‹ Le compagnon du tour de France (volume 3)Chapitre 15 sur 35 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le récit de ce qui s'était passé entre' la Savînienne et Pierre donna du courage au Corinthien, et hâta sa guérison. Il fixa au jour suivant son départ pour Vittepreux, résolu de mériter son bonheur par une année au moins décourage et de résignation. Pierre, sans cesser de s'occuper activement de ses chers prisonniers, dut songer à se procurer un second compagnon pour escorter le Corinthien dans sa route et Taider à son ouvrage. I! n'était pas absolument nécessaire que ce second associé aux travaux du château de Villepreux fût un artiste distingué; le talent d'Amaury pouvait compter pour deux. Il ne fallait qu'un ouvrier adroit et diligent pour scier, tailler et débillarder. Le Dignitaire lui présenta un brave enfant du Berry, qm n'était pas beau, quoiqu'on rappelât, par antithèse sans doute, la Clef-des-cœurs, C'était un bon garçon et un mde abatteur d'ouvrage, au dire de tous les compagnons. Cet utile Berrichon, trouvé, embauché et mis au courant du travail qu'on lui confiait, fit son paquet, ce qui ne fut pdA long, car ii n'avait pas beaucoup de bardes ; et k routeur ayant levé son acquit, c*est-à«*

DU TOUR m fRANCE. m

dire ayant constaté, cb^z le inaîtr^ qu'il quHtaU et cbes la Mère, qu'il ne devait riep et qu'il ne lui était rien dû, il se tint prêt à partir. Pierre fit encore, dans cette journée, pour ses compagnons, plusieurs démarche^ qui ne furent pas sans succès; et, l'horizon commençant à s'éclaircir de ce côté-là, il se mit en route pour le Berceau de la Sagesse, accompagné de son Berrichon, et le cœur un peu moins accablé qu'il ne l'avait eu les» Jours précédents. Chemin faisant, il prévint la Clief-des-Cœurs de l'aversion que son père avait pour le compagnonnage, et tâcha de lui faire comprendre la conduite qu'il devait tepir avec maître Huguenin, La Clef-des-cœurs était, certes, un ouvrier trè^^adroit, mais un diplomate très-^ gauche. A cette ingénuité parfaite il unissait la singulière prétention d'être fort rusé et de savoir conduire finement une affaire délicate. Pierre, qui ne le connaissait pas, se méfia un peu de ses promesses. Mais le Berriebon y revint aVec tant d'assurance, que Pierre se disait en Jui-raôme tout en le regardant ; On a vu quelquefois beaut coup de seps et de finesse se loger, comme par mégarde, dans ces grosses tétei^, dont les yeux ternes et béants ne ressemblent pas mal aux fenêtres peintes que l'on simule sur les murs des maisons mal percées,

La nuit était close lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Yaudois. Elle était fermée avec soin, et il fallut se nom-* mer pour entrer, «f— Que signifie ce redoublement de précaution ? dit Pierre à voix basse en embrassant son hôte, La police serait^elle sur les traees du Corinthien 1 ^-r Non, grâce àf Dieu, répondit la Sagesse; mais il a quitté sa soupente pour se rendre à l'invitation de notre voyageur, et il fallait bien se tenir sur ses gardes; car c'est ici la maison du bon Dieu : tout le monde peut y entrer:. — Quel voyageur î demanda Pierre étonné. — » Celui que vous savez bien, répondit le Yaudois, puisque

VOUS venez au rendez-vous ; il est là qui vous attend avec des gens de votre connaissance.

Pierre ne comprenait rien à ces paroles. Il entra dans la salle, et vit avec quelque surprise Tétranger mystérieux qui Favait abordé trois jours auparavant au bord de la Loire, attablé avec le Dignitaire, un des quatre anciens maîtres serruriers du Devoir de liberté, et un Jeune avocat de Blois que Pierre Huguenin avait fréquenté à son premier séjour en cette ville. Ce dernier vînt à lui, et, lui prenant la main d'un air affectueux, le fit approcher de la table : — J'ai bien des reproches à vous faire, maître Huguenin, lui dit-il, pour n'être pas venu me voir depuis huit jours que vous êtes dans ce paysci, et pour ne m'avoir pas confié la défense de vos compagnons inculpés dans cette dernière affaire. Vous avez oublié apparemment que nous étions amis, il y a deux ans.

Cet accueil empressé et ce mot à'amis étonna un peu Toreille de Pierre Huguenin. Il se souvenait bien d'avoir travaillé pour le jeune avocat, et de l'avoir trouvé affable et bienveillant ; mais il ne se souvenait pas d'avoir été traité par lui sur ce pied d'égalité. Il ne répondit donc pas à ses avances avec tout l'abandon qu'elles semblaient provoquer. Malgré lui, il tournait ses regards avec froideur vers l'étranger, qui s'était levé à son approche, en lui tendant une main qa'il avait hésité à serrer. — J'espère que vous ne vous méfiez plus de moi, lui dit ce dernier en souriant. Vous avez dû prendre sur mou compte des informations satisfaisantes, et vous me trouvez dans une société qui doit vous rassurer complètement. Asseyezvous donc avec nous, et partagez ces rafraîchissements. J'espère, en ma qualité de commis voyageur, en procurer à notre cher hôte qui lui feront faire plus de profits que par le passé.

