Amaury ne répondit rien. La robe noire de la veuve lui imposait silence. Elle s'éloigna, et Pierre reprit, en regardant son ami qui la suivait des yeux : — Et main* tenant, frère, veûx-tù encore partir? N'es-tu pas reteriu ici par quelque chose de plus cher et de plus sérieux que la gloire?

— Je serais à la veille d*être son mari, répondit le Corinthien, que pour sauver Ion honneur je partirais encore. Mais nous n'en sommes pas là. Je ne peux rester ici. Je ne sais où je pi'endrais la force de rie jamais dire eé que je pense; et ce que je pense, une femme en deuil fie doit pas l'entendre. Je manquerais à moi-même, à la mémoire de Savinien ; je perdrais Testiméde la Savinienne, et tout cela malgré moi. Fais-moi pattir, Pierre^ tu me rendras service, peut-être plus qu'à toi-même.

Pierre sentit que son ami avait raison. — Eh bien! quant à* moi, j'accepte, dit-il; mais je doute fort que la

ils LE COMPAGNON

puis ses yeux se reportaient invinciblement vers la Savinienne, un ntiage de volupté passionnée les troublait aussitôt. — Prends garde à toi, mon enfant I lui dit Pierre, tandis que lé bruit des convives couvrait leurs voix. N'oublie pas que tout à l'heure tu voulais partir pour fuir le danger. Maintenant qu'il faut Taffronter, ne sois pas téméraire.

-*- Ne vois-tu pas guç.ma maîn tremble en soutenant mon verre? répondit le Corinthien. Va, je suis plus à plaindre qu'à blâmer. Je sens le sort plus puissant que moi, et je prie Dieu qu'il me donne un pett de ta force pour me soutenir.

En ce moment plusieurs j«anes gens de la société rentrèrent d'une course qu'ils avaient été faire en ville, à la sortie de la séance. Ils racontèrent qu'ils avaient vu un grand repas de charpentiers Drilles dans un cabaret. En passant devant la porte, ils avaient jeté un regard dans leur salle et avaient remarqué des militaires attablés avec eux. Les chants de guerre des Détorants étaient venus frapper leurs oreilles :

Gavot abofminable, Mille fois détestable.

Pour tôî plus de pitié! etc.

Alors uti de ces jeunes Gavots, transporté d'indignation, s'avança jusque sur le seuil du cabaret, et écrivit sur la porte avec son crayon blanc : a Lâches ! lâches I »

Cette action d'une bravoure insensée eut le destin étrange de n'être remarquée d'aucune des personnes qui étaient dans la salle. Les convives étaient apparemment trop absorbés par le plaisir de la table, et ceux qui les servaient trop affairés pour faire attention à ce qui se passait squs leurs yeux. Les autres Gavots n'attendirent pas que la téméraire inscription, attirât lesregardsj; ils ne

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se donnèrent même pas le temps de FeiTacer. Toyant que MarseillaiS'le-Résolu (c'était le nom de leur jeune confrère) allait se précipiter dans Tantre aux lions comiâe un martyr des premiers siècles, ils Tarrachèrehi à une mort certaine en se jetapt sur lui et en l'entraînant presque de force. Us racontèrent ce qu'il avait fait, en donnant des éloges à son courage, mais en blâmant son imprudence. Le Dignitaire se joignit à eux ^oiir lui reprocher de ti'avoir pas réprimé un mouvement de colère qui pourrait attirer sur la société de nouveaux désastres. — Fasse le ciel, dit-il, qu'il ne faille pas du sang pour effacer ce que vous venez d'écrire I

Yers la fin du souper, on parla de la pièce du Concours; C'était un modèle de chaire à prêcher, qui devait réunir toutes les qualités de la science et toutes les beautés de Fart. Pierre, ^e soumettant à la décision adoptée, donna son avis sans morgue et sans affectation. Toute dissension était oubliée entre lui et ses compagnons. Les ambitieux qu'il avait froissés, n'ayant plus rien à craindre de son opposition, ne rougissaient pas de l'écouter; car il raisonnait sur son art avec une incontestable supériorité. Déjà les Gavots se livraient à des rêves flatteurs; on ie croyait assuré de la victoire, et la belle chaire s'élevait comme un monument gigantesque dans les imaginations excitées par les fumées de la gloire, lorsque des ôoups violents ébranlèrent la porte de l'auberge; — Qui donc peut s'annoncer aussi brutalement? dit le Dignitaire en se levant. Ce ne peut être un de nos frères.