Le Vâudois répondit à cette promesse par un sourire malin en clignant de l'œil ; et le Berrichon, qui avait l'habitude sympathique de sourire toutes les fois qu'il voyait sourire, se mit à copier, du mieux qu'il put, le sourire et le clignolementdu Yaudois. Il fit cette grimace bénévole au moment où l'étranger interrogeait du regard cette figure inconnue, et peu belle, il faut Tavouer^ quoique douce et pleine de candeur. Le prétendu commis voyageur crut donc, à cet air d'intelligence, que le Berrichon était préparé aux ouvertures qu'on voudrait lui faire, et lui tendit la main avec la même popularité qu'il avait témoignée à Pierre Huguenin. Le Berrichon serra de toute sa force, et sans la moindre méfiance, cette main protectrice, en s'écriant d'un ton pénétré : à la bonne heure, voilà des bourgeois qui ne sont pas fiers I

— Je vous remercie, mon brave, dit l'étranger, d'avoir bien voulu venir souper avec nous. Cette franche cordialité vous fait honneur.

— L'honneur est de mon côté, répondit le Berrichon radieux.

Et il s'assit sans façon à côté de l'étranger, qui se mit en devoir dé le servir.

Pierre voyait bien qu'il y avait là une méprise, et il ne se fit point un cas de conscience d'en profiter pour s'instruire sans se compromettre. Il avait encore la pensée que cet étranger pouvait bien être un espion, une sorte d'agent provocateur comme on croyait en voir partout, et comme il y en avait effectivement beaucoup* à cette époque-là. C'était l'été de 1823. De nombreuses conspirations avortées et cruellement punies n'avaient pas encore découragé les sociétés secrètes. On travaillait peut-être en France avec moins de hardiesse que les années précédentes au renversement des Bourbons, mais on y travaillait avec un reste d'espoir à la frontière d'Espagne. Fer-

fait buisson creux aujourd'hui et je vois qu'on peut

vous faire le même eomplimeut, ajouta-t-il en baissant la voix et en s' adressant au commis voyageur, tout en regardant Pierre, le Corinthien, le maître serrurier et le Berrichon, qui s'étaient groupés à un bout de la table par discrétion.

— Père Vaudois, mettez-nous ce maître lièvre à la broche, dit un autre chasseur que Pierre reconnut pour un des jeunes médecins qui avaient soigné à l'hospice les compagnons blessés chez la Mère ; nos chiens l'ont forcé; il sera tendre comme une alouette. Nous mourons de faim et de fatigue, et nous sommes bien heureux de n'être pas forcés d'aller jusqu'à Blois pour souper.

— C'est une excellente rencontre, s'écria le commis voyageur ; et vous allez nous aider à goûter les bons petits vins dont j'ai apportédei les échantillons. C'est vous, messieurs, qui donnerez conseil au père Vaudois pour remonter sa cantine ; et comme vous avez quelquefois affaire avec elle dans vos parties de cliasse, vous serez sûrs de ne pas la trouver à sec.

Les deux chasseurs se récrièrent sur l'heureux hasard qui les réunissait à leurs amis. Mais Pierre, qui les observait attentivement, ne fut point dupe de cette prétendue rencontre fortuite. Il surprit des regards échangés qui lui prouvèrent bien quil était, ainsi que le maître serrurier, l'objet d'un sérieux examen de la part de ces messieurs. Le plus âgé des deux était un capitaine licencié de l'ancienne armée, établi dans les environs. Pierre avait eu occasion de le voir autrefois à Blois, et même de lui donner quelques leçons de géométrie. A cette époque, le capitaine, effrayé des privations que lui imposait sa demi-solde, avait eu l'envie d'exercer une profession industrielle et de monter un atelier de menuiserie dans son village natal. Mais Pierre avait trouvé cette cervelle de

militaire plus dure que le bronze d'un canon, et Téducation n'avait pas été au delà des premières notions de la science.

Ce brave capitaine fit à son ancien précepteur un accueil plein de cordialité. Né dans le peuple, il n'avait point de peine à s'y remettre. Le médecin tâcha de se montrer aussi fraternel avec Fouvrier ; mais il n'y réussit pas : il était aisé de voir que son rôle était forcé. L'avocat y mettait plus d'aisance et de savoir-faire ; mais Pierre se souvenait fort bien que cet agréable jeune homme n'avait pas, deux ans auparavant, l'habitude de lui serrer la main lorsqu'il allait lui présenter son compte de journées.

On se mit à table tous ensemble. Le Berrichon était allé aider complaisamment le Yaudois à faire tourner la broche. Pierre l'oublia d'autant plus vite qu'il prenait plus d'intérêt à la conversation ; elle fut bientôt dirigée Tcrs la politique. — Quelles nouvelles, monsieur Lefort ? demanda le capitaine au commis voyageur. — Des nouvelles d'Espagne, répondit celui-ci, et de bonnes ? Tout va bien pour le bon parti ; les Cortès réunies à Séville ont décidé le départ de Ferdinand pour Cadix. Le vieux sournois a fait mine de résister; on a prononcé sa déchéance à l'unanimité, et une régence provisoire a été nommée : elle se compose de Yaldès, Ciscar et Yigodet.

Cette nouvelle parut exciter des transports de joie chez les amis du voyageur ; mais les ouvriers y prirent peu de part. On eut soin de leur expliquer l'importance des succès du libéralisme en Espagne, et l'influence que la victoire de ce parti exercerait en France. A ce sujet, la politique du moment fut débattue sous toutes ses faces. Achille Lefort (c'était le nom du commis voyageur) démontra l'impossibilité de subir le gouvernement des Bourbons en Europe, et vanta le bienfait de l'esprit de propagande qui travaillait sur plusieurs foyers simultanément

ia6 LE GOUPAQNON

à la destruction des pouvoirs tyraniques* Oo s'anima« et lorsque Ton apporta le civet fumaut, le comnqils voyageur exhiba de nombreux échantillons de vins, que Flisrre trouva bien recherchés pour être avec vraisemblance destinés à la cave du Yaudois, Il se méfla de ces stimulants au patriotisme, et vit avec plaisir que le maître serrurier se tenait aussi sur ses gardes. QuoiquUls ne suspectasTsent plus la bonne foi du voyageur, ils ne se souciaient ni Tun ni Tautre de s'enrôler sous une bannière qui ne représenterait pas leurs véritables sentiments.

Le Berrichon, ayant accompli ses fonctions de marmiton, se disposa à remplir celles de convive, et vint se placer à la droite de M. Achille Lefort, qui, ainsi que Tavocat, se mit en frais pour lui plaire* Us y réu^sirpnt aisément, car nulle àme au monde n'était plus bienveillante à table que celle du Berrichon, Pierre cherchait un prétexte pour Téloigner, mais ce n'était pas facile ; car la bonne chère, jointe aux rasades qu'on lui versait abondamment de droite et de gauche, le mettait en Joie et ne le disposait guère à goûter Tavis de s*aller couche?. Il n*était guère aisé non plus de faire comprendre au^L assistants que ce convive réjoui n'était pas un néophyte ardent ; car il était là sous la caution de Pierre, et celuici se rappelait que le commis voyageur lui avait dit en le quittant : Amené* qui vous voudrez, pourvu que vous en puissiez répondre comme de vous-même. Pe plus, le Berrichon abondait vaillamment dans le sens de ses généreux amphitryons. On voulait sonder ses opinions, et lui, désireux de plaire et très-rusé à sa manière, se gardait bien de laisser voir qu'il ne comprenait goutte aux questions qui lui étaient adressées. Il répondait h toi^t avec cette ambiguïté qui distingue l'artisan berrichon ; et, dès qu'il avait saisi un mot, il le répétait avec enthousiasme en buvant à la santé 4e toute la terre, l^e

DU TOUtl DE FRANCE H1

yïenx toilîtaîre parlait de Na^joléon : -*- Ah ! oui, le petit èapoml \ ft'écrialt le Berrichon à tue-tête ; vive l'Empereur t moi je sttis pour l'Empereur! — Il est mon, lui dit Pierre brusquement. — Ah oui ! c'est vrai î Eh bien, vive son enfant ! vive Napoléon II ! Un instant après, Favocat parlait de La Fayette : -*• Vive La Fayette ! s'écria le Berrichon, si toutefois il n'est pas mort aussi, celui-là. Enfin, le mot de république s'échappa des lèvres du commis voyageur; le Berrichon cria î ■— Vive la république! accompagnant chaque exclamation d'une nou- Telle rasadè<

Le commis voyageur, qui Tavait fort goûté d'abord, commençait à le trouver un peu simple, et ses regards interrogèrent Pierre Huguenin. Celui-ci ne répondit qu^en remplissant coup sur coup le verre du Berrichon, et en l'excitant à boire, si bien, qu'au bout de cinq nilntftès la Clef- des -cœurs menaçait de s'endormir en travers de la table. Pierre le prit dans ses bras vigoureux, et, quoique ee ne fût pas un mince fardeau, il l'emporta dans la soupente et le déposa sur le lit du Corinthien. Pais il revint se mettre à table, et, délivré de tontes ses inquiétudes, il prit part à la conversation. Jusque-là, c'était une causerie générale, une sorte de dissertation oà plusieiirs opinions étaient débattues sous forme dubilative. On était animé pourtant, mais sans aigreur, et les convives paraissaient être d'accord sur un point principal qu'ils n'articulaient pas, mais qui semblait établir entre eux un hen sympathique. Ce ton vif et enjoué séduisait Pierre ; sa curiosité était excitée de plus en plus, et bientôt il cessa de voir qu'il était lui-même l'objet de la curiosité d'autrui. On n'y mettait pourtant pas infiniment d'adresse ; et le commis voyageur, celui qui paraissait tire le président improvisé de cette réunion, avait si peu ië réserve, qlie Pierre était surpris de voir un holnme si

jeune et si étourdi chai-gé d'une mission aussi dangereuse. Mais ce jeune homme s'exprimait avec une facilité qui lui plaisait et qui exerçait une sorte de fascination sur le Dignitaire et sur le Yaudois. Pierre se sentit entraîné à sortir de sa réserve habituelle et à faire des questions à son tour. — Vous prétendiez tout à Theure, monsieur, dit-il à rétranger, qu*un parti puissant existe en France pour proclamer la république?...