— Ouvrons toujours, répondirent les compagnons, nous verrons bien si l'on entrera chez nous sans saluer.

— N'ouvrez pas, s'écria la servantCi qui avait regardé par la fenêtre de l'étage supérieur ; ce ne sont pas des amis. Ils sont armés. Ils viennent avec de mauvaises intentions.

— - Ce sont les charpentiers du père Soubise, dit un compagnon qui avait été regarder par la serrure; outrons I c*est une députation qui vient parlementer.

— Mon, non! dit la petite Manette, tout effrayée; il y a de grands vilains hommes avec des moustaches ; ce sont des voleurs. £t elle courut se réfugier dans les bras de sa mère> qui pâlit et se pressa instinctivement derrière la chaise du Corinthien.

— Eh bien! ouvrons toujours, s'écrièrent les compagnons ; si ce sont des ennemis, ils trouveront à qui parler.

— Un instant ! dit le Dignitaire ; courons prendre nos cannes pour les recevoir ; on ne sait ce qui peut arriver.

Les coups cessèrent d'ébranler la porte ; mais des voix menaçantes s'élevèrent dehors. Elles chantaient un verset de la sauvage chanson du seizième siècle :

Tous ces Gavots infâmes Iront dans les enfers Brûler dedans les flammes Gomme des Lucifers. '

Les compagnons s'étaient levés en tumulte. Quelquesuns voulaient défendre la porte, qu'on cherchait de nouveau à enfoncer, tandis que d'autres rassençibleraient les armes. Mais avant qu'on eût eu le temps de se reconnaître, une fenêtre fut brisée, la porte vola en éclats, et les charpentiers se précipitèrent dans la salle avec des cris affreux. U y eut alors une scène de fureur et de confusion impossible à retracer. Chacun s'armait de ce qui lui tombait sous la main. Aux terribles cannes ferrées des Dévorants et aux sabres des soldats de la garnison, dont plusieurs s'étaient laissé attirer dans les rangs des Drilles à la suite d'une orgie, les Gavots opposèrent les tronçons de bouteilles dont ils frappaient les assaillants au visage, des tables sous lesquelles ils les, renversaient, des broches dont ils §6 servaient comme de lances, et dont Tun

des plus vigoureux colla son adversaire à la muraille. Leur défense était légitime ; elle fut opiniâtre et meurtrière. Pierre Huguenin s'était d'abord jeté entre les combattants, espérant faire entendre sa voix et empêcher le carnage. Mais il fut repoussé violemment, et dut bien^ tôt songer à défendre sa vie et celle de ses frères. La Savinienne s'élança sur l'escalier de sa chambre, et le gravit avec la force et la rapidité d'une panthère, emportant ses deux enfants dans ses bras. Elle les poussa dans le grenier, leur montrant avec énergie un dégagement par lequel ils pouvaient fuir vers la grange et se mettre en sûreté. Puis elle revint, et, pleine d'indignation, de courage et de désespoir, elle redescendit l'escalier et se jeta dans la mêlée, croyant que la vue d'une femme désarmerait la fureur des assaillants. Mais ils ne voyaient plus rien et frappaient au hasard. Elle reçut un coup qui, sans doute, ne lui était pas destiné, et tomba ensanglantée dans les bras du Corinthien. Jusque-là ce jeune homme, consterné, s'était battu mollement. C'était la première fois qu'il prenait part à ces horribles drames, et il en ressentait un tel dégoût qu'il semblait chercher à se faire tuer plus qu'à se défendre. Quand il vit la Savinienne blessée, il devint furieux ; et, comme le jeune Renaud du Tasse, il fit voir que, s'il avait la beauté d'une femme, il avait la force et l'intrépidité d'un héros. L'insensé qui avait répandu quelques gouttes du précieux sang de la Mère le paya de tout le sien. Il tomba la figure fendue et la tête fracassée, pour ne jamais se relever.

Ce terrible acte expiatoire tourna contre le Corinthien tous les efforts des Dévorants. Jusque-là il semblait qu'on plaignit ou qu'on méprisât sa jeunesse et qu'on eût voulu l'épargner ; mais quand on le vit se dresser, les yeux ardents et les bras ensanglantés, entre la Mère évanouie e** le cadavre étendu à ses pieds, il y eut un hourra généfid

Uî LB GOMPAC^NON

et vingt bras fdrent levés pour Fanéântlr. Ptèrfe n'eat que le temps de se mettre devant lui et de lui faire un rempart de son corps. Il reçut plusieurs blessures, et tous deux aHaient certainement périi;, accablés sous le nombre, lorsque là garde, attirée par le bruit, pénétra dans la maison et à grand'peîne sépara les combattants. Pierre, malgré le sang qu'il perdait, conserva toute sa forte et toute sa présence d'esprit. Il emporta la Savinîenne dans sa chambre ; et, Payant déposée sur son lit, il força le Corinthien, qui Favaît suivi, à se réfugier dans lagraiïge pour se soustraire aux arrestations auxquelles on était en train de procéder. Il le cacha dans la paille, ramena les enfants transis d'eiîroi auprès de leur mère, et redescendit dans la salle avec assez de prestesse pour faire évader encore quelques compagnons de son Devoir. Les plus acharnés au combat avaient été salîsis ; on les emmenait en prison. D'autres s'étaient dispersés à temps, laissant leurs ennemis aux prises avec la garde. Pierre avait d*abord Fintention de se livrer de lui-méniié à la force publique, afin de rendre hautement témoignage de son innocence et de celle de ses amis. Mais quand il vit la maison pleine de soldats, de morts et de blessés, il songea à l'abandon où se trouverait la Savinienne dans cette crise déplorable, et il se tint à Fécart jusqu'à ce que la garde se fût retirée, emportant les morts et emmenant les prisonniers des deux partis, les uns à Fhôpital, les autres à la prison. Il ordonna alors à la servante de laver au plus vite le sang dont la maison était inondée; et il courut chercher un médecin pour la Savinienne. Mais ses courses furent inutiles : il y avait eu assez de blessés à secourir et à transporter pour occuper tous les gens de Fart qu'on avait pu trouver. Il revint fort alarmé ; mais il retrouva la Savinienne debout comme la femme forte de la Bible. Elle avait lavé et pansé elle-même sa blés-

BU TOUB DE jPRANGE. U3

sure, qui n'était pas grave heureusement, et qui ne laissa qu'une légère /cicatrice à $on front large et pur. Elle avait rassuré et couché $es enfants, et elle aidait sa servante à rétablir dans la maison Tordre, cette fin sérieuse et sacrée vers laquelle tendent sans relâche et sans distraction tous les soins et toutes les forces de la femme du peuple. Sop cœur était cependant tourmenté par de cruelles tortiires ; elle ignorait ce que le Corinthien était devenu et lesquels de ses amis avaient péri. ËUe songeait aux châtiments sans pitié que la loi allait faire peser peutêtre sur les innocents comme sur les coupables; et, en proie jà ces angoisses, pâle comme la piort, le cœur serré), la main tremblante, elle travaillait, au milieu de la nuit, à rassembler les débris épars dfi ses pénates violés, de ses foyers dévastés, sans verser une larme, sans proférer une plainte.

Quand elle vit rentrer jPierre Hugpenin, elle n'eut pas le courage de {'interroger; mais elle sourit avec une sublinie eipression de joie qui semblait accepter les plus grands malheurs, en échange du salut d'un ami tel que lui. Il la prit par la main, et courut avec elle à la grange où il avait caché et enfermé le Corinthien. Durant cette retraite forcée, le désolé jeune homme, en proie à mille anxiétés, avait d'abord tenté de rentrer à tout risque dans la maison, pour savoir le sort de ses compagnons et surtout celui de la Mère. Mais l'émotion et la fatigue lui avaient ôté la force d'enfoncer les portes que Pierre, redoutant son imprudence, avait barricadées sur lui. Il était si accablé qu'il failUt s'évanouir en revoyant sa maîtresse et son ami hors de danger. On visita et on pansa ses blessures, qui étaient assez graves. On lui fit, avec des matelas et des couvertures, un lit improvisé dans une chambre qu'on lui improvisa de même, en superposant des bottes de paille dans la charpente de la grange..

Ui LE COMPAGNON

Il était urgent de le tenir caché; car il étâRt un des plus compromis dans Taffaire, et Pierre ni la Savinienne n'étaient d'avis de s'en remettre à Fintégrité de la justice pour distinguer les provoqués des agresseurs.