— J'en suis certain, répondit Tétranger en souriant; j'ai assez parcouru la France pour avoir été, grâce à mon négoce, en relation avec des Français de toutes les classes. Je puis vous assurer que partout j*ai trouvé des sentiments républicains ; et si , par je ne sais quelle catastrophe imprévue , les Bourbons venaient à être renversés, je crois que le parti ultra -libéral remporterait sur tous les autres.

Le vieux militaire secoua la tête ; le médecin sourit. Chacun d'eux avait une pensée différente. — Mon opinion semble erronée à ces messieurs, reprit le voyageur avec politesse: eh bien! qu'en pensez -vous, monsieur Huguenin? Croyez-vous que dans le peuple il y ait un autre sentiment quelle sentiment républicain?

— Je me demande comment il peut y en avoir un autre, répondit Pierre. N'est-ce pas votre opinion, à vous autres qui représentez ici le peuple avec moi? ajouta-t-il en interpellant le Dignitaire et les autres ouvriers.

Le Dignitaire mit la main sur son cœur, et son silence fut une réponse éloquente. Le Vaudois ôta son bonnet de coton, et, rélevant au-dessus de sa tête : — Je ne voudrais le teindre dans le sang d'aucun Français, s'écria— t-il , mais, pour le voir arborer sur la France, j'offrirais ma tête avec.

Le maître serrurier rêva quelques instants, puis il dit d'un air réservé : — La république ne nous a pas fait tout

le bien qu'elle nous promettait : je ne puis prévoir celui qu'elle pourrait nous faire à présent ; mais pour du sang, ajouta-t-il avec une rage concentrée, j'en voudrais répandre. Je voudrais voir couler celui de nos ennemis jusqu'à la dernière goutte. — Bravo I s'écria le commis voyageur ; oh oui I haine à l'étranger, guerre aux ennemis de la France I £t vous, et vous, maître Huguenin, quel souhait formez-vous?

—Je voudrais que tous les hommes vécussent ensemble comme des frères, répondit Pierre ; voilà tout ce que je voudrais. Avec cela, bien des maux seraient supportables ; sans cela, la liberté ne nous ferait aucun bien.

— Je vous le disais, reprit le commis voyageur en s'adressant à ses amis, c'est un philanthrope, un philosophe du siècle dernier...

— Non, monsieur, non, je ne crois pas, répondit Pierre vivement. Le plus libéral de tous ces philosophes était Jean-Jacques Rousseau, et il a dit qu'il n'y a pas de république possible sans esclaves.

— A-t-il pu dire une pareille chose? s'écria l'avocat. Non, il ne l'a pas dite; c'est impossible!

— Relisez le Contrat social, répondit Pierre, vous vous en convaincrez.

— Ainsi vous n'êtes pas républicain à la manière de Jean<Jacques ?

— Ni vous non plus, monsieur, je présume.

— Par conséquent vous ne Têtes pas à la manière de Robespierre?

— Non, monsieur.

— EhbienI vous l'êtesà la manière de Lafayette! bravo!

— Je ne sais pas quelle est la manière de Lafayette.

— Son système est celui des gens sages, des ennemi^ de l'anarchie, des vrais libéraux pour tout dire. Une révolution sans proscriptions, sans échafauds.

<7d LE COMPAGNON

— • l/ne févoluMoti dont nous somiiAes loin par conséquent! répondit Pierre. Et cependant Ton conspire... Ce rtiot fut suivi d'un silence général.

— Qui est-ce qui conspire ? demanda le commis voyageur avec une assurance enjouée. Personne ici que je sache.

— Pàrdoûrie2f-moi, monsieur, répondit Pierre 5 moi, je conspire.

*— VoUs ! comment? dans quel but? avec qui? contre qui?

—Tout seul, dans le secret de mes pensées, en rêvant presque toujours, en pleurant quelquefois. Je conspire contre tout le mal qui existe, et dans le but, sinon dans r espoir de tout changer. Voulez-vous être de mon parti?

— J'en suis, s'écria le commis voyageur avèC un enthousiasme un peu affecté. Vous me paraissez notre maître à tous, et j'aime cette Ame de tribun et de réformateur, ce courage de Brutus, ce sombre fanatisme, cette fermeté profonde digne de Saint-Just et de Danton. Je bois à la mémoire de ces héros méconnus, illustres martyrs de la liberté !

Le toast du commis voyageur n*eut qu*un seul écho. Le vieux maître serrurier tendit son verre, et l'approcha de celui de Torateur. Mais il le retira aussitôt en disant : — Je ne trinque pas avec mon verre plein contre Un verre vide. Je me suis toujours méfié de cela.

— Vous ne trinquez pas à la mémoire de ceux-là ? dit le Vaudois irrésolu à Pierre Huguenin.

— Non, répondit Pierre. Ce sont des hommes et des choses que je ne comprends pas bien encore, et que je me sens trop petit pour juger.

Les convives regardaieiit Pierre Huguenin avec quelque surprise; le tnédecin voulut le foreer à S'expliquer davantage.