Quand Pierre eut songé à tout et épuisé le reste de ses forces, il en resta encore à la Savinienne pour le soigner. Lui aussi était blessé et affaibli, et surtout brisé dans le fond de son âme. Que ne devait pas souffrir, en efifët, cette organisation toujours portée vers l'idéal, et rejetée sans cesse dans la plus brutale réalité ? Quand il fut seul, il se sentit désespéré; et, se souvenant des coups qu'il avait été forcé de porter, voyant se dresser devant lui tous les spectres de l'insomnie et de la fièvre, il désira mourir, et tordit ses mains dans l'excès d'une horrible douleur. Le sommeil vint enfin à son secours, et il resta plongé dans un accablement presque léthargique depuis le jour naissant jusqu'à la nuit.

La Savinienne se reposa à peine deux ou trois heures. Elle partagea sa sollicitude, tout le reste du jour, entre sa fille, que^la peur avait rendue malade aussi, le Corinthien et TAmi-du-trait.

Le dignitaire et ceux des compagnons qui avaient su s'échapper à temps de la scène du combat, vinrent la voir et la rassurer. Plusieurs des blessés étaient hors de danger ; ou lui cacha, tant qu'on put, l'agonie et la mort de quelques autres. Mais on craignait l'effet des poursuites judiciaires. On avait déjà fait sauver un compagnon qui, comme Amaurv, avait donné la mort à un de ses ennerais, et on conseilla à Pierre de fuir aussi avec le Corinthien. Dès que ce dernier put marcher, c'est-à-dire la nuit suivante, Pierre le conduisit à la cabane du Vaudois, en attendant qu'il pût prendre la diligence et se rendre à Villepreux. Le bon charpentier le cacha dans sa soupente, et lui prodigua tous. les soins de l'amitié. Il

DU TOUR DE FRANGE. uî

était devenu médecin lui-même, à ce quMl prétendait, à force d'avoir eu affaire à des médecins. Il se mit en devoir de lemédicamenter; et Pierre, tranquilUsc sur son compte, retourna à Blois, décidé à ne point abandonner ses frères captifs tant que ses démarches et son témoignage pourraient servir à leur justification et à leur délivrance.

Il revenait, aux premières lueurs du matin, le long des rives verdoyantes de la Loire, en proie à une grande tristesse, à un dégoût profond. Cette fatale nécessité de soutenir une guerre de parti acharnée contre des hommes du peuple, contre ces enfants du travail et de la pauvreté qu'il considérait pieusement comme ses frères, et qu'il eut voulu, au prix de sa vie, réconcilier et réunir en une seule famille, était pour lui un remords devant Dieu, un supplice, une honte vis-à-vis de lui-même. Et pourtant, que faire? Avait-il à se reprocher d'avoir négligé quelque chose pour maintenir la paix ? Ne s'étaiMl pas livré au blâme de ses propres compagnons, en voulant leur prouver que les Dévorants étaient des hommes semblables à eux? Et voilà que ces Dévorants avaient eu un nouvel accès de fureur, et que les Gavots, pei'sécutés pour leur foi, étaient rejetés pour longtemps sans doute dans un fanatisme devenu nécessaire à la conservation de leur indépendance, dans une haine presque légitime après de tels outrages I

Pierre n'était pas assez avancé (quoiqu'il le fût peutêtre plus que les esprits les plus forts de cette époque) pour faire une distinction nette entre le principe et le fait. C'est une notion encore bien nouvelle pour nous, et doot Thabitude s'insinue difficilement dans nos esprits inquiets et troublés, que cette acceptation courageuse des faits, et cette foi persévérante aux principes, qui nous aide à vivre dans la pensée d'un avenir meilleur. On nous a si longtemps élevés dans la coutume de juger

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ce (foi se doit par ce qui se fait, et ce qui se p^sal far c5e qui est, qu'à tout instant nous tombons dans le^décou^ ragement en voyant ie présent donner tant de démeàtid à DOS espérance^. C'est que nous ne comprenons pas en-core çuffisamfiEient les lois de la Tîe dans Ttiumanîté*. Nous devrrcms étudier la société comme âous observons rhomnae, dans son développement pbyâîologl^e et moral. Ainsi les cris, les pleurs, Fabsence de raison, les intincts sans m^ure, la baine du trdn et de la règle, tout ce qui caractérise Tenfance et radolescenee de Thomme, nesont-ce pas là autant de crises pénibles, mais inévitables, mais nécessaires à la floraison et à la maturité dêee germe qui grandit dans la souffrance comme tout ce qui s'enfante au sem de l'univers? Pourquoi n^appliquerions-* nous pas cette Idée à l' humanité? Pourquoi le présent nous ferait-il renoncer à notre idéaf? Pourquoi, puisque nous assistons à la manifestation de l'idée dans le monde^ b' accepterions-nous pas ses défaillances, comme leiE^ sabvaats observent sans effroi celles de la lumière dans les astres impérissables ? Mais, enfants nous-mêmes el ignorants que nous sommes, nous croyons souvent que TenfEint va périr parce qu^il se Mt homme, qcieles soleils vont s'éteindre parce que leurs foyers se couvrent de nuages ! Si Pierre Huguenin avait pa se rendre bien compte du passé et de Tavenir du peuple, il ne se fut pas tant effrayé du présent où il le voyait engagé. Il se serait dit que le principe de fraternité et d'égalité, toujours en travail dans rame des opprimés, subissait en ce momeftt-là «ne crise nécessaire; et que le compagnonnage, qui est une des formes essayées par l'instinct fraternel, devail alors sa conservation à ces luttes, à ces combats, à ce sang versé, à cet 'Orgueil en délire. Dans un temps oit l'espût des ctefises éclairées n'avait pas encore songé à 1^ plus importante des vérités, à la plus nécessaire des

DU TOtDA DB PfiAJfGE. f 4T

initiatioiis, c'était la Providmiee qui conservait dans le peuple cet e^rit d'association mystique et d'enthousiasme répubiicun^ à travers les vanités de famille, les jalousies de métier, les préjugés de secte, et le brutal héroïsme de l'esprit de corps.

Le prolétaire philosophe se débattait en vain dans ce problème obscur de la notion du bien et du mal ; distinctidn fictive dans Tordre abstrait, en présence de Tidée étemelle ; vraia seulement dans Tordre des choses créées^ dans la manifestation temporaire. Il se laissait donc abattre sous les revers passagers ; et> dans son besoin de vérité et de justice, il se laissait aller à Timpiété de rou^ gir de ses frères. Il était tout près de les baïr, de les abandonner, de porter ailleurs sa foi, son amour et son zèle. Mais à qui les consacrer désormais? Infortuné se. disait-il à lui-même, qui voudrait de toi, flétri comme te voilà par la misère, enchaîné par Tesclavage du travail? Ces classes éclairées, polies, vers lesquelles te portent souvent une secrète séduction et des rêves dangereuj[, pourrais^tu comprendre seulement leur langage, et pourraient^lies se faire à la rudesse du tien? Sans doute, parmi cette jeunesse qui s'instruit aux écoles, parmi ces industriels puissants et fiers qui luttent contre la noblesse et le clergéi parmi ces braves militaires qui, ditoo, conspirent de toutes parts contre la tyrannie, il y a des volontés généreuses, des principes purs, des sentiments démocratiques ; et tandis que nous autres, maU heureux avenues, nous épuisons notre énergie dans des luttes criminelles contre notre propre race, ces agitateurs éclairés travaillent pour nous, conspirent pour nous, montent pour nous à Téchafaud ! Oui» c'est pour nous, c'est pour le peuple» c'est pour la liberté que meurent lesBories, les Berton, et tant d'autres dont le sang a naguère coulé sans que le peuple Tait compris,^ sans que

le peuple s*en soit ému ! Oh ! oui, ce sont là des héros, des martyrs; et nous^ peuple ingrat et stupide, nous n'avons pas arraché ces victimes à la main du bourreau, nous n'avons pas brisé les portes de leurs prisons, nous n'avons pas renversé leurs échafaudsl Mais où donc étions-nous, et que faisons-nous aujourd'hui que nous ne songeons point à les venger?

— Je vous demande pardon d'avoir troublé votre rêverie, dit en ce moment une voix inconnue à l'oreille de Pierre Huguenin. Mais il y a longtemps que je vous cherche, et il faut que je rompe la glace d'un seul coup, car le temps est précieux ; j'espère qu'il nous en faudra peu pour nous entendre.