DU TOUB m FRA.NCE. Hf

'^ Vous noie paraissez, tout en vous retranchant dans d'honorables scrupules, avoir des idées bien arrêtées, lui dit'il. Pourquoi nous en faire un mystère? Ne sonjmes-nous pas sûrs les uns de$ autres ici? et, d'ailleurs, fai$»ons-nous autre chose que de causer pour causer? Il y a deux principes politiques soulevés et débattus en France h Theure qu'il est : le gouvernement absolu et le gouvernement constitutionnel. Yoilà ce qui intéresse aujourd'hui les vrais Français, sans qu'il soit nécessaire de se reporter vers un passé pénible à rappeler pour les uns, dangereux à invoquer pour les autres. Les choses ont changé de nom ; pourquoi ne pas se conformer aux formes du langage que la France a voulu adopter? Ce que nos pères appelaient République indivisible, nousi l'appelons Charte constitutionnelle. Acceptons cette dénomination, et rangeons-nous sous cette bannière, puisque c'est la seule déployée.

— Cette manière de voir siînpUfle beaucoup la question, répondit Pierre en souriant.

t^ Et Q^aintenant qu'elle est ainsi posée, reprit le médecin, voulez-vous nous dire si vous êtes pour ou contre la Çhiirte?

— Je suis, dit Pierre, pour ce principe inscrit en tète de la Charte constitutionnelle : Tous les Français sont égaux devant la loi. Mais comme je ne vois pas que ce principe soit mis en pratique dans les institutions consacrées par la Charte, je ne puis me passionner pour un gouvernement constitutionnel, quel qu'il soit, tant que je verrai le texte de la loi divine écrit sur vos monuments et rayé de vos consciences. La république, dont vous invoquez le souvenir, ne Tentendait pas ainsi, je pense; fdle cherchait 4 pratiquer la justice, et tous les moyens lui semblaient bons, Pieu m'est témoin que je ne suis pas un homme de sang, et pourtant j'avoue que je comprends

bien mieux cette rigueur sauvage qui disait aux puissances renversées : a Faites la paix avec nous, ou recevez la mort, » qu'un système vague qui nous promettrait régalité sans nous la donner.

— Je vous le disais? s*écria le commis voyageur avec son ton de bienveillance hypocritement superbe; il est montagnard, pur jacobin de la vieille roche. Eh bien ! c'est beau, celai c'est franc, c'est hardi. Que voulezvous de plus? Il faut prendre les gens comme ils sont.

— Sans doute, répondit le médecin ; mais ne pourraiton, pour plus de franchise et de clarté, tâcher de s'entendre avec maître Pierre? Un homme comme lui mérite bien qu'on prenne la peine de lui montrer les choses sous leur vrai jour.

— Je ne demande que. cela, dit Pierre. Voyons,- les portes sont-elles bien fermées? Y a-t-il quelqu'un parmi vous devant qui je ne doive pas m'expliquer? quant à moi, je n'éprouve ni crainte, ni embarras à vous dire ce que je pense. Vous conspirez ou vous ne conspirez pas, messieurs, peu m'importe ; mais vous exprimez des vœux, des sentiments, et je ne vois pas pourquoi je ne me donnerais pas le même plaisir. Je ne suis pas venu ici pour être interrogé, je pense; car vous n'avez rien à apprendre de moi, et vous savez probablement tout ce que j'ignore. Laissez-moi donc parler. Il est bien évident que personne ici ne croit à l'amour des Bourbons pour les institutions libérales. Il est bien certain que nous n'avons ni confiance ni sympathie pour ce gouvernement-là, et que nous en choisirions, si nous pouvions, un autre dès demain. Quel serait-il? Ici, nous autres gens simples, nous restons court en attendant votre réponse. Mous trouvons plusieurs noms sur vos programmes ; car nous lisons quelquefois les journaux, et nous voyons bien que les libéraux ne sont pas tout à fait d'accord entre eux. Je crois.

DU TOUa DE FRANCE. 173

par exemple, que, sans sortir d'ici, on trouverait des avis bien différents. Monsieur Tavocat seraitpour La Fayette, si je ne me trompe, et monsieur le médecin pour un autre qu'il ne nomme pas. Monsieur le capitaine serait pour le roi de Rome, et le père Yaudois ne voudrait pas entendre parler de cela peut-être; ni moi non plus : qui sait? Enfin vous avez tous quelqu'un en vue, et je ne gagnerais rien à savoir ce que veut chacun de vous; aussi n'est-ce pas là ce que je demande...

— Que demandez-vous donc? dit le médecin un peu sèchement.

— Je ne demande pas qui on mettrait à la place du roi ; je demande ce qu'on mettrait à la place de la Charte ?

— Ah! ah I la Charte ne vous satisfait pas! dit l'avocat en riant.

— Il serait possible, répondit Pierre avec un peu de malice. Et si une partie de la nation était dans le même cas que moi, que lui répondriez-vous pour la satisfaire?

— Parbleu ! cela n'est pas bien embarrassant, dit le commis voyageur gaiement. On dirait à ceux qui trouvent la Charte mal faite : Faites-la meilleure.

— Et si nous disions que nous la trouvons tout à fait mauvaise, et que nous en voulons une toute neuve? dit le maître serrurier qui avait écouté toute cette discussion avec l'austérité rancunière d'un vieux jacobin.