Pierre, surpris de cet étrange préambule, regarda de la tête aux pieds la personne qui lui parlait ainsi. C'était un tout jeune homme, fort bien mis et d'une figure assez agréable. Il y avait dans sa manière d'être un mélange de bonhomie et de rudesse qui plaisait au premier abord. Il avait ou il affectait quelque chose de l'allure militaire sous son habit bourgeois; sa parole était rapide, brève, décidée, et son demi-grasseyement annonçait un Parisien.

— Monsieur, répondit Pierre après l'avoir bien examiné, je crois que vous me prenez pour un autre ; car je n'ai pas du tout Thonneur de vous connaître.

— Eh bien 1 moi, je vous connais, répliqua l'étranger, et je vous connais si bien que je lis à cette heure dans votre pensée, comme je vois le fond de cette eau limpide qui coule à nos pieds. Vous êtes soucieux, préoccupé au point que je vous suis pas à pas depuis un quart d'heure sans que vous m'ayez remarqué. Vous êtes en proie à un chagrin profond ; car votre visage en porte l'empreinte malgré vous. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous songez?

— Vous me feriez plaisir, dit en souriant Pierre, qui

commençait à prendre ce jeune homme pour un fou.

— Pierre Huguenin, reprit l'étranger avec une assurance qui fit tressaillir notre héros, vous pensiez à l'inutilité de vos efforts, à Tendurcissemenides cœurs sur lesquels vous voulez agir, à la force des obstacles qui paralysent votre énergie, votre zèle et vos grandes intentions.

Pierre fat si frappé de voir devant lui un homme qui semblait sortir de terre et refléter comme un miroir ses plus secrètes pensées, qu'il faillit croire à une apparition surnaturelle, et qu'il n'eut pas la force de répondre un seul mot, tant il se sentit troublé, presque effrayé de ce qu'il entendait.

— Mon pauvre Pierre, répondit l'étranger, vous avez raison d'être accablé et dégoûté du métier que vous faites, de parler à des sourds et d'agiter le flambeau de la vérité devant des aveugles. Vous ne tirerez jamais rien de ces âmes ineptes; vous ne réformerez pas ces mœurs féroces. Vous êtes un homme supérieur, et pourtant vous ne ferez pas un tel miracle. Il n'y a rien à espérer de vos Compagnons.

— Qu'en savez-vous , vous qui me parlez avec tant d'assurance de ce que vous présumez et ne savez pas? Connaissez-vous les ouvriers pour vous prononcer ainsi contre eux? Étes-vous des nôtres? Portez-vous la même livrée que nous?

— J'en porte une plus belle, repartit l'étranger ; c'est celle de serviteur de l'humanité.

— Vous devez être un serviteur très-occupé, dit Pierre en secouant la tête avec un peu de dédain ; car sa nouvelle connaissance commençait à lui inspirer plus de méfiance que de sympathie.

L'étranger, poursuivant son cours de divination, lui

dit avec un sourire bienveillant : — Cher maître Hugue-

uin, dans ce moment-ci vous vous demandez si je ne

150 UR GOMPAGNOU

suis point un homme de police, un ageot provœateun Interdit de ce nouveau prodige , Pierre se mordit les lèvres,— Si j'ai cette pensée, répondit-<it, n'ètes-«vous pas tout préparé à en subir les eonséqu0Oces,voDs quim'abor^ de« d'une façon si étrange, vous que je ne connais pas?..' -^ Pourquoi, reprit l'étranger, voqlen- vous qu'une action aussi simple que celle de vous aborder sur un chemin cache des motifs mystérieux ? Éte9*<vous donc de ces bomm69 qui tremblent au seul mot de conspiration , et qui prennent leur ombre pour un gendarme 1

"^ Je n*ai sujet de rien craindre, et je n*ai pas le Ga« ractère craintif , répondit Pierre.

— Mette^^vous donc à Taise avec moi, reprit l'étranger, car vous voyez en moi un homme qui voyage pou? étudier et connaître les hommes. Pénétré d'un ardent amour de Thumanité, j'étends à toutes les classes de la société Tardeur de mes investigations ; et > dans toutes « je recherche les âmes nobles, les esprits éclairés. Quand je les rencontre sur mon chemin, j'éprouve donc le besoin de fraterniser avec elles.