— Dans ce cas-là, on vous dirait, répondit Achille Lefort : Faites-en vite une autre, et en avant la Marseillaise î

— Est-ce votre avis à tous? s'écria le vieillard d'une voix de tonnerre en se levant et en promenant un regard sombre sur les auditeurs stupéfaits : en ce cas je suis des vôtres, et j'ouvre ma veine pour signer le pacte avec mon sang ; autrement je brise le verre où j'ai bu à vos santés.

Et en parlant ainsi, il étendait son bras droit retroussé

il^ l lE COMPAGNON

jusqu'au cmà^ çt tatoué de figuras cabalistiques, tandis qu0 de la maiii gauche il frappait avec soq verre sur la tablç ébrauléa. Sa figure triste (^tsévèr^i soq épais sourcil ))lanc frémissant sur un œil enflammé, tout son aspect à la fois brutal et imposant flt une impression désagréable f^m l'avocat et le médecin. D'abord la sortie de ce vieux ^am^culotte \e^ avait fait sourire dédaigneusement; mais ce sourire expira sur leurs lèvres lorsqu'ils virent combien son action était sérieuse et sop. apostrophe passionnée. Le Yaudgis, électrisé pa^" sou exemple, s'était levé aussi ; et le Corinthien, qui avait écouté toutes ces choses ^ns dire un mot, absorbé dans une attention mélancolique et profonde, étendit sa main suir celle du maître serrurier, et l'y tint fixe et contraetéei avec la p&leur sur les lèvres et le cœur serré d'indignation. Trop modeste ou trop fier pour parler, il avait senti une mortelle antipathie se développer et croître en lui de minute en minute contre ces conspirateurs aux mams blanches ; et chacune de leurs paroles flatteuses, çhacuu de leurs sourires moqueurs, avait fait dans son âme orgueilleuse une plaie brillante.

Pierre regarda les trois prolétaires debout en face de ces révolutionnaires au petit pied, et formant un peu le groupe du serment des trois puisses au Rutbly. U sourit de voir leur puissante attitude et leur expression profonde déconcerter tout à coup ces hommes si malicieusement polis. Il sentit en même temps un vif élan de tendresse pour ceux-là qui étaient ses frères; et, quoiqu'il n'eût ni les passions politiques des deux vieillards ni l'ambition secrète du jeune homme^ il jura dans son cœur foi et alliance à eux et h toute leur race ; car de ce côté était le droit divio.

Cependant le commis voyageur fut bientôt revenu de sa surprise. En homme habitué à braver toutes sortes de

résistances et k fivpporter toutes sortes d'oppositions, il se mit à railler douc^nnent la vieux patriote.

— Eh bien I à qui donc en a ce vieux brave ? s'écrifiit-il gaiement. Ne dirait-on pas qu-Jl nous prend pour des racoleurs politiques,etqa il assiste à notre souper comme à un complot? Si on vous entendait du dehors, mon maître^ on nous passerait la corde au cou. Vraiment, ce j^'est pas bien de ne pas savoir causer tranquillement des affaires publiques. Chacun n'est-il pas libre au cabaret de chanter sa cbanson et de fêter son saint? Si le vôtre est saint Couthon ou saint Robespierre, qui vous empêche de le célébrer? Je ne vois pas pourquoi voua vous tè^hez contre nous, à moins que vous ne nous preniez ppur des gendarmes. Dieu merci, nous sommes dans une QP^isou svire, et nous nous connaissons tous ; autrement vous nous feriez peur, comme Croquemilaine aux petits enfapts. Allons, mon maître, videz votre verre au lieu de le fêle^r. Je vous ferai raison en l'honneur de qui vous voudrez; car, moi, je respecte toutes les opinions, et je salue toutes les gloires de la France. La France, mes amis I quand an aime la France, on ne comprend pas que ses vrais enfants puissent se quereller entre eux pour des noms propres. Mais c'est asse? de politique pour ce soir, puisque cela trouble le bon accord de notre réunion. Père Vaudois, parlons de nos affaires. Je vous enverrai donc deux barriques de ce vin blanc?... Tout à l'heure, capitaine , nous canserons de votre quartaut de bourgogne ; et quant à vous autres, messieurs, si vous voulez bien rédiger vos notes de commande, je les inscrirai sur mon livre dans l'instant.

Le médecin et l'avocat se mirent à parler sérieusement de leur cave, et tout autre sujet de conversation fut écarté, comme si le but principal du souper eut été une séance de dégustation. Puis ils parlèrent de chasse, de pprt d'ar-

mes, de chiens et de perdreaux , et bientôt toute trace d'une tentative ou d'un projet sérieux fut effacée de la réunion.

Le Dignitaire prit Pierre à part.

— La société dans laquelle vous êtes venu ici, lui ditil en faisant allusion au Berrichon, me prouve que vous ne vous attendiez pas à y trouver certaines personnes. On paraissait cependant compter sur vous. D'où vient cette méprise?

— ^ Je me le suis demandé comme vous d'abord, répondit Pierre, et puis je me suis souvenu qu'on m'avait donné un rendez-vous qui m'était sorti de la mémoire. Je ne suis venu ici que pour faire partir le Corinthien avec le Berrichon, comme cela est convenu entre nous.

— Ne vous avait-on pas remis une note ? dit le Dignitaire.

— En effet, dit Pierre; mais tant d'autres soins m'ont absorbé que je n'ai même pas songé à l'ouvrir. Je dois l'avoir encore sur moi.

Il chercha dans ses poches, et y trouva effectivement la note mystérieuse de l'étranger. Il la déplia, l'approcha de la clarté qu'envoyait le foyer, et y lut les noms du Dignitaire et de l'avocat, ainsi que ceux de plusieurs autres personnes recommandables et bien connues de lui dans la ville de Blois.

— Ce sont là, lui dit Romanet, les gens qui devaient vous répondre de la loyauté de ce négociant ; mais puisque vous ne les avez pas consultés et que nous voici, nous serons, si vous voulez, ses répondants auprès de vous, de même que nous avons été les vôtres auprès de lui. Quant au rendez-vous, consultez encore votre note, il doit être désigné pour ce soir et pour le lieu où nous sommes.

— Il l'est effectivement, répondit Pierre après avoir de nouveau regardé le papier. Mais pourquoi ce singulier

DU TOUa DE FRANCE. ill

prétexte : Pour là qualité des vins, consulter messieurs tels et tels, etc.. Pour les goûter. Mer à

f auberge de, ete ? Il est vrai que ma négligence à

lire cette note prouve que ces sortes de choses sont bien faciles à perdre.

— Et comme le moindre prétexte peut donner prise à la persécution, vous feriez bien de la brûler, dit le Dignitaire.

Pierre remit la note au Dignitaire, qui s*empressa de la jeter au feu. — Est-ce que , par hasard, vous seriez plus avancé que moi avec ces gens-là? dit Pierre en désignant à la dérobée les personnes restées à table.

L*espèce d'embarras avec lequel le Bon-Soutien répondit qu'il n'avait jamais eu que des affaires de commerce avec ce voyageur, joint au silence qu'il avait gardé pendant toute la discussion du souper, prouva à Pierre qu'il était engagé plus qu'il ne pouvait l'avouer. Le prétexte dont il se servait pour motiver sa liaison avec cet agent de sociétés secrètes était trop invraisemblable pour laisser le moindre doute à cet égard. Pierre comprit qu'il ne devait pas interroger un homme lié par des serments ; et, feignant de se payer de ses défaites, il le quitta pour aider le Corinthien à réveiller le Berrichon, car on entendait déjà rouler au loin la patache qui devait les transporter à Yillepreux. Avec beaucoup de peine, ils réussirent à mettre le compagnon sur pied; et, après des adieux fraternels, l'Ami -du-trait et le Corinthien se séparèrent, Tun prenant avec le Berrichon la route de Yillepreux, l'autre reprenant celle de Blois avec le Dignitaire et le vieux maître serrurier.

— Je crois, dit ce dernier en sortant du cabaret, qu'on a été plus loin qu'on ne voulait avec nous, ou qu'on nous a crus plus simples que nous ne sommes. IN'importe, certaines choses, à moitié devinées, sont aussi sacrées

iT8 LB eOMPAGKON

que si elles étaient confiées tout h fait ; u'est-ce pas votre avis, pays Villepreux ?

•.^ C'est une loi pour ma conscience, répondit Pierre Uuguenin. Le Dignitaire garda un profond silenoe. Il était lié depuis longtemps, et peut-être faisait-il en cet instant des réfleiiions quf ne lui étaient pas encore venues. Ses deux compagnons eurent là délicatesse de lui parler d'autre chose.

Tandis qu'ils cheminaient vers la ville, le Yaudois, absorbé dans ses pensées, rangeait ses plats et ses bouteilles d'un air mélancolique. M. Achille Lefort, prétendu commis voyageur, en réalité membre du comité de recrutement de la Charbonnerie, le capitaine napoléoniste» l'ayocat lafayettiste et le médecin orléaniste, groupés sous le manteau de la cheminée, s'entretenaient à demi^-voix,

Lb méubcin, — Eh bien ! mon pauvre Achille, voilà encore une de tes bêtiseç. Ah ! tu veux faire du sana-oolotisme! Vois comme cela te réussit!

AcuiLLU LsFoaT. —C'est ta fiante, à toi. Si j'avais été seul, j'aurais tourné ces gens-là comme j'aurais voulu. J'ai cru leur donner de la confiance en leur montrant des personnes recommandables ; j'aurais dû me rappeler <^e ces personnesr-là ne sont bonnes à rien* Est-ce que vous m^ei parler au peuple, vous autres?

L'avocat, au médecin» ' — Il est joli, son peuple! On dirait que nous ne le connaissons pas, le peuple , nous , qui sommes en relations continuelles avec lui I

AcHii^LE Lefort. — Vous ne le voyez que malade de corps ou , d'esprit. Un avocat , un médecin ! mais vous n'avez affaire qu'à des plaies dans l'ordre moral et physique! Vous ne connaissez pas le peuple en bonne santé, £st«*ce que ce menuisier n'est pas un homme intelligent et instruit?

Lr MinBçiw. — Beaucoup trop ergoteur et beaucoup

DU TOUa DE FRANCE. 179

}top lettré pô«r un mivrier. Avec ces cervelles boùrfées de 'lectures mal ordonnées et de théories mal digérées on ne fera Jamais rien qui vaille. S'il fallait gouverner une nation composée de pareils hommes, Napoléon luimênle reviendrait en vain sur la terre*

Le capitaine. — De son temps il n'y en avait pas. Il les menait à la guerre, et là on n'avait pas le temps d'ergoter.