-^ Ainsii, dit Pierre en souriant, voua exercez la profession de philanthrope ! Mais si vous procèdes seulement comme vous venez de le dire, ce n'est pas une profession^aussi utile que je la coneevais; car si vous ne recherchez que Félite des hommes, ces gens-là n'ayant pas besoin d'être réformés , il en résulte qu'en les fréquentant sur votrepassage,vous voyagez absolumcntpourvotreplaisir. A votre place, je croirais mieux employer mon temps en recherchant les hommes égarés, les esprits incultes, afin de les redresser ou de les instruire. ]

— Je vois que vous méritez votre réputation, reprit l'étranger en riant à son tour ; vous êtes un homme de raisonnement et de logique, et avec vous il faut prendre garde à tout ce qu'on dit. i

DU TOUR m FRANCE. m

•^ Ob! ne erpyez pas^ dit Pierre aYco douceur î que j'aie Ift prétention de di^euter ayec yous; non, monsieur; quand j'interroge, <;'e»t pour m'instruire,

*>— Eh bien^ mon ami, isaeliez que je répandu ma sollicif tilde sur tous les bommes< A eeun-oi le respect, à ceusi-^^ là la compassion j à tous le dévouement et la fraternité. Mais ne vous semble-^t*-il pas que» dans le temps où nous vivons, ayante lutter contre la tyrannie et la corruption qu'elle entraine» contre Fesprit prêtre et le fanatisme qu'il excite» le plus pressé est de rassembler les capacités et de s'entendre avec elles pour préparer Teeuvre du li-* béralismc}?

**-• Je ne présume pas, dit Pierre en souriant, que vous vouiez à moi pour cela- fl'ai tout à f^pprendre^ rien h enseigner.

-*- Je vîiis vous prouver que vous pouvez être très-favor^bleii mes vues régénératrices. Vous connaisse?; Télément populaire, au sein duquel vous vivez, tout en vous en détachant par votre supériorité intellectuelle. Vous pouvez me donner de bonnes idées sur les moyens de ré^ pandre la lumière et de propager les saines doctrines politiques sur ce terrain-là.

--^ Ce $ont là des questions que je voudrais vous adresser. £&t-îl posESible que vous attendiez après moi pour entamer une mission si vaste et si diffî ;ile? Oh! vous voulez me railler ! Vous savez bien qu'un pauvre ouvrier ne peut vous ouvrir aucun chemin vers ce but immense, et que tout au plus il y marcherait en tremblant à la suite des gens éclairés qui voudraient le guider,

— Je commence à voir que , malgré votre excessive

modestie, nous nous entendons assez bien. Je parlerai

donc plus clairement. Si vous voulez vous associer au

grand eeuvre de la délivrance physique et morale des peu-

es, des honunes sympathiques vous tendront les bras ;

ety au lieu de vous laisser dans le rang obscur où vous semblez vous retrancher, on facilitera le noble essor, on trouvera le haut emploi de vos énergiques facultés. Durant le peu de jours que je viens de passer à Blois, j'ai assez bien employé mon temps. Je connais déjà tout ce qu'on peut attendre de vous. J'ai noué autour de vous des relations que'vous connaîtrez bientôt ; je vous ai déjà vu, déjà observé. Je sais que vous joignez à un courage intrépide un esprit de conciliation qui malheureusement doit échouer dans les luttes obscures où vous êtes engagé, mais qui rendra dMmmenses services à la patrie, quand vous serez entré dans une voie plus large , plus féconde et plus digne de vous. Je ne veux pas vous en dire davantage maintenant. Vous ne pourriez pas m'accorder rentière confiance à laquelle je prétends et que je saurai conquérir bientôt. D'ailleurs nous voici dans la ville, et il est très-important pour moi de n'être pas vu avec vous. Je ne vous recommande qu'une chose : c'est àe vous informer de moi auprès des personnes dont voici le nom, et de vouloir bien vous trouver au rendez-vous indiqué sur cette carte. Elle vous servira de laisser-passer. Vous y viendrez avec certaines précautions que Ton vous indiquera, et vous serez libre de nous amener ceux de vos amis dont vous pouvez répondre comme de vous-même. Adieu, et au revoir.

L'étranger serra vivement la main de l'ouvrier, et s'éloigna d'un pas rapide.

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