L'AVoclt. — De son temps il y en avait ; car il y en a toujours eu. Ils ergotaient dans la guerre comme dans la paix. Seulement, le grand homme, qui n'était pas partisan de discussions philosophiques^ lei priait de vouloir' bien se taire. Il les appelait des idéologues.

Lb capitaimb. — Et il vous eût appelés ainsi voiis* mêmes, yraimèht, vous me paraissez bien singuliers avec vos théories, vos constitutions et vos distinctions de gou*vernements constitutionnel et absolu ! Qu'est-ce que tout cela nous fait? Il faut chasser l'ennemi, faire la guerre aux étrangers et à leurs Bourbons , aux royalistes et à leur prêtraille.On verra ensuite. Qu*avez-vous besoin de discuter avec ces braves ouvriers? Il fallnit leur parler de prendre chacun un fusil de munition et vingt-cinq cartouches. Voilà le seul langage que le peuple français comprenne.

htfiihLE, LEFoaT. — Vous voyez bien que non, et qu'il veut savoir aujourd'hui où il va. Moi, je connais la matière, et j'en ai enrôlé plus d'un qui ne se doute guère plus que moi du principe pour lequel nous aurons travaillé dans vingt ans. Mais qu'importe? Agiter, soulever^ associer, armer, avec cela on va à tout.

Le médecin. — Même à la république. Belle conclusion, et digne de l'exorde!

ÂGHîLLE. — Eh bien ! pourquoi pas la république?

L'avocat.— Eh! certes, la république! Est-ce qu'on

ISO LE COMPAGNON

peut demander mieux, quand elle est représentée par les hommes les plus purs, les plus intègres et les plus modérés?

Le midecin . — Ces hommes-là sont des niais, s'ils croient pouvoir museler le peuple quand ils Tauront lâché.

Achille. — Bah ! le peuple est doux comme un enfant après la victoire. Vous ne le connaissez pas, vous dis-Je ; moi, je me fais fort d'en mener dix mille comme ceux que vous venez de voir.

Le MiÉDEciN . — Oui, comme le vieux serrurier jacobin, par exemple! Joli échantillon I J*avouequejeneme sens pas de goût pour les buveurs de sang. Avec cette populace déchaînée, nous serons débordés ; nous irons droit à Tanarchie, à la barbarie, à la terreur, à toutes les horreurs de 93.

AcHTLLE. — Eh bien 1 allons-y, s'il le faut; cela vaut mieux que F obscurantisme des jésuites et le calme plat de la tyrannie. Marchons, agissons, n'importe comment, pourvu que nous nous sentions vivre, et que nous ayons quelque chose de grand à faire. N'était-ce pas un beau temps que celui de Robespierre? Un jour de gloire, une mort illustre, un nom immortel, c'est de quoi donner la fièvre, rien que d*y songer.

L'avocat. — Il parle de tout cela en amateur I Si vous êtes amoureux du martyre, pourquoi ne vous êlesvous pas fait fusiller avec Caron ?

Achille. — Bah! Caron, Berton, des imbéciles, des fous! des gens mécontents de leur position, qui se seraient tenus tranquilles si la cour eût satisfait leur ambition personnelle!

Le capitaine. — Dites des héros que vous avez calomniés et lâchement abandonnés ! Mille bombes! si on avait voulu me croire dans ce temps-là , ils n'auraient

m TOUR DE FRANGE. 181

pas périsurréchafaud.Yoilà pourquoi YOtreCarbonarisme me fait mal au cœur. Je rougis d'en être à présent! (Il prend son fusil et se dispose à sortir,)

Achille. — C'est toujours comme cela, Quand on a essuyé un revers, on s'en prend les uns aux autres, jusqu'à ce qu'une victoire revienne vous mettre d'accord. Connu! connu!...

Le hjédecin, prenant son fusil pour s'en aller. — A vous dire vrai, je ne crois plus à vos victoires. Si les libéraux succombent en Espagne, bonsoir la compagnie. Il faudra bien chercher quelque chose de mieux que votre Charboimerie, où personne ne se tient, où personne ne se connaît, et où personne ne s'entend.

L'avocat. — Bonsoir, Achille. C'est égal, nous sommes dans le bon chemin, nous deux. Nous avons pour nous tous les hommes détalent. Manuel, Foy, Kératry, d'Argenson, Sébastianiy Benjamin Constant, et le vieux patriarche au cheval blanc. Hein? le père La Fayette? Voilà un homme I

Achille. — Bonsoir, vous autres. Je ne m'inquiète guère de toutes vos boutades. (A ravocat.) Bonsoir, mon petit Mirabeau en herbe! Nous verrons encore du pays avant de mourir, sois tranquille !

L'avocat, à Achille. — Bonsoir, mon Barnave 1

Le MEDECIN 9 à Achille. — Bonsoir^ mon Père-Duchesne !

Achille. — Comme vous voudrez ! L'un ou l'autre, selon l'occasion, pourvu que je serve la France.

Le capitaine, entre ses dents. — Une bonne mitraillade sur tous ces bavards-là!...

162 hB COMPiMS^ON

Page 1